28 juin 2008
Le gouffre du Noirmont (suite 2/2)
Chapitre 8
L'antre
J |
uste à nos pieds, une crevasse gigantesque servait de déversoir à une cascade qui tombait quelques dizaines de mètres plus bas dans une sorte de lac souterrain. Du fond de l'eau émanait une faible lueur ballottée par les remous que faisait la chute en s'écrasant dans le lac. Si notre jeune camarade était tombée ici, elle n'y avait pas survécu. Au dessus de nous, il y avait une voûte gigantesque à laquelle pendaient des stalactites dont certaines arrivaient presque jusqu'à notre hauteur.
On distinguait cependant ce qui pouvait être la suite du couloir un peu plus en hauteur de l'autre côté. Mais cette partie semblait inatteignable. Nicodème, comme moi-même étions effrayés et restions là sans savoir que faire. La chaleur était grande, mais nos corps tremblaient de peur et de froid. Nous n'avions d'autre recours que de contourner l'obstacle ou bien rebrousser chemin. Il nous fallait de l'aide et nous décidâmes donc de faire demi-tour et d'aller consulter le reste du groupe.
Descendre jusqu'ici s'était fait sans peine car la grotte était en faible pente. A présent, il nous fallait remonter et s'agripper aux saillies à cause du sol glissant. Nous ne nous étions pas rendu compte du trajet parcouru, mais maintenant nous pouvions voir l'étendue en profondeur de ce gouffre. Pas étonnant qu'il ait alimenté tant de légendes et qu'il figurât au nombre des endroits remarquables de la région. Si d'aucun s'était aventuré jusqu'ici, il devait en avoir rapporté quelque histoire fantastique. Pour l'heure, nous étions plutôt inquiets de n'avoir pas encore retrouvé la jeune fille et moi peut être encore plus que Nicodème son frère lui-même. La culpabilité me rongeait de l'avoir laissée seule et je savais que les reproches de son frère étaient partiellement justifiés.
Soudain, la luminosité s'atténua d'un coup et un cri effroyable retentit dans toute la caverne. Cela provenait de l'entrée du gouffre et semblait être les hurlements de Jacquot. Notre progression, ralentie par l'obscurité se fit néanmoins pressante pour venir au secours de notre ami en difficulté apparente. Une grande flamme jaune orangée illumina alors toute la voûte et embrasa rideaux de mousses et lianes pendantes qui s'enflammèrent comme des mèches. La boule ardente dégagea tant de chaleur qu'elle nous projeta à terre. Un nouveau cri déchirant succéda au premier, cri de douleur qui nous glaça le sang. Et juste après une sorte de rugissement terrible envahit le conduit et résonna comme dans la grande chapelle du monastère.
Nous étions pétrifiés et partagés entre l'envie de fuir et de savoir ce qui se tramait, là, devant nous. Egarés, nous reprîmes notre avancée à tâtons dans l'ombre du gouffre. Lorsque nous fûmes en vue de l'entrée, le spectacle nous terrorisa: Quelque chose obturait l'entrée du gouffre. On n'en distinguait que les contours à cause du contre jour. Mais sans aucun doute possible, la chose était gigantesque et avait forme animale dotée d'ailes qu'elle déployait au dessus de l'ouverture. Par moment, sa tête apparaissait dans la lumière du jour qui filtrait un peu au travers des ailes. A ces moments là, on pouvait distinguer deux yeux menaçants qui pointaient vers nous. Et là, juste à nos pieds, gisait un corps calciné: celui de Jacquot très certainement.
Juste à temps pour échapper une seconde boule de feu, je tirais Nicodème en arrière et nous courûmes aussi vite que possible vers le fond du gouffre. Nous étions pris au piège avec d'un côté, cette chose, de l'autre un puit sans fond. On entendit derrière nous un bruit de cailloux et de rochers qui s'entrechoquaient lorsque la bête entra dans le gouffre en ravinant la pente. Elle venait de pénétrer à notre suite et descendait jusqu'à nous ! A présent, nous ne nous faisions plus aucun doute sur le sort qui nous était destiné, ni sur celui de Clotilde si elle l'avait rencontrée. La frayeur était telle que mes larmes restaient comme bloquées et semblait geler toute émotion. Le souffle rauque et acre du monstre réchauffait à présent l'atmosphère et témoignait de sa proximité. Mon cœur allait exploser tant il battait la chamade.
Nous étions arrivés au bout du conduit, juste à l'aplomb de la cascade. Du fond de ce trou la lueur aperçue plus tôt sembla plus forte que précédemment car c'était la seule source lumineuse qui nous permettait de nous repérer. L'instant d'après, une ombre coula sur les flancs de la caverne et l'incroyable et horrible tête déboucha face à nous.
Nicodème écrasait sa silhouette contre la paroi, tandis que je me recroquevillais au bord du précipice derrière un stalagmite. De là, je distinguais nettement ce qui me sembla être un animal à la peau rêche et couverte d'écailles. Ses énormes pattes terminées par des griffes acérées venaient en appui sur les parois et ses deux ailes à présent reployées le long de son corps ressemblaient à celles des chauves-souris. Membraneuses comme elles, elles comportaient des griffes dans le prolongement des articulations. Tout faisait penser à une énorme de ces bestioles des grottes alentours, si ce n'étaient ses écailles, sa longue queue et son long cou terminé par une tête de serpent. La bête s'était arrêtée à l'embouchure du conduit et bloquait toute retraite possible de ce côté là. Elle nous savait à sa portée et, balançant doucement son regard d'un côté à l'autre, semblait hésiter à choisir qui, le premier de nous deux serait sa prochaine victime. Le crissement de ses écailles les unes sur les autres était sinistre et rappelait le bruit de la craie sur le tableau noir.
Sa gueule s'ouvrit lentement comme pour délecter son inexorable victoire, découvrant une mâchoire aux canines démesurées qui dégoulinaient de bave puante. Chacune de ses dents semblait aussi pointue que les piques d'une fourche. Nicodème, en position instable, dérapa et attira aussitôt l'attention du monstre. J'eus à peine le temps de jeter un regard désespéré à mon ami quand la bête inspira profondément. Son long cou se rétracta dans le conduit comme pour prendre de l'élan. Sans réfléchir, je me jetais dans la cascade au moment même où de la gueule béante sortit un jet de flammes qui léchèrent le plafond et… Nicodème avec.
Mes vêtements se mirent à brûler le temps de ma chute désordonnée qui se termina dans l'eau froide et profonde. Un moment étourdi par le choc, je repris vite mes esprits quand je dus respirer. Tandis que je me débattais pour remonter à la surface, je vis l'eau s'iriser des volutes de flammes que le monstre envoyait depuis son promontoire. J'étais provisoirement hors de portée, mais pas plus rassuré sur mon devenir. En me débattant, j'heurtais un obstacle qui flottait entre deux eaux dans le bouillonnement et les tourbillons: Clotilde ! Je repoussais avec horreur son corps désarticulé en gesticulant à me noyer. Mais au prix d'un ultime effort, je gagnais enfin la surface où je pris une bouffée d'air salvatrice. Secouant la tête pour évacuer l'eau et mes cheveux qui m'aveuglaient, je vis, tout là haut, l'immonde bestiole qui trônait glorieusement sur le rebord du cratère. La faible lueur qui provenait d'un endroit au fond de l'eau, suffisait à dessiner le profil de l'immonde créature. Ses serres puissantes meurtrissaient le massif rocheux et ses ailes prolongées par de courtes griffes s'appuyaient de part et d'autre du gouffre pour mieux se tenir et se pencher vers moi. J'étais sûr à cet instant de ne jamais revoir mon village natal. et, pour la première fois, j'invoquais ce Dieu que nous enseignaient les moines. Mais la diabolique bestiole sembla renoncer à moi, franchit le trou béant pour atteindre le bord opposé où l'on avait vu la suite du goulot et disparut par ce côté là.
Mon salut vint de cette clarté au fond de l'eau qui indiquait une issue possible pour fuir. Alors, dans un élan de survie, je plongeait dans le bouillon pour gagner cette porte providentielle vers la sortie. La nage était facilitée par un courant fort qui me propulsa et me ballotta sur une grande distance, jusqu'à m'en faire exploser les poumons. La délivrance vint avec le jour quand je débouchait à l'endroit précis où Jacquot était tombé quelques temps plus tôt. Je n'avais pas le luxe de penser à mon corps gelé, à mes nombreuses éraflures et brûlures, ni à mes vêtements en lambeaux. Je sortis très vite de ce trou et couru, couru jusqu'à m'évanouir de fatigue dans la neige alors que j'étais en vue du bois de Noirmont.
Lorsque je repris connaissance, Roland et Thierry se tenaient à mes côtés à me réchauffer. Le premier m'interrogea:
- "que s'est-il passé ? où sont les autres ?"
- "n'avez-vous rien entendu ? Nicodème, Jacquot et Clotilde sont tous morts"
Les deux frères s'écartèrent comme si je venais de déclarer une quelconque maladie extrêmement contagieuse. L'incrédulité se lisait sur leurs visage à mon grand étonnement car j'étais persuadé qu'ils n'avaient pu ne rien entendre ni voir.
- "un dragon, un dragon vous dis-je, il les a tous tués ".
Et après avoir repris mon souffle:
- "le gouffre, on l'a trouvé là haut" en indiquant du doigt la direction de la montagne.
Ils me regardèrent sans rien dire, sceptiques et apeurés à la fois. Puis, Thierry se leva de sa position accroupie auprès de moi et dit simplement: "viens voir".
A mon tour, je me relevais et découvris alors que j'avais été mené jusqu'à l'orée du bois. Ils m'entraînèrent alors à quelques pas de là et désignèrent un corps étendu dans la neige. C'était une biche, enfin, ce qu'il en restait après avoir été vraisemblablement dévoré.

Chapitre 9
Mort à la bête
J |
'imaginais l'immonde et cruelle mâchoire déchiquetant les chairs de cette malheureuse biche et je fus glacé d'effroi en voyant ce qu'elle avait pu faire à mes amis. L'image du troupeau et du corps brûlé de Lise me revint en mémoire. Tout se tenait à présent et le mystère tenu secret du fameux gouffre nous était à présent révélé. Mais comment les anciens avaient-il pu se taire au point de risquer la mort d'innocents alors que sévissait ce monstre aux abords du village ?
Le répit fut de courte durée, le terrible rugissement se fit entendre alors que le jour déclinait. M'attirais mes deux comparses sous le couvert des arbres et nous profitâmes d'un bosquet pour nous dissimuler à sa vue. Fouillant l'horizon, mes yeux cherchaient la silhouette hideuse quand je l'aperçut soudain haut dans le ciel, planant tel un rapace en quête de nourriture. Il fondit soudain sur la forêt dans un bruissement d'ailes et fut juste au dessus de nous en quelques secondes. Pétrifiés, nous n'avions pas bougé d'un pouce lorsque des flammes enflammèrent un bouquet d'arbre duquel détalèrent cerfs et biches affolés. Partant en tous sens, celles-ci s'enfoncèrent dans le bois pour les unes, franchirent les prés pour les autres, se mettant ainsi à découvert. Il n'en fallait pas moins pour que le dragon ne surgisse à nouveau et ne capture l'un des fuyards dans ses serres. La vision d'horreur qui suivi fait encore rage en mes souvenirs: le sang giclait de la proie qui avait beau se débattre comme une folle, elle n'en perdait que davantage de ses forces sans rien pouvoir faire pour se défendre.
Alors le reptile volant se posa en plein champ et déchiqueta son butin pour s'en gaver. Lentement, avec délectation, il dépeça le cadavre et engloutit les quelques trois cent livres de chair dégoulinante de ses entrailles. Le spectacle était tellement écœurant que Thierry sortit de sa cachette pour détaller à toute vitesse dans la direction opposée. Rien à faire pour le retenir, il nous avait surpris et n'avions pas eu le temps de réagir. Mais sa course effrénée avait attiré l'attention du prédateur qui lâcha son festin et déploya aussitôt ses gigantesques ailes. Celles-ci fouettèrent la neige quand il prit son envol. Roland nous démasqua en criant à l'attention de son frère:
- "cache-toi vite, il arrive" et se ravisa aussitôt en mettant les deux mains sur sa bouche en se rendant compte qu'il avait révélé notre cachette.
Un peu perturbé par la dispersion de son possible repas, le dragon rata une première fois sa cible en arrosant copieusement la cime des arbres de son jet de feu. Il fit demi-tour et fit un second passage plus dévastateur où Thierry disparut dans un gigantesque brasier. Puis, la bête alla se poser à nouveau dans le champ, tout près de l'entrée du bois en flamme, attendant que celles-ci fassent leur effet en nous refoulant à l'extérieur. La fumée me brûlait les poumons et les yeux, mais je vis débouler Roland tenant une branche enflammée à pleines mains et courant droit sur le monstre en craint comme un sauvage.
Brandissant son arme il courut courageusement vers l'animal pour lui transpercer le poitrail. Peut-être un peu surprise par tant d'audace, cette dernière se redressa et sembla un instant s'offrir à la lance enflammée que tenait mon ami. Son torse se gonfla faisant crisser les centaines d'écailles les unes sur les autres et se sa gueule largement ouverte, le dragon expira une torchère qui nettoya tout sur plus de cent pieds devant lui. La chaleur fut telle que depuis mon fourré, je la ressentis comme une bourrasque d'un vent chaud. Pris dans le tourbillon de flammes, Roland n'avait pu s'échapper. Sitôt que la tempête de feu fut retombée, j'aperçus le corps calciné de mon infortuné camarade qui gisait dans un sillon de neige fondue. L'animal fit quelques pas pour s'en saisir avec le bout de sa mâchoire et je ne pus supporter de voir la suite, je baissais instinctivement les yeux. Je me vis perdu car tout brûlait autour de moi et j'eus peur de devoir sortir de ma retraite.
Quand le calme revint, l'infâme carnassier se remit à déguster les restes de la biche qu'il avait abandonné un peu plus tôt. Il broyait sans difficulté les os de la carcasse pour réduire en charpie ce qui n'était plus maintenant qu'un vague morceau de viande déchiquetée. Alors, j'attendis patiemment qu'il eût fini son repas pour quitter mon refuge et fuir au plus vite ces lieux démoniaques. Quand l'énorme dragon fut enfin repus et qu'il quitta définitivement les lieux, il faisait déjà sombre. A présent, je ne regardais plus derrière moi et courrait à tout rompre au travers des bois. Par miracle, je retrouvais l'endroit où nous avions fait halte à l'aller et profitais de cette aubaine pour suivre les traces laissées dans la neige comme un fil d'Ariane.
Toutes les scènes abominables de cette journée se bousculaient dans ma tête et je n'en finissais pas de me confondre en remords et culpabilité. Pourquoi avais-je survécu à ce drame qui venait de coûter la vie à tous mes plus proches amis ? Qui pourrait entendre ce récit délirant alors même que l'animal mythique qu'on disait sortit de l'imagination des conteurs venait de faire un carnage innommable sous mes yeux ? A qui pourrais-je désormais me confier puisque tous, y compris ma douce Clotilde étaient définitivement partis ? Jamais personne ne croirait à mon histoire. Et dire que les enquêteurs avaient si longtemps cherché ce que nous venions malencontreusement de découvrir. Mais il y avait pire: la bête était toujours là et hanterait la région de sa présence.
Dans ma tête, le battements de mon cœur résonnaient comme autant de coups qu'on m'aurait assénés avec un bâton. Tous mes membres n'étaient plus que sang et déchirures et je souffrais à la fois du froid et de mes blessures. Et tandis que j'arrivais à portée de cloche de la chapelle, ma vue se brouilla derrière un voile de larmes et de fatigue qui m'emporta. Après ce moment, je ne me souviens plus que de mon réveil, je ne sais plus ni quand, ni où mais ce dont je me rappelle ce sont leurs premiers mots lorsque j'ouvrir enfin les yeux: sous les regards bienveillants de mes parents et des gens du village on m'interrogea aussitôt:
- "Nicodème, Clotilde, Roland, Thierry, Jacquot, où sont-ils ? que vous est-il arrivé ? où étiez-vous ?…"
Et puis, le premier mot attendrissant vint de ma mère:
- "comment te sens-tu ?".
Je n'eus pas tout de suite envie de répondre à toutes ces questions qui venaient de toutes parts. Aussi, on fit sortir toutes les personnes non directement concernées. Mais les parents des uns et des autres restant, ainsi que l'incontournable monsieur de Fulbert, la pièce était encore largement remplie et je reconnus celle-ci comme étant l'endroit où avait été menée l'enquête sur la mort de Lise. Avec mes camarades, nous l'avions entrevue par l'une des fenêtres lorsque nous cherchions à épier les enquêteurs.
Les questions reprirent et Fulbert y mit de l'ordre en faisant respecter certaines priorités. Ma santé fut la première préoccupation de ma famille et, bien que souffrant encore de divers traumatismes dont plusieurs brûlures assez importantes, paradoxalement aussi des gelures, mais aussi quelques plaies dont une assez profonde à un bras et des ecchymoses sur presque tout le corps, j'étais encore vivant et c'était déjà beaucoup.
Alors je commençais par annoncer la mort de mes camarades dont j'attribuais la disparition à une chute dans un quelconque trou que je n'arrivais plus à situer. Mon récit fut donc assez évasif et peu fidèle à la réalité des faits. Les dizaines d'yeux penché sur moi et ces regards attentifs au moindre de mes mots ne m'incitèrent guère à me proclamer comme un miraculé ayant échappé aux griffes d'un monstre couramment appelé dragon. Nul ne m'eut écouté plus avant et chacun m'aurait accusé de mensonge. Aussi, ma vérité ne fut pas celle qu'on entendit sortir de mes lèvres. J'abrégeais mon témoignage en limitant nos déboires à une banale chute aux conséquences tragiques qu'on aurait fait quelque part aux alentours de Mouthe alors que nous ne faisions que nous promener. Pas un mot sur l'immonde et cruel monstre ailé.
Pourtant j'aurai tellement voulu me libérer de ce cauchemar qui revenait hanter mes jours et mes nuits. Chaque détail de notre périple jusqu'à la chute de Jacquot dans l'eau froide de la résurgence par laquelle j'avais réussi à m'extirper du piège du gouffre, oui, chaque détail me revenait comme si je le revivais avec la même intensité. Ce qui m'occasionna de nombreuses nuits d'insomnie et d'agitation pour lesquelles mes parents s'inquiétèrent pendant toute mon adolescence. Mais je voulais que personne ne sache jamais quelle fut cette aventure périlleuse dans laquelle j'avais entraîné mes camarades car j'en éprouvais une grande honte.
Les funérailles avaient eu lieu sans enterrement et ça avait été un déchirement pour les familles en deuil. Ce jour là, je n'avais pas pu accompagner mes parents, je redoutais trop l'épreuve. Chaque jour d'école était un calvaire que je vivais avec angoisse, en particulier lorsque je voyais les places laissées vacantes par les disparus. J'étais souvent pris de crises de larmes, elles qui avaient fait défaut lors des instants les plus effrayants de notre lutte pour survivre. Mes résultats scolaires furent catastrophiques durant les deux années qui suivirent. Alors mes parents décidèrent de me mettre en internat au couvent afin que le lieu m'inspira plus de quiétude.
Mais là où j'aurais dû apaiser mes tourments, me vint la haine et j'en vins à convaincre d'un nouveau but: mort à la bête ! J'étais persuadé qu'un jour je vengerai mes amis.
Chapitre 10
Renaissance
P |
atiemment, je reconstruisis ma vie baigné dans l'atmosphère monacale faite de lecture et de contemplation. Non pas que je me fis moine ou ecclésiaste, mais simplement en m'écartant de mon obsession de vengeance au profit d'une forme de sagesse. On m'enseigna l'art de la lecture et celui des sciences biologiques, ce qui fit de moi plus tard un véritable artisan de la terre, mettant à profit mes connaissance pour faire fructifier le bien des semences ou de l'élevage. Mais cette quête de savoir biologique avait aussi comme motivation de connaître mieux l'anatomie et plus précisément comment étaient faits les animaux et quels étaient leurs vulnérabilités. Bien entendu toujours avec la conviction de venir un jour à bout du monstre.
L'année de mes dix-huit ans, je quittais enfin l'école du Prieuré et rejoignis ma famille pour aider mon père aux travaux des champs. Il était fier de moi et faisait tout pour me faire oublier mon passé dramatique. Hélas, lorsque nous allions aux champs et que nous approchions du bois de Noirmont, des souvenirs pénibles me taraudaient l'esprit et j'aurai sans doute poussé mon chemin plus avant, fourche à la main pour achever ce que Roland n'avait pu faire: tuer ce maudit dragon.
Entre les travaux des champs, je retrouvais mes autres camarades de Mouthe qui avaient bien grandis eux aussi. Parmi eux, il y avait Margot l'une des sœur du regretté Jacquot. Dans sa famille, j'avais bon accueil quand je venais chercher le fromage pour notre maison. Souvent, ils me gardaient à leur table où avec eux, je partageais le repas. La perte de leur fils avait créé un grand vide dans leur famille habituée aux grandes tablées et peut être que ma présence comblait quelque peu ce manque. J'étais aussi le dernier à l'avoir vu vivant., c'était d'ailleurs le seul que je n'avais pas réellement vu mort sous le joug du dragon.
Dès le premier repas de la sorte, le regard de Margot et le mien s'étaient rencontrés. A chaque visite, elle venait à ma rencontre, d'abord timidement, puis, au fil du temps, elle se fit plus entreprenante. Elle était plus jeune que moi et ce n'était pas de tradition au village que les filles aillent au devant des hommes, mais cela me plaisait bien. Elle avait un savoir faire particulier pour la fabrication du comté, j'admirais la grâce avec laquelle ses mains délicates caressaient la meule de fromage pour en sentir la maturité. De la tranche caillé au salage en passant par le moulage, elle avait tout appris de son père.
Margot ne resta pas non plus indifférente à mes remarques sur sa gentillesse et sa grâce et ses sentiments à mon égard ne tardèrent pas à nous rapprocher. Notre attachement l'un pour l'autre nous conduisit alors à célébrer notre mariage le 26 juin 1846 en l'église de Mouthe. Celle-là même qui fut détruite par le feu en 1639 et enfin achevée d'être rebâtie deux ans avant nos épousailles. Le fardeau de ma peine sembla s'envoler avec ce bonheur retrouvé, même s'il me fallait vivre au quotidien aux côtés de celle qui avait perdu un frère, celui-là même qui fut mon ami. Heureusement, sa grande famille généreuse nous procurait de magnifiques fêtes où enfants et petits enfants se retrouvaient souvent à la table familiale. Là on oubliait tout ce qui faisait du passé une bien triste histoire. Au contraire, le présent semblait nous sourire comme jamais.
Même le fait de parler de temps à autre à Margot de ses frères et sœur et par là même de Jacquot n'était plus aussi lourd à porter qu'autrefois. L'oubli vint à petites mesures avec le temps qui passait. Au l'été suivant, nous fîmes le vœux d'agrandir encore la famille, et notre premier enfant devait venir au monde durant les premiers jours du printemps de l'an 1848. Il avait fait très froid cet hiver là et nous avions craint pour le bébé que portait Margot. La nourriture se faisait rare en effet lors des hivers rigoureux et les bêtes autant que les hommes vivaient sur leur réserves. Mais son ventre s'arrondissait bien et mon émotion était à son comble lorsque j'entendais et sentais bouger l'enfant qu'elle portait.
Aux beaux jours, les travaux des champs reprirent dans les hauteurs de Mouthe, là où mes parents avaient quelques terres. C'est là que je menais le troupeau dans un grand pré à la lisière de la forêt du Noirmont. Un des ces jours là, je fis un grand feu des bois morts alentour pour rafraîchir les abords du pré où paissaient les vaches. Au loin, j'entendis sonner la cloche du village signe de ralliement quand se passait un événement. Croyant à la naissance de notre enfant, j'abandonnais le troupeau et courus à toutes jambes au village. Mais une bien mauvaise nouvelle m'y attendait: père était mort. Et mes amis m'accueillirent avec le peine sur leurs visages. Quand j'entrais dans la maison, Margot avait déjà rejoint les autres et me tomba dans les bras.
Ma mère vit donc seule son petit fils naître quelques semaines plus tard, alors qu'elle portait le deuil. Pour honorer la mémoire de mon père, on fit de son prénom le second de celui de Julien, notre enfant. Julien René Le Faucheux fut donc mon premier héritier. Et un an plus tard naquit notre deuxième fils Bertrand Louis Paul juste pour la fête de l'été. Comme à l'habitude, tout le village se réunissait dans la grange Puteau et on y faisait un grand festin pour fêter le retour de la belle saison. Cette année là, je portais fièrement mes deux fils dans mes bras et embrassais la belle et souriante Margot qui me les avait donnés.
Au lendemain de ces beaux jours, la vie quotidienne faite des moissons, de l'élevage et des traites des vaches, occupait toute la famille. Lorsque j'allais aux champs de bon matin, il me tardait de retourner vers ma famille le soir venu pour vivre pleinement ce tout nouveau bonheur. Alors je déposais sur la table quelques fruit cueillis çà et là au bord du chemin et les enfants s'en régalaient. Parfois, nous emmenions les deux frères avec nous dans le pré et ils aimaient à s'y rouler comme autrefois nous l'avions fait nous-mêmes. Cet été fut donc sans doute un des plus beaux de ma vie et j'exultait.
Mais alors que Julien faisait déjà ses premiers pas, le destin du village fut à nouveau au centre d'une tourmente. J'avais ramené le troupeau à l'étable pour la traite et travaillé tard pour finir une journée harassante. L'une de mes vaches avait mis bas au matin et avait beaucoup souffert car elle s'était blessée un traversant un gué quelques jours auparavant. Epuisé, je m'endormis presque tout habillé aux côtés de Margot , elle aussi fatiguée de sa journée avec nos deux enfants. Pourtant au cœur de la nuit, des meuglements sauvages m'éveillèrent en sursaut. Je mis d'abord ces cris au compte de la malheureuse vache qui souffrait, mais l'insistance des meuglements m'obligea à aller voir ce qui se passait. Et alors que je descendais l'escalier, un bruit suivi d'une secousse épouvantable ébranla la maison. Tout un pan de l'étable accolée à la maison venait de s'effondrer, entraînant avec lui une partie de la toiture.
Affolée, Margot me rejoignit dans l'étable où nous découvrîmes horrifiés les dégâts: le toit était éventré sur plus de la moitié de l'étable, pierres, poutres et planches s'étaient abattus sur le bétail. Un nuage de poussière en suspension masquait ce que je tentait d'éclairer de ma lampe à huile. Comme je m'avançais dans les gravats, un rapide coup d'œil me permis de voir qu'une vache manquait. En une seconde, je compris la gravité ce qui se passait et je sortis dans l'arrière cour pour voir l'état du bâtiment de l'extérieur car tout risquait de s'écrouler. Là, dans la clarté de la lune, et tandis que je tenais ma lampe à bout de bras, je vis soudain une ombre se déplacer à l'arrière de la ferme. A quelque distance de l'endroit où je me trouvais, une silhouette que je ne connaissais que trop bien se détachait sur l'horizon éclairé par la lune.
Terrorisé, je lançais alors ma lampe sans réfléchir en direction du dragon. Il était revenu, et il était là pour se repaître de viande fraîche. Margot qui avait été chercher les enfants en pleurs découvrit alors la scène que, par mon geste malencontreux, je venais d'éclairer. Derrière un rideau de flammes engendré par la lampe qui s'était fracassée au milieu des taillis, le corps gigantesque déployait à présent ses ailes tandis que j'entendais ce hurlement qui me rappela de lointains souvenirs. Alors que les gens du village commençaient à se rassembler autour de nous, réveillés par le vacarme, les hommes s'emparèrent de branches enflammées pour défier l'animal en le repoussant avec ces torches improvisées. Mais un dragon n'a pas peur des flammes et il envoya à plusieurs reprises des jets de feu qui repoussèrent les assaillants.
Un combat terrible s'engagea entre la bête et les villageois. Femmes et enfants s'enfuirent en courant bien loin des joutes enflammées. Il resta près d'une trentaine d'hommes vaillants qui tentaient de sauver leurs maisons et le bétail. Armés de fourches, de piques et d'objets divers certains n'hésitaient pas à s'approcher à portée de manche de l'animal. Mais le combat tourna court lorsque, encerclé par les hommes, le dragon s'éleva soudain de quelques battements d'aile et prit ainsi de l'altitude pour surplomber ses adversaires. Il lui fallut seulement deux expirations chargées de cette odeur caractéristique qui nous évoquait le feu pour embraser les premiers rangs de l'armée de fortune que nous constituions. Et son attaque ne faisait que commencer.

Chapitre 11
Combat à mort
D |
epuis deux heures déjà, que les villageois repoussaient tant bien que mal les attaques du monstre, on comptait de nombreux morts parmi eux. Attirés par les volées de cloches de Mouthe des habitants de Rondefontaine et de Gellin étaient venus renforcer leurs rangs. Mais rien n'y faisait, la gigantesque créature pouvait se mettre à l'abri d'un seul coup d'aile ou bien en envoyant une vague de feu qui repoussait aussitôt ses assaillants.
L'horreur était à son comble quand, sans doute agacé par le tintement du glas, la bête s'en prit au clocher et le fit s'effondrer en trônant au sommet, agrippé par ses serres. Elle semblait admirer son effroyable massacre du haut de son perchoir improvisé et se délectait de la panique qui régnait parmi les malheureux paysans. On ne comptait plus les maisons, étables et autre bergerie éventrées ou sous l'emprise des flammes. Déjà, plusieurs d'entre nous avaient renoncé à défendre leurs bien et s'étaient retranchés vers les bois. Avec Margot et les enfants, je finis moi aussi par fuir l'endroit désormais insoutenable par l'horreur qui y régnait et la chaleur intense que provoquait ce brasier.
Depuis les hauteurs de Mouthe, à l'orée du bois, on pouvait dominer l'enfer qu'était devenu en quelques heures ce qui fut notre village. Une lueur orangée surplombait les rares toitures encore debout et le ciel ressemblait à celui du soleil couchant à l'approche de l'hiver. Même à plusieurs centaines de mètre des dernières demeures, on pouvait nettement sentir la chaleur et l'odeur de brûlé. Alors que je me laissait envahir par le désespoir, j'aperçus le dragon qui fit un dernier passage au dessus du village comme pour parachever son œuvre dévastatrice. En quelques aller et retours dignes d'une hirondelle chassant avant l'orage, il réduit à néant les dernières habitations. Puis il disparut dans la nuit avec un grand cri de victoire qui nous fit frémir. Plus aucun survivant ne pouvait sortir indemne de ces ruines, seules quelques unes et quelques uns d'entre nous avaient pu se réfugier à l'extérieur et se retrouvaient à présent sans logis.
De peur que les pleurs des enfants ne fit revenir le dragon, nous nous éloignâmes en tenant leur bouche dans nos mains. Je sentais tout le petit corps de Bertrand qui grelottait, non pas de froid, mais de peur et me rappela ce que j'avais moi-même ressenti des années auparavant. Margot tenait Julien à pleins bras et je suis sûr sans le lui avoir demandé qu'elle eut préféré mourir avec lui que de le laisser en proie aux mâchoires du démon. Plus de vingt ans en arrière, nombreux étaient les parents qui avaient dû vivre de tels instants sans pouvoir rien y changer. Il avaient pleurés leurs enfants perdus sur des tombes vides en ne sachant jamais ce qui leur était réellement arrivés.
Loin du village, la dizaine de rescapés que nous étions s'arrêta, épuisés que nous étions. Ni le bruit, ni la lumière des flammes n'étaient plus perceptibles et l'endroit nous sembla propice pour nous reposer. L'heure était venue de soigner nos blessures dont certaines étaient suffisamment préoccupantes pour devoir recourir à un médecin. Mais nous étions perdus en pleine forêt sans pouvoir nous repérer et harassés. Il nous fallait attendre que revienne le jour.
A l'aube, la rosée réveilla les quelques uns qui avaient pu trouver le sommeil. Dans le calme des bois, on n'entendait que quelques oiseaux qui sifflotaient avec le lever du soleil. Durant la nuit, Guillaume avait quitté ce monde, ses meurtrissures profondes avaient eut raison de sa vie. Pendant que l'on enterra son corps, les enfants furent mis à l'écart et les femmes cherchaient quelques fruits des bois à leur donner. Je fis une prière pour que notre retour se fit sans autre perte et surtout pour que l'infâme animal se fut éloigné à jamais. Mais je savais qu'il rôderait tant qu'il y aurait un garde-manger à proximité de son antre.
Sitôt m'enterrement achevé et quelques prières dites, la petite troupe se mit en marche en se guidant sur la mousse accumulée aux arbres et qui indiquait la direction à prendre. Au sortir des bois, l'odeur acre des braises se fit sentir et orienta nos pas. Au loin, on distinguait une colonne de fumée qui montait dans les nuages, signe du désastre de la veille. Le spectacle était saisissant et nombre d'entre nous détournèrent le regard, attristés par la vision qui s'étalait devant nous. Enjambant quelques tas de pierres, on pénétra dans ce qui restait d'une vie bâtie à la force des bras durant des années alors même que deux autres incendies avaient autrefois déjà ruiné le village en l'an 1583 et une autre fois en 1639. Mais cette fois, les dégâts étaient immenses et il nous faudrait des années avant de revoir de la vie au village.
La peur me saisissait car je craignais qu'à tout moment, un bruissement d'ailes ne vint annoncer la fin pour nous tous. Mais rien ne vint troubler notre funeste visite des décombres. Chacun essayait désespérément de retrouver un quelconque souvenir parmi les débris et, de temps à autre, découvrait un corps calciné gisant sous un tas de pierre, tantôt avec une fourche à la main, surpris en pleine bataille. Du clocher de l'église effondré, les cloches gisaient éparpillées sur le sol, brisées par leur chute et agonisant leurs sons mélodieux au milieu des poutres noircies.
Gisèle Marmut la grande pleurait son époux et demeura assise sur les restes de sa demeure, le visage dans ses mains. Comme j'arrivais à la hauteur de la grange Puteau, ou du moins ce qu'il en restait, j'aperçus M de Fulbert agonisant et me suppliant de l'aider. Je m'approchais et découvrait avec horreur qu'il était amputé des deux jambes. Il avait réussi à se confectionner tant bien que mal de quoi faire des garrots mais ses heures étaient comptées tant il avait perdu de sang. Il me prit la main et me confia alors ces quelques mots:
- "je n'en ai plus pour très longtemps, mais je voudrai savoir quelque chose: tu savais de quoi était morte Lise n'est-ce pas ?"
- "non, je ne l'ai compris que plus tard, bien plus tard"
- "en découvrant la bête au gouffre hein ?"
- "hélas oui, je dois l'avouer"
- "et personne n'a su ce qui vous était arrivé, ou plutôt, ceux qui se doutaient ont fait mine de ne pas savoir"
- "mais pourquoi ce silence depuis des lustres sur l'existence de ce dragon ?" lui demandais-je alors. Ce à quoi il me répondit:
- "Vois-tu, les vieilles croyances et l'inquisition ont fait taire les gens de peur d'être jugé pour avoir semé mauvaise augure. Les dragons n'existent que par le diable et l'Eglise défend à quiconque d'en évoquer le simple mot. Autrefois, on accusa ceux qui en révélèrent la présence d'être de ceux qui colportaient le malheur. Depuis toujours, on a semé le trouble dans l'esprit des gens en leur faisant croire que le diable viendrait frapper si on évoquait son nom. Ici, le diable avait pris forme d'un dragon".
- "moi non plus je n'ai rien dit" avouais-je.
- "tu n'a rien dit parce que tu avais peur, tout comme les autres, sauf que ça n'était pas de la même chose qu'eux dont tu avais peur".
- "et vous avez compris tout cela ?"
- "c'est toi qui en a parlé dans tes cauchemars lorsque je t'ai soigné après ton retour au village à l'époque"
- "j'en ai parlé ? mais de quoi ? qu'ai-je dit ?"
- "rien qui ne fut dit à autrui, rassure-toi. J'en ai gardé le secret moi aussi"
Fulbert souffrait et chaque phrase prononcée lui demandait désormais un effort qui l'épuisait.
Il me regarda et je fus émus de voir que cet homme m'avait protégé. En effet, s'il avait parlé, sans doute m'aurait-on accusé de quelque connivence avec le démon pour avoir survécu là où les autre avaient péri.
Nos yeux se croisèrent et il compris sans doute la reconnaissance que je lui témoignais en cet instant. Probablement apaisé par cette conviction il dit encore dans un dernier souffle:
- "vis en paix, tu n'as pas d'ennemi, seulement toi même si tu le crois encore".
Cette énigmatique confession me laissa un goût amer. Le temps des remords me vint alors car je commençais à entrevoir ce que mon silence, vingt deux ans plus tôt avait pu masquer. En effet, même si d'aucun connaissaient l'existence du secret du gouffre, avoir réveillé la bête n'était pas des choses que j'avais envie alors de raconter. Mon silence fut un crime car il avait fait souffrir des parents et permis à la bête de revenir tuer tous ceux que j'aimais.
Cette journée se termina en calvaire pour moi lorsqu'à chaque regard de l'un ou l'autre des survivants, je m'imaginais ce qu'il aurait pu penser s'il avait sur que j'avais menti sur la véritable raison de la mort de mes compagnons de l'Alliance du Noirmontais.
Chapitre 12
Mouthe la neuve
P |
armi les quelques villageois qui restaient, plusieurs moururent de la peste ou d'autres maladies à force d'avoir transporté les corps de nos morts. Les années qui suivirent furent extrêmement pénibles pour tous et un a un je vis disparaître mes amis et mes proches. Je pleure encore ma douce Margot qui parti les rejoindre à l'hiver 53 alors que nous venions à peine de rebâtir la ferme. Heureusement, nos enfants ne connurent pas ces souffrances car nous les avions écarté du village le temps de la reconstruction. D'ailleurs, je ne les revis que deux fois, avant qu'ils ne quittent définitivement le hameau et la contrée. J'avais tenu à ce qu'ils soient présent à l'enterrement de leur mère même s'ils étaient encore jeunes, et puis ils retournèrent aux études à Besançon la grande. La seconde fois fut pour me présenter la fiancée de Bertrand qu'il avait connu là bas.
Jamais je n'avais osé avouer mon histoire, pas même à eux jusqu'à ce jour de 1880 où, âgés d'une trentaine d'années, je me décida à leur expliquer tout ceci. Ils m'accusèrent de délirer et me renièrent comme leur père. A nouveau, je payais mon péché: après avoir tout perdu, voilà que je perdais maintenant mes enfants.
Mouthe se reconstruisit peu à peu et s'agrandit même. On fit venir un bâtisseur pour remettre debout le clocher et on construisit un hôtel de ville sur des plans de Pierre Marnotte qui fit alors de Mouthe le village le plus important de la contrée. Il faut dire que nous étions dans le besoin et que les terres se vendaient alors pour quelques sous attirant les gens des villes. En quelques temps la vie reprit et les rues s'animèrent de nouveaux villageois.
Les histoires du passé s'étaient éteintes avec les plus anciens et j'étais sans doute le seul à connaître encore la vérité. Parfois on entendait parler d'un monstre de légende qui aurait terrorisé ces lieux. Toute légende a un fond de vérité, mais est-elle bonne à révéler ?
Le temps vint pour moi de me retirer après des années de labeur. Je décidais alors que rejoindre le Prieuré pour m'y repentir auprès des moines. Ce que je fais aujourd'hui après bien des tourments. La maladie m'a saisit et je sais que je quitterai bientôt ce monde. Seules mes premières années m'auront rendu heureux, jusqu'à ce que la curiosité de notre enfance n'emporte avec elle ceux que j'aimais. Même après mon mariage, trop de souvenirs liés à la parenté de Margot avec son frère disparu m'avaient possédé l'esprit et je ne fus jamais totalement heureux d'avoir à lui cacher la vérité sur sa mort.
J'entrais donc au Prieuré comme je l'avais quitté après l'école des années auparavant. Mais cette fois, avec la conviction d'y trouver enfin la paix attendue, fusse au prix d'une lourde confession. Le chemin fut difficile et il me fallut apprendre à entrer au plus profond de moi-même pour y puiser les forces de vie alors même que j'avais songé à finir mes jours plus tôt. Un frère de la communauté m'en avait dissuadé après qu'il m'ait surpris à tenter de le faire. Invoquant le pardon de Dieu qui viendrait sur moi le temps venu, il lui avait opposé son courroux si jamais je mettais fin à ma vie sans qu'il l'eut lui-même décidé. La souffrance n'en fuit que plus dure à supporter, mais je tins alors par la prière que m'enseignèrent les moines.
Un jour, l'un des frères m'invita à venir jusqu'à sa cellule pour lui prêter main forte alors qu'il voulait déplacer son lit. J'identifias alors sa cellule comme celle ayant autrefois été celle du frère Horace où j'avais subtilisé la carte à l'origine de toute cette histoire. Frère Cassandre ne comprit pas ma réticence à pénétrer dans ce lieu chargé de symbole pour moi et je dus me résigner à surmonter mes peurs pour l'aider à déplacer le fameux lit. L'empreinte des étagères du frère Horace avait définitivement décoloré le mur, mais je percevais encore l'image qui avait à jamais marqué mon destin: la feuille qui s'était échappée du livre intitulé "Mouthe immolée par Satan". J'aurai bien voulu savoir ce que contenait finalement cet ouvrage. Aussi, avec malice, je demandais à l'occupant des lieux:
- "avez-vous connu vos prédécesseurs qui ont occupé cet endroit ?"
- "non, vous savez, je ne suis pas depuis longtemps au Prieuré. Vous y connaissiez quelqu'un ?".
- "il se trouve que j'y étais élève. En fait, je cherche un ouvrage qu'on utilisât autrefois et je crois savoir que notre instituteur était ici."
- "Ah, bien", fit-il "vous devriez peut être demander au frère Henri; le bibliothécaire".
- "oui, sans doute, c'est ce que je ferai"
Mais malgré quelques tentatives pour tenter de retrouver discrètement le précieux livre, j'y renonça d'autant plus facilement qu'il m'eût fallu un interprète pour le décrypter. Alors j'oubliais cette quête.
De temps à autre on me relatait ce qui se passait à l'extérieur et plus particulièrement, à ma demande, la vie à Mouthe. C'était, disait-on une fort jolie petite ville à présent et sa population avait presque doublé par rapport à ce qu'elle était avant l'incendie. L'incendie, c'est ainsi qu'on désignait avec pudeur pour certains, par ignorance pour d'autres, ce qui s'était passé là bas. On m'a dit tout récemment que c'est comme cela que figure l'événement dans les registres de la ville, et ce, jusqu'à Besançon. Je tiens cela de notre intendant qui se rend souvent à la ville et rencontre quantité de gens. Il m'a renseigné sur ce point alors que je lui avais confié cette petite mission d'enquête.
A plusieurs reprises je fus à l'épreuve de mes propres craintes et presque soulagé d'apprendre que la maladie me gagnait et finirait sans doute par m'emporter. D'après les dires du médecin qui m'avait annoncé cela, la mauvaise grippe qui m'avait affecté avait dégénéré et mes bronches étaient maintenant touchées. J'avoue modestement ne rien comprendre à cette science, mais je sais que c'est grave.
Voilà ami lecteur ce que m'a donc raconté Benoît le Faucheux dans des dernières heures de vie avant de conclure ainsi:
- "Maintenant que j'arrive au terme de ma vie ici bas, je vous demande mon père de bien vouloir intercéder auprès de Dieu pour qu'il me pardonne mon mensonge qui aura coûté tant de vies. Elles auraient pu être épargnées si j'avais parlé. Mais la peur d'être puni m'a fait porter le lourd fardeau que je viens de vous dévoiler durant près de cinquante neuf ans. Alors je reconnais avoir trahi à la fois la confiance de mes proches et celle de notre Seigneur en n'avouant pas avoir participé à cette quête du secret du gouffre et entraîné avec moi des innocents jusqu'à ce qu'ils en meurent".
Les mots que je lui dis alors resteront dans le secret de la confession, mais toi, ami qui lit ces lignes, tu sais maintenant l'histoire qu'il m'a contée et que je gardas à mon tour comme un secret. Maintenant que moi aussi je m'en vais bientôt quitter cette terre, il me fallait laisser un témoignage de cet homme.
Au sein de notre communauté, nous sommes quelques uns à avoir lu le fameux manuscrit. Son titre réel était "Regnes Diabolus de abyssus infernus de Nigermons" ce qui veut dire mot à mot : "Règne du Diable dans les abîmes de l'Enfer de Noirmont". Nul ne sait plus quand exactement il fut rédigé, mais sa lecture a donné naissance à bien des interprétations. Dans le Noirmont, les gens de la terre ont transmis de génération en génération des bribes de cet ouvrage qui révèle où et comment a été découvert le gouffre et son occupant. Ce dernier aurait déjà été la cause de destructions de villages dans la région depuis deux ou trois cent ans. Le fait est que de nombreux incendies ont ravagé des hameaux de la contrée dont Mouthe à trois reprises. Mais personne d'autre que Benoît n'avait jamais raconté avec autant de détails sa confrontation avec le dragon qui hante ces lieux.
Dans le manuscrit, très certainement rédigé par un homme d'Eglise et peut être même un frère moine, la bête est présentée comme l'incarnation du Démon et ses actes incendiaires comme la conséquence d'offenses à Dieu qui auraient déchaîné l'Ange des Enfers. Autrefois, on accordait beaucoup de croyances aux sacrifices humains pour calmer les créatures effrayantes qui peupleraient la Géhenne. Parfois, lorsque l'on ne satisfaisait pas à ces offrandes, le monstre pouvait se fâcher et mettre en péril les hommes et leurs terres. L'Eglise avait fait siennes certaines de ces traditions séculaires en menaçant les pêcheurs de finir sous le joug de Satan et de ses serviteurs, en l'occurrence un monstre des profondeurs de la terre, dès lors qu'ils ne respectaient pas le Seigneur. C'était un moyen de justifier l'existence de tels monstres que nul ne pouvait ni contrôler ni même approcher. Enfin, le livre, parachevé par un mystérieux épilogue qui ne semble pas être du même auteur, ajoute que nul ne doit jamais divulguer ce qui reste la connaissance des sages de l'Eglise romaine. D'où le secret qui a toujours entouré ces pages soigneusement rebaptisées d'un titre moins évocateur.
Ami, je te confie à présent ce secret. Libre à toi d'en faire ce qu'il te plaira. Mais tu dois savoir qu'à ce jour, personne n'a pu dire si le dragon du gouffre de Noirmont vit toujours ou non. Peut être attend-il son heure, qui sait ?

FIN
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=153102&pid=9737426
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :