28 juin 2008
Le gouffre du Noirmont (suite 1/2)
Chapitre 5
Dans le secret du cloître
U |
ne quinzaine s'était écoulée et les bisontins s'en étaient retournés chez eux. N'ayant rien trouvé de probant, ils autorisèrent la famille à enterrer les restes, non sans avoir prélevé un des os calciné et broyé qu'ils emportèrent avec eux. Le village était partagé entre ceux qui voulaient connaître la vérité sur cette mort mystérieuse et ceux qui ne disaient rien, préférant sans doute que Mouthe restât seule à savoir quelle tragédie frappait depuis des lustres en ces lieux.
Ainsi donc, le carrosse encadré des soldats prit le chemin du retour à l'aube du seizième jour. Je ne devais plus en revoir de pareil avant le drame qui se joua plus tard, bien plus tard. Mais les jours qui suivirent, "l 'alliance du Noirmontais" se réunit plusieurs fois en secret pour nous remémorer tous les détails et les mots qu'Eugène nous avait confié. Quant-à moi, je me rappelais surtout de la fessée que m'avait administré mon père et de l'interdiction de sortir plusieurs jours durant qui s'en était suivi à titre de punition. Mais cela avait fait de moi un brave aux yeux de la belle Clotilde, ce qui en atténua les mauvais souvenirs.
Le temps du repos s'acheva avec la reprise de l'école. Pour nous rendre aux Villedieu, nos pères à tour de rôle attelaient une carriole à foin dans laquelle nous nous assoyons. Ce mode de transport était le seul moyen de parcourir la campagne dans l'épaisse couche de neige. Et si d'aventure les flocons se remettaient à tomber, les moines instituteurs nous hébergeaient pour quelques temps dans leur monastère. Il y faisait chaud et j'aimais particulièrement les repas dans la grande salle chauffée par une immense cheminée. A mi-journée, nous mangions séparément des frères de la communauté, mais lorsqu'il fallait rester au monastère pour y dormir, le souper se partageait avec eux dans le plus grand silence. Et puis, nous faisions la vaisselle et chacun retournait de son côté: les moines dans leur cloître et nous dans l'hostellerie.
Le retour à l'école après tous ces événements avait été l'occasion de rapporter nos aventures à nos camarades. Il ne fallait pas se faire surprendre à parler de tout cela devant les instituteurs, alors nous nous réfugions souvent dans les couloirs proches du cloître. Celui-ci était séparé du reste du prieuré par une lourde porte de bois qui évoquait l'entrée d'un château. Aujourd'hui, quand je la regarde, lors de mes rares déambulations, j'admire cette magnifique œuvre d'ébénisterie, sculptée d'ornements dans la masse de chêne. Quand j'étais petit, elle me dominait de ses quatre mètres avec sa forme de style roman et ses ferrures massives qui l'encraient dans la pierre. Lorsque mes camarades et moi bavardions à proximité et qu'on entendait la grosse clé tourner dans la serrure, le bruit résonnait dans toute la coursive et couvrait presque nos pas quand nous détallions comme des lièvres.
Mais un jour, alors qu'une fois encore nous nous étions retrouvés à cet endroit, Guillaume, un camarade, nous fit remarquer qu'elle était entrouverte. Prudemment, nous nous approchâmes et, par l'ouverture, un à un, nous regardâmes par l'interstice. L'endroit était strictement interdit à tout étranger à la communauté et si nous nous faisons prendre, c'était la correction assurée. Mais la curiosité l'emportait sur la crainte. On ne voyait pas grand chose de l'autre côté: seul un petit parc entouré de colonnes délimitait une sorte de préau. Comme je me risquais à entrouvrir un peu plus la lourde porte, j'aperçus un moine en pèlerine, en grande discussion avec l'un de ses confrères instituteurs. Je reconnus Frère Horace, qui nous enseignait la géographie. L'acoustique du lieu porta jusqu'à mes oreilles le sujet de leur conversation. Les quelques brides qui m'arrivaient évoquaient Mouthe et Noirmont. Le moine inconnu remit un livre au frère Horace que celui-ci dissimula sous sa toge.
A ce moment là, je sentis une main ferme me tirer en arrière, c'était Jacquot qui, un doigt sur la bouche me désigna un endroit de la coursive s'où provenaient des bruits de pas. Comme à notre habitude, nous prîmes la poudre d'escampette et nous retrouvâmes essoufflés dans la cour de récréation. Juste à temps car la cloche sonna pour la reprise du cours. Et alors que nous prenions place derrière nos pupitre pour le cours de français, frère Horace fit une courte apparition au cours de laquelle il déposa délicatement un objet sur la table de notre instituteur frère Joseph. Instantanément je reconnus l'ouvrage qui lui avait été remis confidentiellement au sein du cloître.
J'étais seul à savoir et j'étais impatient de faire part au "Noirmontais" ma secrète découverte. J'étais loin d'imaginer qu'une opportunité inespérée me serait donnée d'en savoir plus. En effet, je fut désigné pour réciter la leçon apprise en montant sur l'estrade au tableau. Pendant ma consciencieuse mais laborieuse récitation, mon regard se porta sur le fameux livre et, tout en bafouillant la fable que je prononçais, je pus distinctement lire sur la couverture: "Mouthe immolée par Satan". Comme frère Joseph me houspilla pour que je reprenne ma récitation, j'en devins écarlate, à la fois de honte et de surprise par cette découverte inopinée.
Au repas, comme je faisais part de ma vision à mes amis, nous décidâmes alors d'en savoir plus. L'enjeu était de taille: il s'agissait de pouvoir consulter le livre. On chargea Roland et Thierry d'épier secrètement le trajet du livre tandis que les autres feraient le guet. Ainsi fut fait, avec une facilité supplémentaire car durant la vaisselle assurée par les élèves d'une autre classe, l'ouvrage resta sans surveillance en évidence sur le bureau de l'office où il avait été mis avant le déjeuner. Le cœur battant la chamade, je m'assis au bureau et ouvrit le précieux tome en prenant soin de ne pas le déplacer. Mais ma déception fut grande quand je lus les premières lignes écrites en vieux français, en vieux françois disait-on. Ma culture d'alors ne me permit pas de comprendre le moindre mot, d'autant que l'écriture grossièrement gothique en rendait la lecture très compliquée. Au bout de quelques lignes seulement, il me fallut me rendre à l'évidence: cet ouvrage était illisible pour nous. Par chance, personne ne nous avait vu et ce fut notre seule récompense pour autant de témérité.
Penauds, nous reprîmes la classe avec le dégoût des vaincus. Mais il nous restait ce titre évocateur "Mouthe immolée par Satan", manuscrit sur la couverture qui habillait les pages usées par le temps. Ce ne devait pas être une vraie reliure car la matière n'avait pas subit les outrages du temps de la même manière. Ceci expliquait aussi que le titre fut écrit en bon français. Qui avait écrit ces pages, quand et pour quel motif ? cela resterait un mystère de plus à mettre au compte de Mouthe. Dommage, car nous y aurions peut-être trouvé l'explication qu' Eugène s'apprêtait à nous livrer quelques temps plus tôt. La douloureuse fessée qui avait sanctionné cet épisode me revînt en mémoire.
Il s'écoula plusieurs mois durant lesquels les travaux des champs succédèrent à la rigueur de l'hiver. On enterra aussi la vieille Thérèse qui souffrait depuis des lustres d'une infection pulmonaire comme l'avait dit monsieur de Fulbert. Lors de son enterrement, je ne pus m'empêcher de lorgner vers la tombe de Lise qui gisait désormais à l'entrée du cimetière. Son histoire hantait mes nuits et j'en revoyais tous les cruels détails dans mes songes.
Ainsi passèrent trois saisons au quotidien somme toute assez routiniers surtout s'il on tient compte de ceux de cette année mémorable. Curieusement pourtant, quelques signes auraient dû mettre les villageois en alerte. Pendant la période qui s'étendait de l'hiver aux portes du printemps, les bêtes sauvages affamées n'hésitent pas habituellement à se rapprocher du village, n'ayant plus rien pour se nourrir lorsque la neige recouvre tout et qu'elles ont épuisé leurs réserves. Ainsi, il n'est pas rare de voir sangliers, renards, rapaces en tout genre et même quelquefois des loups ou des ours s'aventurer aux abords immédiats du hameau voire jusque dans les ruelles. Quelle surprise d'ailleurs n'a t'on pas eu un jour en voyant arriver toute une horde de sangliers qui mirent à sac la réserve à grains de Gilbert Dufrémont. Depuis, il avait pris ses précautions et les stockait en hauteur.
Cette année là, disais-je, aucun animal d'aucune sorte ne nous rendit visite. Pas même une empreinte animale à moins d'une portée de fusil. Et quand vint la belle saison, les animaux si hardis à l'habitude se faisaient rares et méfiants; cela aurait dû éveiller des soupçons, mais on ne fit que constater le fait. Cette singularité obligea d'ailleurs nos pères chasseurs à s'éloigner plus que d'ordinaire de la contrée pour ramener du gibier. Je me rappelle même qu'ils sont partis une fois pour plusieurs jours pour ne revenir qu'avec un maigre butin.
Habitués à la chair savoureuse des chevreuils, sangliers, marmottes ou même quelques chamois lors des repas festifs, nous ne nous sommes contentés que de celle du bétail élevé au village durant des mois. Les rongeurs n'avaient pas assez de prédateurs pour nous en débarrasser, renards et petits carnassiers étaient absents des poulaillers. Un désordre inhabituel qui affecta les réserves, les cultures jusqu'aux semences et nous imposa de fait un régime alimentaire un peu particulier.
Pendant ce temps, nous, les enfants, nous avions repris nos jeux et nos escapades. On ne connaissait pas les lieux où étaient passés les notables qui avaient enquêté sur la mort de Lise sans quoi, nul doute qu'on aurait tenté de se rendre sur place. Toutefois, l'hiver et le froid revenant, la tentation de se prendre pour eux nous amena plusieurs fois tout près de l'endroit où fut retrouvé le cadavre sans que nous le sachions.
Il s'était donc écoulé une année avec ses rites, ses fêtes, ses travaux et bien entendu, l'école. Or c'est là que l'événement qui déclencha tout se produisit. C'était au mois de janvier et le frère Horace venait de décéder subitement. Ainsi qu'il était de tradition lorsqu'un moine enseignant mourrait, deux élèves participaient à la cérémonie funèbre à la chapelle du cloître. Et tous les élèves étaient consignés pour y assister et rester à l'internat au lieu de rentrer chez eux. C'était une occasion exceptionnelle que de pénétrer dans ce lieu interdit. Cela ne se produisant que rarement, les deux élus avaient peu de chance de revoir un jour l'intérieur du cloître. Or je fus choisi avec un autre élève, Jean-Jérôme Bontillet, pour assurer cette fonction représentative.
C'est donc un dimanche, après les Vêpres, que le glas fut sonné et qu'eut lieu la cérémonie. C'est là que je fis connaissance avec le frère Bastien, mon actuel confesseur. Avant de rejoindre le cortège, il devait me remettre la toge du moine qui, une fois soigneusement pliée, devait être déposée sur son cercueil. C'était la seule distinction protocolaire des moines enseignants par rapport à leurs confrères. Nous nous rendîmes donc directement à la cellule du frère Horace, où Bastien récupéra quelques affaires destinées au rituel. Il était pressé et dû monter sur un tabouret pour se saisir de la toge accrochée en hauteur à la bibliothèque personnelle de l'enseignant. Or sur l'étagère où était suspendu le vêtement, je reconnus sans hésitation le livre que j'avais secrètement consulté un an plus tôt. En tirant le manteau à lui, frère Bastien fit tomber le livre d'où s'échappa un morceau de papier plié grossièrement. Comme il semblait ne pas s'être aperçu de ce détail, je me contentais de lui tendre le bouquin qui reprit sa place dans l'étagère, tandis que j'empochais le document resté à terre. J'en rougis sans doute alors de honte, mais aujourd'hui, frère Bastien, vous qui me confessez maintenant, je vous en demande humblement pardon ainsi qu'à Dieu.
Pendant toute la messe, je ne cessais de triturer le papier dans ma poche en espérant bientôt pouvoir le déplier et voir son contenu. Enfin, au terme de la célébration, je pris délicatement la toge de mes deux mains et suivit le cortège qui se mit en marche depuis la grande chapelle des Villedieu pour rejoindre le cimetière du cloître. Pour la première fois et sans doute la dernière, je franchissais la lourde porte en chêne. Je revisitais du regard l'endroit où j'avais espionné celui que l'on emportait vers sa dernière demeure. Il faisait froid et je frissonnais autant à cause du vent glacial, qu'à cause de mon acte répréhensible. J'avais toujours dans le fond de ma poche de pantalon en effet, le précieux document que je lui avais dérobé à titre posthume. Au bout d'une longue allée, le cercueil fut béni par le Père supérieur Constantin puis porté en terre par quatre frères. Avant qu'on ne recouvre le tout, frère Bastien me prit la toge qui fut déposée sur le couvercle. Après quoi le cortège quitta le cimetière. Je jetais un dernier regard en arrière avant que Jean-Jérôme et moi-même ne quittions définitivement ces lieux. La porte du cloître se referma derrière nous et moi, j'emportais mon trésor.

Chapitre 6
Le parchemin
J |
e n'avais eu de cesse de torturer l'objet de mon larcin au creux de mon pantalon et lorsque je l'en sortis il était un peu mal en point. M'assoyant à un banc, je le dépliai délicatement en l'étalant sur le bois ciré. Il avait une curieuse couleur, et ce papier me semblait bien plus ancien que le livre en françois dont j'avais encore le souvenir. Tel une carte aux trésor, il représentait un territoire qu'il me fallut plusieurs minutes à orienter puis à reconnaître. Et là, stupeur ! en plein centre du papier, un nom était écrit en clair: Le NOIRMONT. On pouvait aussi deviner le hameau de Mouthe un peu plus bas, le Crêt Sapeau, le Doubs et la forêt symbolisée par une série de traits parallèles. Il y avait aussi des signes que je ne sus pas interpréter et, en haut de la carte, à gauche de la forêt, un repère où il était écrit "Groste dé Noirmont". Et à côté, quelqu'un avait ajouté la mention "grotte ou gouffre de Noirmont".
A en croire ce document, le fameux gouffre ne se trouvait qu'à quelques heures de marche, une demi-journée environ du village. Au pied de la montagne, au milieu d'un pré, une résurgence alimentait le cours du Doubs. Elle servait de point de départ à un tracé qui menait au repère indiqué. Sans doute celui qui avait tracé ce plan avait-il pris ces marques pour retrouver le gouffre. Je me retrouvais à présent en possession de la seule carte sûrement qui menait à l'antre mystérieuse. Il est vrai que nous autres n'avions pas ces connaissances pour la science de la géographie qui auraient permis de dessiner cela. Tout juste savait-on nous situer sur une carte de la France. Personne d'autre donc n'avait-il peut-être même songé à transcrire ce chemin.
J'avais hâte de montrer ma découverte aux autres, mais je redoutais plus que tout que d'autres élèves s'en mêlent ou pire, que l'un de nos instituteurs nous surprenne avec cette carte. Le renvoi eut été immédiat. Je décidais donc d'attendre la nuit. Dans le plus grand secret, j'invitais mes amis proches à nous retrouver après le repas du soir, sans leur dévoiler tout de suite le motif de cette réunion. Le soir venu, comme nous en avions convenu, nous nous retrouvâmes dans ma chambrée. A la lueur d'un chandelier chipé dans le couloir, je leur dévoilais enfin le précieux document.
Passant de main en main, le délicat parchemin suscitait une excitation partagée et chacun y allait de son commentaire, à tel point que le brouhaha qui émanait du groupe risquait d'attirer l'attention et qu'il fallut y remettre de l'ordre:
- "Chut !" fit Nicodème avec autorité.
Le silence revint et le cercle se resserra sur le papier
L'excitation était à son comble, et cette concertation de l'Alliance du Noirmontais accréditait l'existence d'un gouffre situé aux abords du village de Mouthe. Désormais, nous n'avions plus qu'une seule idée en tête: nous y rendre !
Pour ce faire, il nous fallu attendre que la neige fondit un peu, primo pour rentrer au hameau, et secundo pour pouvoir entreprendre le périple tant espéré. Enfin, pas par tous, car certains redoutaient la colère des parents ou encore qu'on s'égara. Nous étions réellement partagés pour cette aventure et il fallait d'abord convaincre tout le groupe de l'intérêt de la réaliser. Jacquot et Nicodème étaient les plus enthousiastes, Roland et Thierry, je m'en souviens, étaient les plus réfractaires, car ils devaient parcourir la distance depuis Rondefontaine, justifier leur découchage. Leur famille, particulièrement leur oncle, n'était pas facile à duper, et sa rudesse risquait de les décourager. Quant-à moi, j'avais encore en mémoire la correction reçues après la visite à Eugène, et la sagesse me dissuadait de recommencer à désobéir. Enfin, presque, car un événement se produisit le soir où l'on décida de ce qu'on allait faire.
Ce soir là en effet, alors que nous étions réunis chez Jacquot, à l'écart de sa famille, Clotilde était venue avec son frère. Comme à l'habitude, elle n'était conviée à la parole qu'avec notre autorisation. Pourtant, alors que le débat battait son plein, et que le ton montait faute d'arguments convaincants, un cri stoppa net cette cacophonie:
-"arrêtez !" cria Clotilde à la limite des pleurs.
Tous la regardèrent avec stupeur.
- "qu'est ce qui te prend ?" questionna Nicodème
- "vous ne vous êtes jamais disputés, je ne supporte pas que vous vous disputiez".
Interloqués, nous nous regardâmes les uns, les autres avec étonnement. C'était vrai, Clotilde avait raison, c'était la première fois depuis tant d'années que nous nous disputions.
Comme personne n'avait repris la parole depuis, elle ajouta:
- "je viens avec"
Un long silence s'en suivi, tous la dévisageant avec incrédulité.
- "NON" dit Nicodème d'un ton sec et autoritaire. "non seulement tu ne viendras pas, mais tu peux partir tout de suite, c'est une affaire que nous allons régler entre nous".
Sans perdre son sang froid, Clotilde se leva et annonça que s'il en était ainsi, elle nous dénoncerait aux parents. Nicodème s'apprêtait à la gifler, quand mon bras retînt son geste.
- "je la prends sous ma protection". Nicodème n'apprécia que modérément mon intervention, d'autant qu'en temps que grand frère, c'est plutôt à lui que revenait cette tâche de protection. Il abaissa son bras toujours fermement maintenu par le mien, me regardant sévèrement. Puis, en se détendant, il adoucit son regard et dit:
- "fort bien, mais je serai là et elle - il la pointa du doigt - elle sera derrière".
Clotilde était en pleurs. C'était la première fois que je la voyais triste à ce point et il me prit une envie folle de la serrer contre moi. Timidement, ma main se tendit vers la sienne et l'enserra. Il y eut comme un feu qui me traversa tout le corps et je sentis mes joues chauffer comme exposées à l'âtre de la cheminée. Son visage s'apaisa et elle renifla pour stopper ses larmes. Et moi, j'exultais.
Après cela, il fut facile de convaincre les deux frères à nous accompagner, et nous décidâmes dès le lendemain de l'organisation de notre expédition. Il fallait partir tôt pour rentrer avant la nuit. Il fallait aussi prévoir des vêtements chauds, et de la nourriture. C'était le plus dur à trouver, car les réserves étaient maigres. Aussi, chacun se chargea de réunir quelques victuailles souvent modestes. Restait à trouver un prétexte pour quitter le village aussi tôt. La chance était avec nous, car la famille de Jacquot devait se rendre à un enterrement et lui confia le brassage du fromage au soir puisqu'ils devaient rentrer tard. Les autres affirmèrent qu'ils l'aideraient, ce qui nous conférait une excuse pour toute la journée. Heureusement, le travail pourrait être accompli en très peu de temps si nous nous y mettions tous ardemment une fois rentrés.
Trois jours plus tard, nous étions fins prêts, chaudement vêtus , baluchons sur l'épaule et carte en main. Comme prévu, Nicodème, Jacquot, Roland, Thierry, moi et bien sûr Clotilde étions au rendez-vous fixé à l'aube. Armés de bâtons et tirant un traîneau derrière nous, nous voilà partis pour le gouffre. La neige avait un peu fondu depuis quelques jours, mais une fois dans les champs, elle se fit plus épaisse et cela freinait notre progression. Aujourd'hui que j'ai un certain âge, je me rends compte qu'il nous fallu beaucoup d'audace et d'inconscience à l'époque, pour entreprendre pareille aventure. Nous n'étions que des enfants, avec si peu d'expérience mais avec un courage à toute épreuve.
Lentement, péniblement, nous avancions dans l'étendue immaculée, laissant un profond sillon comme un serpent derrière nous. Et nous devions souvent faire des pauses pour reprendre des forces tant l'effort était grand et le froid saisissant. Je m'empressais souvent de rejoindre Clotilde lorsqu'elle traînait en route et je l'encourageais de peur qu'elle ne fut refoulée par le groupe en le ralentissant. Le temps nous était compté en effet si nous ne voulions pas intriguer nos familles. A cet instant, aucun d'entre nous n'avait songé à évaluer précisément le temps qu'il nous faudrait pour faire l'aller-retour. La carte nous avait permis de situer la grotte, mais nul ne savait calculer avec précision le temps d'un parcours aussi chaotique. De plus il fallait rajouter deux facteurs de ralentissement: la neige et le froid.
Au début, on entendait au loin la cloche de la chapelle. Elle nous servait de repère du temps, mais le son était fortement étouffé par la distance et le bruit de nos pas et du vent. Craquelant sous nos pieds, la croûte en surface de la neige, faisait un bruit sinistre. Et quand l'un d'entre nous s'enfonçait davantage ou bien faisait craquer une branche morte cachée sous le manteau blanc, le bruit soudain nous faisait sursauter.
En partant du nord du village et en remontant le flanc ouest du mont, nous devions bientôt nous trouver en vue de la forêt. Et en effet, nous y arrivâmes bientôt, ce qui nous réconforta sur la justesse de notre trajectoire. Levant lièvres, daims et autres gibier au passage, nous profitions enfin d'un terrain moins enneigé pour avancer plus vite. Mais la faim commençait à nous tenailler et, avisant un endroit pour nous arrêter, nous fîmes notre première vraie halte depuis près d'une heure de marche.
Chapitre 7
La chute de Jacquot
N |
otre frugal repas fut composé des victuailles chapardées ça et là par chacun d'entre nous à la veille du départ. Tôt le matin, le boulanger avait dû se demander comment ses prévisions avaient pu être aussi mauvaises pour la journée. Dans le fumoir à saucisse, les cendres piétinées risquaient de trahir notre larcin et les quelques fruits chèrement protégés des rongeurs et autres frugivores avaient été sacrifiés sur l'autel de notre escapade.
Qu'importe la punition à notre retour, l'enjeu était trop important pour notre groupe et de toutes façons, nous ne pouvions plus reculer à présent. C'est donc au pied des chênes et des résineux que nous établîmes notre pause repas. Harassés, nous faisions silence à la fois pour reprendre notre souffle et pour guetter les bruits des bois. Au rythme des bourrasques du vent, les arbres les plus hauts ployaient en faisant grincer leurs écorces. De temps à autre, un volatile s'élançait dans un bruissement d'aile, parfois un hululement de hibou ou croassement de quelque corbeau ou corneille. La forêt pullulait d'animaux divers qui semblaient s'être regroupés autour de nous comme pour mieux nous épier, nous encercler. Dans nos imaginations enfantines, nous y voyions un quelconque complot animalier et cela alimentait notre conversation qui se faisait en murmures discrets.
Mais l'heure de repartir arriva et le cortège reprit la marche, laissant trognons et restes à la discrétion des animaux affamés. Le ventre lourd et le bagage allégé, nous avancions sur la pente de plus en plus abrupte du mont qui s'élevait devant nous. Son manteau blanc était marbré à certains endroits à cause des rochers escarpés. Le spectacle était magnifique et je le découvrais pour la première fois en hiver. Bien sûr, c'était désolation à côté des flancs verdoyants de l'été où paissaient les troupeaux, mais la couverture immaculée me fascinait.
Faisant halte à plusieurs reprises, nous consultions le parchemin sans être bien sûrs de savoir nous y repérer. Aucun d'entre nous n'avait l'expérience de si longs parcours sans indication ou sans repères habituels. Le son de la cloche qui nous avait guidé au début de la journée s'était tu avec la distance et nous marchions comme sourd et aveugles dans cette nature hostile. A un moment, j'entendis de petits cris étouffés, et, comme je me retournais dans leur direction, je vis qu'ils provenaient de Clotilde. Elle retenait avec peine ses pleurs, mais la fatigue l'envahissait et elle craignait sans doute qu'on l'abandonnât. Je lui pris la main pour la rassurer et l'encouragea à marcher dans mes traces, ce qu'elle fit en retrouvant le sourire et cela me ravit.
Notre périple semblait interminable tant l'étendue semblait en tout point uniforme. Mais alors que nous faisions des efforts pour ne pas renoncer, Jacquot disparut soudain dans la neige avec un grand bruit d'éboulement et un "plouf" qui s'en suivit. Catastrophés, nous courûmes vers l'endroit avec précaution toutefois pour ne pas tomber à notre tour dans le trou. Jacquot était descendu de quelque trois mètres, heureusement en pente et sans se blesser, mais se retrouvait à présent dans l'eau jusqu'à la ceinture. Sans corde pour le sortir de là, nous ne savions que faire pour l'extraire de sa fâcheuse posture. Nicodème proposa de retourner à la forêt pour y chercher une liane en guide de cordage. Aussitôt dit, il se débarrassa de son fardeau et courut aussi vite qu'il le put dans les traces que nous avions laissées. Quant-à nous, nous nous efforçâmes de rassurer notre ami.
Le temps nous parût trop long et, bravant le danger, nous descendîmes à Jacquot en formant une chaîne en se tenant par les mains. Sans doute l'adrénaline nous donna t'elle quelques forces surhumaines car notre opération de secours réussit avant le retour de Nicodème. Epuisés par cet effort, nous étions là, assis dans la neige à reprendre nos esprits, grelottant de froid car nous avions tous enlevé un vêtement pour couvrir le malheureux Jacquot. Nicodème s'était penché sur le trou, puis, saisissant la carte, il affirma:
- "c'est la source du Doubs, celle-là" fit-il en désignant la résurgence indiquée sur le parchemin.
- "Fort bien, il nous faut maintenant parer à l'urgent et l'urgent c'est lui !" répondit Roland.
Il fallait en effet trouver un refuge au sec rapidement. Nous décidions aussitôt de nous séparer en deux équipes tandis que Nicodème resterait auprès de Jacquot. Je faisais équipe avec Clotilde et les deux frères partirent de leur côté. Le but était de trouver un endroit pour pouvoir se réchauffer.
A partir des indications de la carte, nous voilà partis en direction de l'est, droit vers la montagne. Au bout de quelques minutes, Clotilde et moi nous sommes retrouvés seuls, perdant de vue l'autre équipe ainsi que Nicodème et l'infortuné camarade. "Enfin seul avec ma promise" pensais-je en regardant Clotilde marcher devant moi. J'avais choisi de la suivre afin de ne pas la laisser à la traîne et de veiller ainsi sur elle. Mais l'heure n'était pas aux rêveries, et dans l'instant qui suivi, le terrain me le démontra soudainement en se dérobant sous mes pieds. Je n'eus pas le temps de me relever que Clotilde disparut à son tour dans un éboulis en contrebas. Effrayé, je courus à sa rencontre quelques mètres plus en avant et stoppa net à l'aplomb du trou dans lequel elle venait de chuter.
- "ça va, tu ne t'es pas fait mal ?". Le son de ma voix résonna longtemps.
- "non, mais je suis toute sale". Sa réponse m'amusa et me rassura sur son état. La pente était escarpée et dès ma première tentative pour la rejoindre, je m'aperçus que cela serait impossible sans s'être préalablement assuré de pouvoir remonter. Je cherchais un autre passage et mon regard balaya les contours du trou. En fait, je ne m'en étais pas aperçu tout de suite du fait de son inclinaison, mais faisait bien soixante coudées. Alors, la déduction me cria l'évidence: LE GOUFFRE !
J'étais assurément devant l'entrée de ce fameux lieu, son gigantisme en était une confirmation. Jamais je n'avais vu de pareille grotte alors que nous en avions tant visité. Me ravisant dans mon projet de rejoindre mon amie, je lui cria:
- "écoute, je ne peux pas descendre seul, je vais chercher les autres et on va te remonter d'accord ?"
Elle pleura
- "ne t'inquiètes pas, je reviens tout de suite, mais si je descend maintenant, on sera bloqués tous les deux en bas. Je n'attendis pas qu'elle me réponde, il fallait maintenant chercher les autres.
A regret, je quittais donc les bords du gouffre et rebroussais chemin jusqu'à l'endroit où attendaient Nicodème et Jacquot complètement frigorifiés.
En quelques mots, j'expliquais la situation ce qui me valut les foudres de Nicodème qui m'accusa de lâcheté et me reprocha d'avoir abandonné sa sœur. Sans attendre le retour de Roland et Thierry, nous reprîmes le chemin que je venais d'emprunter en nous servant de mes traces. Le malheureux Jacquot peinait tant il avait froid, mais nous le rassurions autant que possible en lui promettant le refuge dans cette grotte providentielle.
Arrivés enfin au sommet de la butte, juste au bord de l'entrée, Nicodème appela sa sœur sans résultat. Comme il recommença encore toujours sans obtenir de réponse, je vins en renfort en appelant à mon tour. Brusquement, Nicodème se tourna vers moi avec un œil sévère:
- "Elle est morte dans la chute, n'est ce pas ?"
- "Non, elle m'a dit que tout allait bien et qu'elle était juste sale".
Pour la première fois, nous échangeâmes quelques coups de poings rageurs. et notre bagarre se termina dans la neige.
Jacquot nous rappela à la raison et mit fin à notre dispute. Très vite, il fallut décider de descendre. Le sol était glissant, mais en prenant des précautions on pouvait se tenir aux parois et aux racines émergeantes… Au fur et à mesure de notre périlleuse descente, le ciel semblait s'assombrir et le trou se refermer. Nous étions habitués à ce genre de périple, mais la taille de l'entrée rendait cet effet plus saisissant que les autres fois. Une grande chaleur émanait du conduit sombre et ce ne fut pas pour déplaire à Jacquot notamment. Arrivés à l'endroit où Clotilde avait probablement dû échouer, nous l'appelâmes à nouveau toujours sans résultat. Jacquot émit un gémissement et signifia sa hâte de se réchauffer. Nous avançâmes encore, perdant ainsi de vue le rebord du gouffre. Un peu plus loin, le sol était plus plat et il faisait assez chaud pour que Jacquot puisse ôter ses vêtement encore mouillés.
Lorsque nous nous fûmes assurés que notre camarade allait mieux, nous décidâmes d'aller à la recherche de Clotilde. Il nous fallait maintenant nous avancer dans le conduit heureusement bien éclairé car la lumière du jour pouvait pénétrer assez loin du fait de la grande ouverture orientée vers le ciel. Le plafond et les murs étaient couverts de mousse et de racines sur toute la première partie de la galerie. Certaines pendaient comme des rideaux qui obscurcissaient de plus en plus le chemin. Plus nous avancions, plus la chaleur augmentait et une odeur fétide montait vers nous. C'était infecte, mais nous devions absolument retrouver Clotilde. Il était certain qu'elle n'avait pas pu sortir seule du gouffre. Aussi, c'était la seule direction qu'elle avait pu emprunter.
Outre l'odeur pestilentielle qui émanait du fond de cette caverne, un bruit sourd arrivait jusqu'à nous. Il amplifiait à mesure qu'on avançait et la température s'élevait avec lui. Bientôt, le bruit devient si fort qu'on n'arrivât plus à s'entendre. Curieusement, il faisait encore assez clair pour que nous puissions nous repérer dans cette semi-obscurité. Mais alors que nous avancions à tâtons, Nicodème cria d'une voix si forte qu'il couvrit le vrombissement assourdissant: "attention !".


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