28 juin 2008
LE GOUFFRE DU NOIRMONT
LE GOUFFRE DU NOIRMONT
Prélude
Ami, qui que tu sois, si tu lis ce récit, tu dois savoir qu'il m'a été confié par un mourrant alors qu'il achevait sa vie au Prieuré de Villedieu les Rochejean. J'ai transcrit ce témoignage selon ses dernières volontés pour qu'il reste à jamais trace de son étrange histoire.
Je m'appelle Frère Bastien et je vais sur mes quatre vingt ans. A l'heure où j'écris moi-même ces mots, ma santé me fait quelque fois défaut, mais j'ai encore bon souvenir de ce que m'a raconté cet homme, Benoît le Faucheux comme on l'appelait dans la contrée.
Il est venu frapper à la porte du monastère alors qu'il se savait déjà perdu. La maladie le rongeait de l'intérieur et il n'y avait personne qui puisse rien faire pour le guérir, car nul ne savait comment traiter son mal.
Alors, nous, Frères de Villedieu, nous l'avons accompagné jusqu'à son dernier souffle, et en temps que Père supérieur, c'est moi qui l'ai veillé. Voici donc ce qu'il m'a conté:
Chapitre 1
Terre natale
J |
e me nomme Benoît le Faucheux, je rentre en ces jours de l'automne dans ma soixante treizième année et mon corps me livre un combat que je sais perdu. Alors que je termine ma vie ici bas, il me pèse des secrets que je veux confesser, car mon âme sera ainsi apaisée. Je suis né au village de Mouthe en l'an 1813 non loin des sources de la rivière nommée Doubs et y ai vécu presque toute ma vie. Mais lorsque la maladie m'a envahie, j'ai été accueilli en ces lieux au monastère de Villedieu, tout à côté de mes modestes terres. Elles n'iront à personne, car je n'ai plus de famille, depuis que mes deux fils m'ont quitté et ont renoncé à leurs biens. Ils m'ont pris pour un fou quand, après tant et tant d'années de silence, je leur ai enfin livré le fardeau de mon secret. Ils ont préféré faire leur vie dans de lointaines contrées, sans jamais revenir au pays, sans que jamais je ne puisse les revoir. Je lègue donc ce qui me reste aux bonnes œuvres, que Dieu m'en fasse crédit pour le pardon de mon péché.
Je suis donc né ici, sur les terres de mes aïeux dans le hameau de Mouthe, un petit village bordé de champs, de montagnes, et aussi d'une grande forêt. Ma famille avait fuit sa région d'origine alors que le roi Louis XV était en guerre contre les Anglais au siècle dernier. Il livrait bataille après bataille avec l'Angleterre, puis avec les Prussiens, obligeant le peuple à se déplacer pour ne pas tomber sous les armes dans les combats. Même si la révolution n'empêchât pas les conflits, les gens des campagnes furent plus épargnés et purent enfin s'établir. Ma famille avait donc fait sienne cette belle région où naît le courant du Doubs. C'est, dit-on, un grand fleuve dont je n'ai jamais vu qu'un petit ruisseau serpentant au travers des bois de Noirmont et traversant le village. Son cours apporte l'eau qui fait vivre les cultures et les bêtes. Enfant, je m'y baignais souvent à la belle saison avec mes camarades. Il faut dire que la nature nous procurait tant que nous n'avions qu'à prendre ce qu'elle nous apportait.
Des autres villages alentours comme Rondefontaine, Sarrageois ou Gellin, tous les enfants allaient à la même école aux Villedieu où je finis aujourd'hui mes jours. Ces hameaux n'étant pas bien grands, ils ne pouvaient avoir chacun leur école, ni leur instituteur, aussi, ce furent souvent les religieux qui nous enseignèrent. Parmi eux figuraient certains des Frères de la communauté dont je crois bien en avoir encore reconnu très récemment. Dans ma jeunesse, nous partagions notre temps entre l'école quand c'était possible et les travaux de champs où nous aidions nos parents.
Quand la classe était finie et que les blés, la vigne ou le bétail nous en laissait le loisir, nous allions profiter, mes camarades et moi, de la nature environnante. J'avais de nombreux amis de tous âges, venant des villages proches. Jacquot, Roland, Thierry et Nicodème étaient ceux de mes plus fidèles amis et nous formions un groupe inséparable auquel mon petit frère Antoine rêvait de se joindre, mais nous le jugions trop jeune. Pour sceller notre amitié nous avions conclu un pacte. Nos secrets devaient rester dans le sein du sein de "l'Alliance du Noirmontais" comme nous nous étions nous-mêmes proclamés. Les poltrons n'avaient pas leur place dans ce groupe. Ensemble nous bâtissions des refuges dans les bois, manigancions des farces à l'endroit des filles, et même lorsque nous étions plus hardis, nous avions toujours quelque chapardage ou menu larcins à notre actif.
Jacquot était de Mouthe comme moi, ses parents vivaient du fromage de leur troupeau de chèvres. Ils habitaient une grande bâtisse à l'autre bout du hameau où vivaient aussi ses grands-parents, ses cinq frères et sœurs. Roland et Thierry étaient frères et venaient de Rondefontaine. Unis comme les doigts de la main, ils partageaient tout et avec nous, ils étaient comme en famille. Leur père était mort sous les ruades du cheval d'un soldat anglais, et, avec leur mère, ils logeaient depuis chez leur oncle qui habitait une ferme. C'étaient deux complices que rien ne semblait pouvoir ébranler. Quant-à Nicodème le grand comme on le surnommait à cause de sa grande taille, il était notre aîné. Parfois, il nous contait des histoires sur les gens de Gellin où il habitait avec toute sa famille depuis toujours. Il connaissait la région comme sa poche pour l'avoir arpentée avec son grand-père lorsqu'il chassait le gibier et qu'il l'emmenait avec lui. A quelque occasion, et seulement lorsque nous n'avions pas de projets secrets, il venait accompagné de sa sœur. Clotilde était la seule fille qui était autorisée à se joindre à notre groupe, mais n'avait droit à la parole qu'avec notre autorisation.
J'avoue que je ne m'étais jamais opposé à sa venue, car Clotilde était une jolie jeune fille qui habitait mes rêves. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un lointain souvenir, car c'est l'une des sœurs de Jacquot qui me donna mes deux fils lorsqu'elle devint mon épouse bien plus tard. Margot remplaça vite Clotilde dans mes songes lorsque, devenu plus âgés, nous allions ensemble aux vendanges. A l'ivresse du vin nouveau, succéda celui de l'amour et sa main me fut accordée par son père à mes vingt et un printemps. Elle en avait deux de moins, mais était travailleuse et bonne mère. Quant-à Clotilde, j'y reviendrai un peu plus tard, car sans elle et mes camarades de jeux, cette histoire n'aurait sans doute pas été.
La campagne était un terrain de jeu où, de l'hiver à l'été, il y avait toujours quelque chose à faire. Les traîneaux qui servaient au ramassage du bois faisaient d'excellentes luges en hiver, les arbres nous tendaient leurs fruits en été, et le Doubs était l'occasion de se rafraîchir ou de pêcher le poisson. Téméraires, nous bravions souvent l'interdiction de nos parents en explorant les nombreuses grottes que le ruissellement de l'eau creusait dans la roche calcaire. C'est d'ailleurs dans l'une de ces grottes près de la forêt de Noirmont que le Doubs prend sa source. La région était truffée de ces galeries plus ou moins grandes et les risques d'effondrement ou d'engloutissement étaient important surtout par temps d'orage. Nos parents le savaient et étaient inquiets à chacune de nos escapades.
Mais qu'à cela ne tienne, l'excitation et la curiosité étaient plus forts que le danger et les plus hardis s'enfonçaient parfois loin dans les entrailles de la roche. Nous rentrions tout crottés et devions inventer des histoires de moins en moins crédibles pour cacher la vérité à nos parents. Rien n'y faisait, pas même leur colère ou les punitions, car c'était affaire d'homme que de se montrer vaillant et courageux devant les filles.
Il y avait cependant un endroit qui, non seulement nous était formellement interdit comme le reste, mais qui, du fait de ses mystères, nous fascinait en même temps qu'il nous effrayait. Nous n'avions pas même le droit de nous en approcher. C'était un endroit mythique qui recelait bien des secrets que certains disaient être légendes, et que d'autres affirmaient être l'exacte vérité. De génération en génération, le terrible trou béant avait apporté avec lui ces histoires extraordinaires. Ce qui est sûr, c'est que, légende ou pas, tous craignaient cet endroit dit maléfique. C'est bien simple, il était tellement réputé que, dans la région, tout le monde l'appelait: LE gouffre !
Jamais, ô grand jamais, nous n'avions seulement osé nous y rendre. D'ailleurs nous ne connaissions même pas son endroit exact, nous savions seulement qu'il était au-delà de la forêt de Noirmont au Pré-Loin au pied du Crêt Sapeau. C'est ainsi que se nomme la montagne tout près du village. La mort rôdait autour de ce gouffre, et seuls les anciens osaient parfois évoquer quelques mots à son sujet. Même à l'école, où l'un ou l'autre s'était risqué à interroger le maître, nous avions pour seule réponse de nous détourner du gouffre maudit.
Qu'y avait-il de si mystérieux dans cet endroit, pour que tous le redoutent sans jamais dire ce qu'ils en savaient. Comment savait t'on d'ailleurs, si personne n'en parlait jamais qu'à mots couverts ? Les grands l'évoquaient parfois entre eux lorsque l'hiver approchait, mais quand nous, les enfants, tentions de surprendre quelque parole, ils changeaient de conversation. Mais un jour, c'était à la veille de mes douze ans, j'entendis pour la première fois des "choses" sur les mystères du gouffre.
C'était à l'heure du souper, nous étions attablés lorsqu'on frappa à la porte. Père se leva et ouvrit la porte par laquelle s'engouffra aussitôt un vent glacé. Sur le palier, se tenait un homme emmitouflé dans un long manteau. Il s'agissait de notre voisin, Philippe de Fulbert, que père fit entrer et s'asseoir à notre table. Visiblement perturbé et apeuré, notre visiteur ne se fit pas prier pour accepter un bol de soupe. Alors que mes parents commençaient à l'interroger sur le motif de ses craintes apparentes, il répondit qu'il eût été préférable que nous, les enfants, ne restions pas là. Avec hâte, mère nous fit lever de table et gagner l'étage où étaient nos chambres. Antoine n'avait que sept ans et ne comprenait pas qu'on le prive de son repas, il me fallut beaucoup de diplomatie pour le faire taire afin d'écouter de qui se disait en bas. En effet, mes parents l'ignoraient peut-être, mais, sous notre lit, une lame du plancher bâillait et on pouvait voir et entendre ce qui se passait dans la pièce du dessous.
Je m'assurais donc que mon frère séchait ses larmes, puis, me glissant sous le lit, je tendis l'oreille et épiais les deux hommes en grande conversation. Mère les rejoignit dès qu'elle se fut assurée qu'Antoine s'était calmé.

.

.

.
Chapitre 2
Macabre découverte
M |
onsieur de Fulbert était le seul notable du village. Il était formé à la médecine des bêtes, un vétérinaire disait-on. Il habitait Mouthe depuis que son père lui avait légué ses biens et qu'il s'était éteint. C'était un gaillard malgré son métier de la science. Comme on aimait à se moquer des gens de la ville chez nous, les notables étaient souvent fétiches à côté des paysans que nous étions, car le travail de la terre, ça rend solide. Mais ce Fulbert, il en avait vu des choses, aidé à mettre bas des vaches et soigné des taureaux, au risque de se faire embrocher. Je le voyais souvent, et son imposante barbe le rendait encore plus impressionnant.
Mais ce soir là, la peur se lisait sur son visage, et, même si je ne percevais que le haut de son crâne depuis mon observatoire, je ressentais la crainte qui habitait ses paroles. En quelques mots, il rappela la tragique disparition de Lise, une gentille fermière d'à côté et qui n'était jamais revenu des prés quatre ans plus tôt. A l'époque, elle avait mené son troupeau au pied des monts, accompagnée de son chien. Deux jour durant, rappela monsieur Philippe, tout le village s'était mis à sa recherche sans jamais la retrouver. Paraîtrait-il même que son troupeau avait été décimé. On crut aux loups, même s'ils étaient plutôt discrets par ici.
Fulbert poursuivit son récit en marmonnant quelques mots pour signifier qu'il aurait bien bu quelque verre afin de retrouver de la voix. Père se leva et sortit du coffre une petite goulée en terre cuite dont il ôta bruyamment le bouchon. L'autre en avala une gorgée et, visiblement revigoré, repris le cours de son récit. Je compris qu'on avait retrouvé des restes humains non loin de la lisière de la forêt et qu'il pouvait sûrement s'agir de la disparue. Après quatre ans passés à l'air libre, le corps devait être complètement décharné, et monsieur de Fulbert ajouta même que les ossements étaient partiellement rongés. Une fois encore, la terreur qu'inspiraient les loups faisait son œuvre. Mais ce qui inquiétait les villageois, c'était qu'ils s'étaient aventurés aussi près du village, et avaient attaqué un être humain. D'habitude en effet, les loups étaient plutôt craintifs et ne s'en prenaient qu'aux bêtes même par grand froid.
Et le vétérinaire de poursuivre en précisant que des traces de morsures évidentes avaient été décelées sur le squelette. Ce qui le terrorisait c'était la dimension de la mâchoire qui semblait les avoir provoqué. Il termina sa macabre description en ajoutant que les ossements étaient comme carbonisés, mais que toutefois, la boucle du ceinturon qui avait été retrouvée presque intacte ne laissait aucun doute sur l'identité de la morte. Décidément, la découverte de ce qui restait de la pauvre Lise allait faire grand bruit au village ces prochains jours.
Comme mon attention s'était relâchée alors que d'horribles images hantaient mon imagination, les quelques mots de mon père au sujet du gouffre me replongèrent dans la conversation. Il demanda à Fulbert si le corps gisait loin du gouffre de Noirmont, et précisément, il n'en était qu'à quelques centaines de mètres. Alors, se redressant sur la chaise, père lâcha:
- "ça y est, ça recommence !".
Mais monsieur Philippe le rassura:
- "rien ne dit que la malédiction du gouffre y soit pour quelque chose, d'ailleurs, si ce qu'on dit était vrai, pourquoi Lise il y quatre ans et plus rien depuis ?"
Alors que la conversation devenait des plus passionnantes, j'entendis des pas dans l'escalier, c'était sans doute ma mère qui venait s'assurer qu'on s'était endormi. Je gagnais aussitôt mon lit en prenant soin de ne pas réveiller Antoine qui lui, dormait déjà à poings fermés sur le sien. Effectivement, la silhouette de maman apparut bientôt au seuil de la chambre, laissant un rai de lumière pénétrer par la porte. Comme tout lui sembla calme, elle referma sans un mot et descendit à nouveau les marches.
Sitôt la porte refermée, je regagnais mon observatoire et appliquais l'oreille sur le bois du plancher. Père venait de remettre du bois dans l'âtre de la cheminée, et les claquements des bûches sous l'effet de la chaleur m'empêchaient de distinguer clairement la conversation. Je ne perçus que quelques bribes, qui ne m'apprirent rien de plus. La chaleur et la fatigue aidant, je m'assoupis sous le lit. Heureusement, le grincement de la porte d'entrée me réveilla au départ de monsieur de Fulbert et je pus regagner mes draps sans me faire surprendre.
Ce fut donc tout ce que je recueillis comme informations ce soir là, mais je ne pus en fermer l'œil de la nuit. Au petit matin, je n'eus qu'une hâte: en faire profiter mes camarades du Noirmontais. Ce fut à peine si je pris le temps du repas du matin, tant j'étais excité. Mère ne devait pas se douter que j'avais tout entendu, alors je fis mine de rester normal, même si mes tartines emplissait ma bouche plus vite que je ne pouvais les mâcher. Heureusement, il n'y avait pas école, ce qui m'autorisa à rejoindre très tôt mes amis. Maman répéta à plusieurs reprise qu'il ne fallait pas s'éloigner des limites du hameau, je savais pourquoi, mais elle n'en montra rien, de peur de nous effrayer.
Comme à l'accoutumée, le clan se donna rendez-vous à la sortie de Mouthe sur le chemin de Sarrageois en direction des Villedieu. C'était le lieu des retrouvailles lorsqu'on se rendait à l'école. Thierry et Roland arrivèrent les premiers et je fus trop impatient d'attendre que tous soient là pour leur dévoiler ce que j'avais entendu. Très vite, lorsque les autres nous rejoignirent, l'histoire eut fait le tour du groupe. Nous nous retirâmes alors vers l'extérieur du village pour discuter de "l'affaire". Nous l'ignorions, mais, alors que nous en débattions, les adultes eux aussi ne parlaient que de cela au village. Nous allions le savoir un peu plus tard, on n'enterre pas un corps sans avoir préalablement enquêté sur les raison de sa mort. Et c'est à la garde des Villedieu qu'on demanda à faire venir un homme de loi.
En tous cas, tout cela nous avait refroidis et il n'était plus question pour l'instant d'enfreindre les interdictions de nos parents. L'heure était grave et tant que la morte n'aurait pas été examinée de plus près, nous ne devions plus quitter les abords du village. Dommage, car l'hiver s'était installé, et nous ne pouvions pas profiter des premières neiges. Par ici, l'hiver commence presque en automne et le froid envahi vite la région. Mes camarades et moi ne savions pas où avait été trouvé Lise, mais malgré l'horreur de la situation, nous aurions bien voulu "voir".
En fait, les ossements avaient été ramenés au village, de peur d'être dispersés par les animaux sauvages et peut-être même par quelque chien enhardi et qui aurait trouver des os à ronger. C'est dans un sac à foin disait-on, que l'on avait transporté et déposé chez le vétérinaire ce qui ne faisait guère plus d'une livre. Pendant qu'on préparait une messe avec le père supérieur de la communauté voisine et que l'on s'affairait à fabriquer un cercueil, une délégation partit vers Besançon pour en revenir avec les autorités chargées d'enquêter. Mouthe ne comptait en effet ni homme de loi, ni même de gens d'armes.
Depuis que le comte Simon de Vexin, était mort, la contrée ne comptait plus de nobles, à l'exception de Philippe de Fulbert. Au siècle dernier, monsieur le comte de Vexin avait fondé l'ermitage devenu ensuite le prieuré de l'abbaye de Saint-Oyen de Joux. C'est de là que naquit jadis notre village. Mais il n'était peuplé que de paysans, de notre vétérinaire et de monsieur l'Abbé. C'est donc à la ville qu'il fallut se rendre pour en ramener les "hauts cols" comme on disait. Quatre villageois partirent pour un long trajet dans la campagne enneigée. Il leur fallait éviter les villes encore occupées par les autrichiens, même si le traité de paix avait été signé avec la Grande-Bretagne, l'Autriche, la Prusse et la Russie. L'armée recrutait les hommes en âge de combattre et la délégation risquait d'être enrôlée par la toute nouvelle armée de Charles X dont le sacre venait d'avoir lieu.
Mais c'est sans encombre que, cinq jours plus tard on vit revenir la petite troupe accompagnée d'un détachement militaire et d'un carrosse aux armes de Besançon la Grande. C'était bien la première fois que je voyais un tel attelage. Rien à voir avec les bœufs tractant nos charrues. A l'école, il n'existait que de vagues dessins qui représentaient la cour des Seigneurs et sur lesquels j'avais pu voir ces belles dorures. Le carrosse se frayait un difficile passage dans les ornières laissées par les charrues et la neige éclaboussait ses flancs décorés.
Quand le cortège s'immobilisa au centre du village, l'un des soldats descendit de sa monture et pénétra dans la maison de monsieur Philippe de Fulbert. Il en ressortit quelques instants plus tard, pour ouvrir le chemin à un homme engoncé dans une cape noire à col montant, avec un chapeau qui ressemblait à celui de Napoléon vu dans les livres d'écoles. Jacquot lança d'ailleurs:
- "c'est Napoléon"
- "mais non, dit calmement Nicodème, Napoléon est mort, il y a quatre ans, tu n'a pas écouté à l'école"
- "mais alors, il est mort la même année que madame Lise"
- "oui, mais pas par ici"
Un a un, les neuf du cortège pénétrèrent dans la maison du vétérinaire, tandis que le cocher fit dételer le carrosse et ordonna qu'on mit les chevaux à l'abri pour la nuit et qu'on les nourrisse. Ce qui fut fait sur le champ par le palefrenier qui accompagnait le cortège. Honoré, le ferrant du village fut plein d'attention pour les magnifiques bêtes à la robe soignée et au garrot si fin qu'on eut dit ceux des cerfs. Jamais on n'avait vu de tels chevaux par ici, les seuls que nous connaissions étaient ceux des labours au ventre gros, aux pattes et aux sabots massifs. C'est qu'ils auraient eu peine à retourner la terre les montures des nobles avec leur petite encolure.
La nuit commençait à tomber, le froid gagnait et nous nous fîmes houspiller pour aller nous coucher, mais la soif de savoir nous faisait oublier les promesses et le vent glacial. Pourtant, et alors que l'enquête semblait retenir les nobles de Besançon plus que de raison, il nous fallut renoncer à veiller avec les anciens qui lorgnaient au travers des carreaux éclairés seulement par la pâle lueur des lanternes ou des bougies. Sans doute que les enquêteurs avaient fort à faire avec cette malheureuse dont on ne savait comment elle avait péri car on ne les revît pas paraître de la nuit jusqu'au petit matin.
L'homme au chapeau de Napoléon s'appelait Bertrand d'Angonstin, il était le Haut Magistrat de la Cour de Franche Comté et avait le titre honorifique de Juge de la République. Il allait, flanqué de ses trois proches collaborateurs: son chef de Cour, Maître Victorien Flambier-Rocheterre, son greffier monsieur Charles de Piaut et un docteur en médecine qu'on disait spécialisé dans l'étude des morts, le docteur Jean-Emile Lacombe Fontaine. Sa fonction était médecin légiste et c'est lui qui établit le premier constat. C'est mon père qui avait recueilli toutes ces informations et en avait parlé au souper.
Sous la bonne garde des six soldats qui les avaient accompagnés depuis Besançon, ils s'installèrent au presbytère où l'Abbé Grandolé les invita à prendre leur premier repas depuis leur arrivée la veille. Chargés des lourdes malles qu'ils avaient décrochées du carrosse, les militaires installèrent ces seigneuries dans leurs appartements provisoires. Ils y étaient à l'étroit, car l'Eglise et ses dépendances n'étaient pas bien grands, mais il y avaient chaud et pouvaient loger dans un certain confort. Ainsi se termina la première journée d'enquête.
Chapitre 3
L'antre des loups
M |
algré cette longue nuit d'attente, il fallut encore être patient pour que l'enquête en révélât plus sur la mort de la jeune femme. Il faut dire qu'à l'époque de sa disparition, les bêtes qui avaient été retrouvées mortes avaient été brûlées sans aucune forme de procès pour éviter les maladies. Ces messieurs de Besançon regrettaient de ne plus pouvoir comparer les dégâts sur le corps retrouvé à ceux qu'ils auraient pu étudier sur les animaux tués. La taille des profondes morsures les laissait perplexe, et nous avec, même si nous ne faisions que les imaginer.
Pourtant, un nom commençait à circuler, dont j'ignorait le sens, car je n'en avais jamais entendu parler: Gévaudan. A ce qu'on disait, il s'agissait d'une région lointaine et à prononcer son nom, celui-ci évoquait encore la terreur près d'un demi-siècle après les faits qui lui étaient rattachés. Dès l'aube, la rumeur s'amplifia et bientôt on ne parlait plus que de cela. Chez les gens de la terre, les histoires que l'on conte du bout des lèvres vont bon train, et Mouthe était de ces contrées où peu de choses se disait ouvertement. Mais lorsque la peur envahi les maisons, alors les langues se délient et la rumeur enfle.
A mi-journée, à l'initiative de monsieur l'Abbé, un grand rassemblement fut organisé dans la grange Puteau. C'était un lieu de rencontre pour les grandes occasion. Fêtes du village, mariages, conseils d'anciens ou du village, tout ou presque se passait dans cette ancienne grange qui avait autrefois appartenu au comte avant la révolution et son départ du village. La propriété avait été cédée à la communauté villageoise au denier symbolique et servait donc à la fois de salle des fêtes et de salle du conseil.
Tout le village s'y rassembla à l'heure dite. Profitant de la confusion et de l'extrême concentration de l'auditoire, je m'introduisis avec quelques camarades entre les planches des cloisons et nous nous cachâmes derrière une charrue. Le prélat y attendait ses paroissiens de pied ferme. Il commença par faire taire les rumeurs les plus stupides qui, selon lui, avaient déjà leur sale besogne en faisant renaître de vieilles croyances. Il s'était longuement entretenu avec les enquêteurs qui avaient écarté l'hypothèse d'un loup, aussi gros soit-il. Si en apparence, les morsures étaient bien celles d'un animal, un loup en revanche, ne brûle pas ses proies, mais le démon... Au moment où il abordait l'aspect spirituel de son intervention, monsieur le Juge d'Angonstin fit son apparition, toujours accompagné de ses fidèles assistants. Il interpella vivement l'Abbé en lui rappelant que si sa mission cléricale l'autorisait à ramener ses ouailles à la raison, il devait se garder de toute information concernant l'enquête en cours. L'Abbé s'excusa de ses débordements et confirma qu'il n'était pas dans ses intentions de révéler le contenu des premiers examens.
Le magistrat s'avança en traversant l'assemblée et se posta devant les villageois. Il regarda longuement les visages qui l'interrogeaient du regard et esquiva un sourire dédaigneux. Mais cette façon de faire provoqua une rumeur parmi les présent et il ne fallu pas longtemps avant que quelqu'un ne s'exclame:
- "Demoiselle Lise était du village, on a le droit de savoir !"
- "C'est exact, cher monsieur, mais pas avant que j'en eusse décidé" rétorqua le notable d'un ton sec et autoritaire.
- "c'est honteux, on voit bien que ce ne sont pas vos enfants qui sont exposés aux loups ou autres bestioles". Et sa phrase entraîna une agitation générale.
Les militaires esquissèrent un mouvement que le magistrat réprouva aussitôt d'un large balayage de sa cape, ce qui eut pour effet de stopper leur zèle. Aussitôt, leurs mains quittèrent crosse des mousquets et garde des sabres.
- "détrompez-vous madame, la peur saisit tout être dès lors qu'il ne sait à quoi il a affaire, et je ne suis pas plus rassuré que vous pour l'instant, et ce , tant que nous ignorerons précisément la cause de la mort de cette jeune fille" mais alors que ses mots semaient le trouble, il s'empressa de rassurer la foule en ajoutant:
- "mais la science parlera et l'on saura". Il dit cela en désignant subrepticement le docteur au fond de la grange.
Même si ses habilles paroles avaient effectivement apaisé l'auditoire, la réprobation se sentait parmi les villageois. Saisissant l'ampleur de la tension latente, le juge ajouta:
- "Nul ne sait si les loups sont capables de pareilles horreurs, mais nous en saurons plus dès demain".
- "Que n'a t'on dit que Lise fut brûlée ? "interrogea Hubert, un participant.
Et les gens de souligner la justesse de sa question en insistant pour qu'on leur réponde.
Je perçus ce que cette question avait comme implications: à notre époque, le feu était symbole religieux, mais aussi de sorcellerie. Par deux fois, le village avait subit les assauts d'incendies mémorables, en 1583, puis en 1639. Les habitants restaient discrets sur les raisons de ces destructions comme si le diable en personne ou Dieu au contraire avait autrefois jeté son opprobre sur cette humble commune pour une obscure raison.
- "oui, dites-nous si elle fut consumée par le diable !" lança une petite vieille.
- "allons chère madame, le temps des sorcières est révolu, vos croyances n'ont plus cours à notre époque" et il poursuivit, malgré le regard réprobateur du curé.
- "Lise a sans doute été brûlée accidentellement avec les restes de son troupeau, et rien ne permet d'affirmer que ses os qui portent effectivement des signes de calcination n'ont pas été pris dans les flammes d'un feu survenu bien après sa mort"
- "Et le Gévaudan, quand parlera t'on du Gévaudan ?"
- "Oui, la bête immonde est venu jusqu'à nous, elle vit toujours…"
A nouveau, l'assemblée haussait le ton, et le magistrat avait de plus en plus de peine à cacher ses propres craintes. Tous les indices relevés sur les restes de la morte se confondaient en effet avec la terrible histoire que l'on contait sur cette contrée du centre de la France.
Plus tard, bien plus tard dans ma vie, j'appris ce qui s'y était passé: une série d'évènements avait eut lieu entre le 30 juin 1764 et le 19 juin 1767, période au cours de laquelle plusieurs dizaines d'attaques mortelles et de nombreuses autres, non mortelles, furent attribuées à un animal qu'on désigna alors comme un loup ou encore une meute sévissant dans les forêts du Gévaudan.
Pour l'heure, cette hypothèse fut clairement écartée par les enquêteurs, qui n'excluaient pourtant pas une attaque d'animal sauvage. Manifestement l'idée d'un assassinat avait, elle aussi été repoussée, à cause de la sauvagerie avec laquelle les vaches avaient été massacrées. Même si une personne s'était attaquée à Lise, pourquoi décimer près de dix-huit vaches de la sorte ?
Et alors que le flot des questions commençait à se tarir, et que quelques uns s'apprêtaient à quitter la grange, une voix puissante et éraillée se fit entendre, même si je la reconnus rapidement, dans le contexte du moment, elle me sembla effrayante :
- "les flammes de l'enfer jailliront des entrailles de la terre et alors en sortira l'immonde et cruelle tourmente du peuple pêcheur ! voyez comme agit le monstre des ténèbres et comment il met en déroute ceux qui osent l'approcher, ainsi parlaient nos anciens et j'en suis le témoin" la tirade fut stoppée net par un petit groupe de paysans qui empêchèrent le vieux Eugène de poursuivre sa phrase. Mais alors qu'ils croyaient l'avoir maîtrisé, celui-ci repartit dans un déluge de paroles qu'on eût dit insensées, animé par une passion qui renforça encore davantage sa voix:
- "vous croyez tout connaître avec vos sciences, vous, gens de la ville, mais moi je l'ai vu, votre tueur, je sais que la bête se terre encore dans le trou et qu'elle frappera encore bien des fois, alors, vous, vous et vous" disait-il en pointant du doigt les hommes en beaux habits, "vous pourrez sortir vos grands airs et votre science, mais ils ne seront rien devant sa gueule béante et…".
Cette fois, violemment, trois hommes le firent taire avant qu'il ne fut poursuivit pour insulte à magistrat. Car son âge avancé ne lui aurait pas évité les foudres de la justice en colère. Les soldats remirent rapidement de l'ordre dans le chahut qui régnait et firent évacuer la foule.
J'étais à la fois terrifié et intrigué par les propos du vieillard, qui, même s'ils semblaient sortis d'un esprit malade, avaient quelque chose de fascinant. Par deux fois, Eugène l'ancien avait évoqué le gouffre. Sans nul doute qu'il parlait du gouffre de Noirmont, le gouffre interdit. Pourquoi donc ce lieu revenait-il au centre de toutes les conversations où planait un vent d'effroi et de mort ?
Avec mes camarades, nous avions échappé à la vigilance des adultes, ce qui nous avait permis d'assister tout comme eux à cette joute verbale. Les paroles qui furent dites au cours de cette soirée résonnent encore en moi comme si eurent été prononcées tantôt. Ah ! si nous avions su alors l'importance de toutes ces choses. Ce soir là, l'hiver s'était installé dans les âmes comme à l'extérieur.
Chapitre 4
Légendes anciennes
L |
e cours normal de l'enquête avait repris dans le plus grand secret cette fois, afin de préserver tous les détails qui auraient pu engendrer une nouvelle agitation au village. Bien sûr, cela alimentait toujours les conversations, mais le manque de consistance des informations avait grandement atténué les effets du rassemblement de la grange Puteau. Les investigations d'Angonstin et des enquêteurs se faisaient tantôt au village, tantôt à l'extérieur, si bien on ne savait pas précisément ce qu'ils cherchaient.
Ce matin là Clotilde nous avait rejoint avec son frère Nicodème et je me sentais pousser des ailes. J'aurai bravé tous les dangers pour lui plaire et ceci me motiva à entraîner les autres à suivre les traces que les acolytes du juge avaient laissés dans la neige fraîche. Comme nous avions l'interdiction formelle de nous éloigner du village, et que, bien souvent, ils devaient se rendre sur les lieux où s'étaient vraisemblablement déroulés les faits, cela compromettait notre espionnage. Alors nous imaginions les scénarios de leurs démarches qui, bien qu'effrayants à souhaits, étaient en deçà de la réalité. Mais cela, nous ne le savions pas encore, et les grands pas plus que nous mêmes. En tous cas, Clotilde était suffisamment apeurée pour que je devienne son protecteur attitré. Cela me conférait le rôle du héros dans lequel je me complaisait. Pour l'heure, le mystère du gouffre subsistait, et l'enquête semblait piétiner.
Ce devait être aussi l'avis d'Eugène qui ne manquait aucune occasion de ressasser ses étranges allusions à qui voulait l'entendre. Mais le froid et la neige limitant les déplacements des gens, il n'avait par conséquent qu'un auditoire très restreint à pouvoir intéresser. Jacquot émit l'idée de se rendre chez Eugène afin de l'entendre raconter ses folles histoires. Car tous les adultes du village étaient convaincus du délire du vieux et ne prêtaient guère attention à lui.
Tous les cinq, cols remontés jusqu'au nez, nous nous rendîmes donc chez le vieillard en bravant le vent et le froid. Presque à l'extrémité du hameau, la petite maison du veuf se dressait au bout d'une petite allée bordée d'arbres fruitiers. Leurs branches croulaient sous le poids de la neige et nous-mêmes devions faire des prouesses pour ne pas rester piégés dans l'épaisse couche blanche. Nos pas crevaient bruyamment la fine croûte à peine maculée par les quelques feuilles qui avaient résisté à l'automne et qui jonchaient à présent la surface.
Après avoir péniblement traversé presque tout le village et rejoint le pas de sa porte non sans difficultés, nous attendîmes d'être tous regroupés pour frapper le battant d'un seul chef. Sans doute trop content d'avoir un visiteur, Eugène ne se fît pas attendre longtemps avant d'ouvrir. Emmitouflé dans une couverture, et coiffé d'un bonnet rouge qui l'aurait fait passer autrefois pour un révolutionnaire, il prit la volée de vent en pleine figure. Ses rides se crispèrent et il nous dévisagea avec dans les yeux, comme un air de déception. Sans doute eût-il préféré autre visiteur que des enfants. Toujours est-il qu'il nous fit entrer en accompagnant son invitation d'un geste ample qui fit se soulever son manteau improvisé. Dans un craquement sinistre, la porte se referma derrière nous et la neige cessa d'entrer.
C'était ma première visite chez le vieil homme. Je contemplais l'espace qui lui servait de cadre de vie. Les épais murs de torchis entrouverts par deux minuscules fenêtres et la porte que nous venions de franchir, étaient difformes à cause sans doute de l'âge avancé de la maisonnette. Au fond, dans l'âtre, brûlait un feu auquel mes camarades et moi-même nous réchauffâmes bien vite. Le vieux Eugène était le doyen du village et son visage meurtri par le temps inspirait le respect. Par le passé, il s'était déjà illustré par ses récits apocalyptiques mais nous étions trop jeunes pour en avoir profité autrement que par nos parents. Etrangement d'ailleurs, il restaient évasifs sur la véracité de ces "histoires à dormir debout".
Eugène ôta doucement sa cape de fortune et s'assit sur une chaise branlante. Puis, toujours sans un mot il nous observa longuement. Je faisais de même en scrutant tous les reliefs de sa peau abîmée, une partie masquée par une imposante barbe grisonnante et mal entretenue. Ses membres semblaient frêles et pourtant je me souvenait l'avoir vu résister à trois villageois le soir de la réunion où il s'était manifesté. Comme ses yeux se fixèrent un instant sur moi, je détournais le regard pour balayer les murs. Je n'avais pas observé jusque là les objets posés ou accrochés çà et là. Il y avait des ustensiles de cuisine, mêlés à des outils, mais au milieu de ce capharnaüm, il y avait également des crânes de bêtes à cornes, une mâchoire que j'imaginais être celle d'un loup et quelque chose que je ne pus identifier mais qui ressemblait à de la pierre taillée.
Eugène se racla la gorge et engagea la conversation:
- "alors les p'tits gars, qu'est ce qui vous amène ?"
D'un seul chœur et sans s'être concertés, Thierry et Roland répondirent:
- "contez-nous l'histoire du gouffre, m'sieur"
- "ah c'est don cela. Eh bien mes mignots, vos parents ne vous ont donc rien dit ?"
- "nous savons que c'est dangereux"
- "PIRE que ça" fit t'il d'une voix tonitruante qui nous fit sursauter,
- "pire que ça", reprit-il encore, "le diable lui-même règne en ces lieux, que dis-je le diable ? non, mais l'immonde monstre des ténèbres"
Cette fois, nous étions toute ouie malgré l'effroi qui devait se lire dans nos yeux. Alors Eugène raconta que dans sa jeunesse, d'autres étranges disparitions avaient émaillé l'histoire de Mouthe et de ses environs. Autrefois, les anciens évoquaient déjà de gouffre maudit. On s'accordait à dire que les loups en avaient fait leur demeure, mais certains témoignages différaient de cette seule explication. En des temps plus ancien, racontait-il, des rituels avaient lieu à proximité de cette grotte. On y sacrifiait des bêtes pour apaiser disait-on, la colère de la bête. Parfois même, justice était rendue pour des actes graves commis au village en condamnant le coupable à servir d'offrande à ses griffes. D'ailleurs, toujours d'après son récit, il subsiste aujourd'hui encore des traces de sa férocité jusqu'aux abords du hameau.
Il se leva avec peine et se dirigea vers l'objet que j'avais aperçu quelques temps plus tôt et que je n'avais pas pu ni su identifier.
- "voilà une preuve de ce que je dis" affirma t'il avec conviction sans qu'aucun d'entre nous n'ose lui demander de s'expliquer. En effet, ce qui semblait être un éclat de pierre plate, comportait une série de rainures quasi parallèles à sa surface. Manifestement, s'il s'agissait de griffures, elles n'avaient pas été faites par un loup, pas même un gros ours. Mais alors ? quel animal ou quel démon avait bien pu faire cela ?
Il poursuivi son récit en évoquant cette fois l'incendie de 1639 qui s'était produit du vivant de son grand père. Dans les archives du village dit-il, est mentionné la destruction du village par un gigantesque incendie sans qu'on en précise l'origine. De peur de représailles du régime inquisitoire, l'événement avait été classé comme accident, mais chacun alors savait ce qui avait mit le feu. Son aïeul, comme d'autres sans doute, avait colporté aux générations qui lui succédèrent la réelle histoire qui entourait ce mystère. A l'en croire, un demi-siècle auparavant déjà, en 1583, une autre de ces catastrophe avait déjà ravagé le petit hameau et elle avait la même origine.
- "n'avez-vous donc jamais entendu parler de la bête ?" interrogea t'il.
Nous nous regardâmes comme pour interroger à notre tour nos camarades, mais nul ne savait. Déjà, les crocs des loups avaient remplacé les flammes dans mon imagination qui transposait le récit en images au fur et à mesure qu'Eugène racontait.
Nous étions tous pendus à ses lèvres et alors qu'il ouvrit la bouche, quelqu'un martela la porte avec vigueur. Dans l'ambiance tendue, plusieurs d'entre nous laissèrent échapper un cri, comme si la bête venait de frapper à la porte. Et comme Eugène tardait à se déplacer jusqu'à elle, le loquet bascula de l'extérieur et le visiteur ouvrit et s'écria:
- "c'est bien ce que je pensais… allez les enfants, tout le monde rentre chez soi, quant-à vous Eugène, j'ai à vous parler".
Eugène ne répondit pas et comme je suivais sagement la recommandation en emboîtant le pas à mes amis, d'une main puissante, la silhouette éclairée à contre jour me retînt par l'épaule.
- "pas toi Le Faucheux" dit l'inconnu que je reconnus alors: c'était mon père !
Quand nous ne fûmes plus que mon père, moi et le vieil homme, père se mit à le sermonner comme s'il s'était agit d'un enfant. Il l'accusait de blasphèmes et de honteries qu'il racontait pour effrayer les enfants. Il compléta une longue tirade en interdisant formellement à Eugène de parler à nouveau de toutes ces histoires et comme je m'apprêtais à le défendre puisque nous avions décidé seuls de venir à lui, père m'envoya une volée dont je me souviens encore à ce jour.
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=153102&pid=9737348
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :