14 mai 2008
Collision (suite 1/1)
Chapitre 6
REvElation
Des semaines s'étaient écoulées depuis les événements du 13 octobre et tous les moyens qui avaient été mis en œuvre pour mener l'enquête sur l'accident n'avaient pas eu raison du mystère qui entourait le crash de l'avion.
Hervé Pasquola n'avait pas revu son passager de cette nuit là, mais à cause des images très spectaculaires qui avaient illustré les reportages sur l'accident d'avion sur toutes les chaînes de télévision, il avait gardé ce visage en mémoire comme un repère intemporel. Ce soir là, en effet, alors que la musique baignait sa voiture et avait plongé Charles Meurrot dans une torpeur rassurante, les secours s'affairaient autour des victimes sans que les deux occupants de l'Audi n'en sachent rien. Ce n'est qu'après avoir déposé son passager et être rentré chez lui qu'Hervé avait découvert le drame dans les journaux du soir.
Depuis lors il avait suivi avec beaucoup d'attention les suites de cette catastrophe et particulièrement les résultats de l'enquête, pourtant peu probants. Quelque chose en effet le titillait et c'était un de ses collègues espagnols qui lui avait mis la puce à l'oreille en évoquant le Tsunami qui avait dévasté une partie des côte asiatiques le 26 décembre 2004. Carlos Conti, géologue lui aussi, avait beaucoup travaillé sur le phénomène, avec d'autant plus d'acharnement qu'il l'avait vécu en direct depuis son hôtel en Inde. De très nombreuses études avaient été publiées sur cet événement majeur qui avait eut un retentissement planétaire, mais pour la plupart des gens, il n'en restait que les images d'un désastre humanitaire, ce qui avait rapidement fait oublier l'aspect technique de cette catastrophe tellurique, avec toutes ses répercutions.
Or une semaine plus tôt, Hervé avait reçu l'appel de Carlos qui l'informait d'une découverte pour le moins troublante. Ce fameux vendredi d'octobre, alors que toutes les radios et télévision de France et d'ailleurs concentraient leur antenne au déroulement du sauvetage du vol CA1356, à l'autre bout du monde, au large des îles Pitcairn, un nouveau séisme sous-marin avait engendré un raz de marrée qui avait submergé plusieurs île du pacifique, détruisant faune et flore sur des dizaines de kilomètres carrés de terres heureusement très peu peuplées.
L'information s'était discrètement immiscée entre deux faits médiatiquement plus racoleurs notamment en France: le crash du Boeing et le malaise de toute une équipe de football dans les vestiaires à la mi-temps des quarts de finale de la coupe de France. Ce soir là en effet, la stupeur s'était lue sur les visages consternés de tout un stade lorsqu'au moment de la deuxième période, le speaker avait annoncé que l'équipe qui venait de marquer un but à la première mi-temps avait soudainement et mystérieusement été prise d'un malaise général et que le match devait être annulé.
La nouvelle avait fait le tour des médias, d'autant plus que la chaîne de télévision qui suivait le match avait posté un cameraman à la sortie des vestiaires comme cela se fait habituellement afin de saisir les meilleures images d'une équipe reginguée après la pause de la mi-match. Ne les voyant pas sortir, il s'était aventuré à toquer à la porte pour obtenir des explications. Par la porte entrouverte par le manager de l'équipe, il aperçut subrepticement les joueurs affalés au sol inanimés et sur lesquels s'affairaient déjà les secours. Le manager lui fit comprendre dans un vocabulaire peu châtié que son intrusion était mal venue et la porte se referma brutalement à sa figure. Passé quelques secondes, il se rendit compte qu'il avait filmé négligemment la scène et ne se fit pas prier pour "vendre" son scoop.
Les journaux du soir, alimentés par tant de faits remarquables avaient pratiquement occultés les autres informations, n'y consacrant que quelques minutes avant de rendre l'antenne pour les sacro-saintes publicités. De fait, les séismes et autres phénomènes géologiques n'avaient sensibilisé que peu de monde.
Des jours durant, les footballeurs avaient été suivis médicalement d'abord de manière très conventionnelle, en pensant à une intoxication alimentaire ou par un gaz, puis, avec des moyens plus sophistiqués. En effet, une fois la surprise passée, l'inquiétude grandissante de l'entourage des champions et des supporters avait déclenché un véritable plan de bataille pour comprendre comment les 14 joueurs en pleine santé et qui venaient de disputer trois quart d'heure de match sans difficulté avaient pu, tous simultanément s'effondrer sur le carrelage des vestiaires et ne retrouver leurs esprits que quelques minutes plus tard, en pleine forme et sans aucun souvenir de cette "absence" collective. Le groupe en avait été tout étonné et ne comprenait toujours pas l'acharnement des médecins qui s'affairaient autour de leur cas. Pour eux, il ne s'était strictement rien passé.
Ces événements avaient encouragé Hervé Pasquola et Carlos Conti à se retrouver. Le rendez-vous fut pris au Centre d'Etude des Phénomènes Géosismiques de Metz en Moselle. Depuis leur entretien téléphonique qui avait suscité l'intérêt soudain de Hervé pour les séismes et autres anomalies géologiques des derniers mois, il avait réuni des dizaines de documents provenant de bases d'archives, mais aussi de tracés récents dans ce domaine.
Lorsque Carlos se présenta à la gare de Metz, son collègue et ami l'attendait de pied ferme sur le quai. A sa vue, il esquissa un sourire. Les deux hommes s'étaient séparés deux ans auparavant à la sortie d'un congrès. Cette rencontre avait été pour eux celle des retrouvailles après leurs études. L'éminent professeur Berton qui avait côtoyé les plus grands et parmi eux Haroun Tazieff , avait eu les deux amis comme étudiants à la faculté. A l'époque, bien qu'étant de turbulents étudiants, toujours prêts à faire quelque farce à leurs professeurs, ils étaient pourtant très brillants et on leur reconnaissait une curiosité et un esprit déductif très prometteurs pour leur future carrière. Et, en effet, quelques années plus tard, ils comptaient l'un et l'autre parmi les références en matière de géologie et d'étude des phénomènes sismiques. Aussi cette retrouvaille inopinée n'était pas sans déplaire à ces deux comparses qui échangèrent aussitôt une accolade très chaleureuse.
- "Un café ?" demanda gentiment Hervé.
- "Volontiers, ce voyage m'a légèrement assommé, j'avoue que j'ai bien besoin d'être réveillé.
- "D'autant qu'on a du pain sur la planche, et qu'on a besoin de toutes nos facultés"
- "tiens, à propos de faculté" repris Carlos "sais-tu qui j'ai rencontré dans le train ?…
Il répondit lui-même à sa propre question … "Héléna Mac Grevith, tu t'en souviens n'est ce pas ?"
- "Tu parles, un canon comme ça, ça ne s'oublie pas" s'esclaffa Hervé. "Et qu'est ce qu'elle est devenue ?"
- "Elle m'a dit qu'elle allait à Bâle, où elle travaille dans un laboratoire de chimie. Elle fait des recherches dans la biologie moléculaire. Les nanotechnologies et plein de trucs comme ça".
- "Eh ben, ça lui a plutôt réussi les cours de Wolff".
- "Ouais, la vieille sorcière aura quand même pu transmettre son savoir à une de ses admiratrices".
- "Nous on avait plus d'yeux pour Héléna que pour la vieille et ses histoires de protons, neutrons et autres atomes en tous genres."
- "Et pourtant" repris Carlos en s'asseyant à la terrasse du café qu'ils venaient d'atteindre en marchant "aujourd'hui on est bien content d'avoir ça dans nos bagages". "Bon, dis-moi un peu ce qui te tracasse tant ?"
- "Tu te souviens des événements du mois d'octobre, le crash d'avions, le match de foot à Lille, oh, bien sûr que tu t'en souviens: un passionné de foot comme toi, ça ne rate pas un match de quart de finale, fut-il en France. Eh bien figures-toi que tu as peut être mis dans le mille avec ton séisme de Pitcairn !"
- "Que veux-tu dire par là ?"
A ce moment là, Hervé s'aperçut que la promiscuité des tables du petit café ne faciliterait peut être pas la discrétion de leurs propos, aussi il répondit à Carlos en fronçant les sourcils: "je te montrerai au centre, en attendant on va se le prendre ce café" et il leva le doigt en direction du serveur qui arriva rapidement à leur table pour les servir.
Une demi-heure plus tard, ils arrivèrent au centre où Guillaume Pernot les attendait dans le hall. Hervé fit les présentations:
- "Carlos Conti, un confrère du Géostat Madrid, l'équivalent de notre centre".
- "dit comme ça ajouta Carlos en riant, on dirait que je fais partie d'une équipe de football".
- "Guillaume Pernot" dit son interlocuteur en s'amusant de la remarque et en lui serrant la main.
- "Guillaume est Docteur en chrono-topographie" précisa Hervé, "il a en charge la mémoire événementielle des modifications géologiques, l'étude des cartes topographiques et leurs évolutions. C'est un travail immense et très casse-c….." (il se retint de terminer sa phrase par pudeur).
Tout en prenant tous trois la direction d'un couloir, ils poursuivaient leur conversation:
- "Comme je vous en ai parlé mon cher Guillaume, Carlos a éveillé mon attention en évoquant un récent séisme survenu précisément le jour et à l'heure du crash de Toulouse. Et puis, il se trouve que cela coïncide également avec le malaise des bordelais lors du match à Lille."
- "Et alors ?" questionna Pernot
- "Je vais vous faire voir, repris Hervé, et je crois que vous allez être surpris"
Arrivés devant une porte blindée, Guillaume Pernot en ouvrit la serrure codée en se pressant d'ajouter en souriant:
- "Il y a ici des biens précieux, la mémoire de la terre… et quelques squelettes de passionnés qui n'ont jamais pu se résoudre à quitter leur travail"
Ils éclatèrent de rire puis entrèrent en procession dans une sorte de bibliothèque à l'atmosphère feutrée. Carlos, qui découvrait les lieux, parcourait les rayonnages remplis de livres et d'archives diverses avec admiration. Il faut dire qu'il y avait là des ouvrages très anciens parfois même reliés cuir et dorés. Ce spectacle le fascinait tant qu'il perdit un moment ses deux accompagnateurs des yeux pour fixer son attention sur un ouvrage en particulier. Il reconnut un des rares exemplaires des manuscrits de l'institut Copernic, fondé en 1816 et qui avait précieusement sauvegardé l'œuvre du brillant astronome.
Perdu dans ses rêveries face aux majestueuses pages jaunies, ornées de lettrines d'époque, Carlos n'entendait pas les appels de Guillaume et Hervé, qui, revenant sur leurs pas, parcouraient les immenses travées afin de retrouver leur comparse. L'atmosphère feutrée étouffait leurs paroles à cause un papier qui oeuvrait comme un excellent isolant phonique. Lorsqu'au détour d'une des nombreuses rangées, ils aperçurent enfin leur confrère, il était encore plongé dans ses contemplations et sursauta à leur arrivée.
- "magnifique" dit-il simplement en coupant cours à toute remarque relative à son égarement.
- "en effet, c'est une pièce qui mérite à elle seule qu'on préserve cet endroit" confirma Guillaume.
Carlos Conti referma délicatement le tome qu'il remis en place sur l'étagère et, avant de suivre ses deux guides, il caressa une dernière fois la belle reluire, un peu comme s'il quittait une personne chère à son cœur.
Après quelques méandres parmi cette inestimable collection, ils débouchèrent dans un vaste bureau aux murs tapissés de cartes anciennes encadrées comme des tableaux de grands maîtres. On se serait dit dans un roman de Jules Verne dans ce milieu à l'ambiance si particulière, mystérieuse et envoûtante. Au centre de l'immense pièce, il y avait une grande table de conférences couverte d'une nappe de tissus feutré vert anglais. Du plafond pendaient des lampes halogène qui éclairaient cet espace dédié manifestement à l'étude de documents. Sans aucun doute, on était dans une bibliothèque avec son espace de consultation et son atmosphère propice à la concentration.
Hervé posa son cartable sur la table et se déchargea aussi de la sacoche contenant son ordinateur portable qu'il tenait en bandoulière. Enfin, il redressa son bagage à roulette et en replia la poignée. S'apercevant de ces gestes qui démontraient une volonté de s'établir à cet endroit, Guillaume fronça les sourcils en lui disant:
- "désolé, mais nous n'allons pas rester ici, cet endroit est commun aux différents services et on ne sera pas tranquilles pour travailler, de plus, non seulement on pourrait perturber, mais notre conversation risque d'attirer l'attention".
Carlos acquiesça et Hervé de répondre par un signe d'approbation.
Guillaume reprit:
- " je récupère juste quelques documents et on va se mettre au calme.
En effet, ouvrant une armoire, il attrapa deux gros classeurs qu'il déposa sur la table, puis quelques chemises estampillées "confidentiel" qu'il ajouta à sa pile. Après avoir refermé le meuble, il se saisit de ces documents et fit signe aux deux autres de le suivre.
Au fond de la grande pièce, il y avait un autre bureau, plus petit, où ils s'installèrent confortablement. Guillaume en referma la porte doublée de tissus et le trio pu enfin prendre place dans les confortables fauteuils Louis XVI.
- "Bienvenue dans le plus prestigieux bureau de notre établissement" adressa Guillaume à ses invités. "ce bureau a été reconstitué à partir de l'ancienne préfecture dont une partie des meubles a été cédée à la Fondation pour la Recherche et l'Etude de Sismologie. C'est une des composantes de ce centre. Voulez-vous prendre un café ?"
- "Non, merci" répondirent en cœur les deux géologue.
Hervé connaissait bien les lieux, mais il était toujours fasciné et en admiration devant la beauté des décorations. Les murs étaient couverts de sculptures d'époque et on ne distinguait pas du tout le fait que toutes les boiseries, les tableaux et même les bas reliefs avaient été déménagés depuis le siège préfectoral jusqu'à ce bâtiment beaucoup plus récent dans lequel ils avaient repris place. Le spectacle était de premier ordre et Hervé n'en perdait pas une miette. Après avoir jeté un dernier coup d'œil sur une tapisserie, il s'installa:
- "Venons-en à ce qui nous réunit"
- "Soit", repris Guillaume, "vous m'avez demandé de vous sortir toutes les archives des séismes les plus récents avec leurs caractéristiques principales. Je vous ai fait une synthèse des huit cent quinze tremblements de terre recensés par les sismographes depuis trois ans. Oh ! je vous rassure, certains d'entre eux n'ont même pas fait vibrer votre tasse de café, et personne à part la communauté scientifique spécialisée ne les a remarqué. En revanche, on s'aperçoit d'une montée en fréquence des séismes les plus forts, et ce, un peu sur toute la planète"
- "Et ailleurs !" affirma Hervé d'un ton assuré.
- "Pardon ?"
- "Oui, mon cher Guillaume, et pour toi aussi Carlos, comme je vous l'ai dit plus tôt, je soupçonne quelque chose de plus incroyable depuis quelques temps, et je compte sur votre présence ici pour évaluer mes thèses".
Ses deux amis se regardèrent sans comprendre, la remarque de leur compagnon avait fait l'effet d'une bombe et à leur incompréhension, se mêlait aussi une certaine inquiétude. Alors Hervé étala la sacoche de son ordinateur sur la table et demanda à Guillaume s'il disposait d'un vidéo-projecteur. A défaut, Guillaume lui proposa un écran plasma dissimulé dans un placard et dont le raccordement vite réalisé permit en quelques minutes à Hervé de leur montrer un document enregistré sur un DVD. Etant donné son contenu, il avait pris soin d'en protéger l'accès par une combinaison de codes informatiques complexes que lui seul connaissait.
Guillaume plongea la pièce dans la pénombre.
Chapitre 7
La thEse d'HervE:
Lorsque le document apparu sur l'écran, Carlos et Guillaume échangèrent à nouveau un regard suspicieux: qu'allait donc révéler Hervé ? Sans mise en scène particulière, ce dernier commenta les images qui défilaient: il y eu d'abord un rappel des faits marquants qui avaient convaincu le géologue de réaliser une enquête approfondie sur sa propre thèse. Parmi eux, le crash fameux qui avait bouleversé la France entière et aussi le match mystérieux annulé pour des raisons encore mal cernées. Mais d'autres petits événements plus discrets avaient retenu l'attention du scientifique. Plusieurs disparitions inexpliquées par exemple, et il étoffa son propos en s'appuyant sur des recoupements pour le moins curieux. Peu à peu il dressait une liste de crash, d'accidents de la route, de disparitions, de perturbations diverses.
Comme son exposé commençait à intriguer ses comparses, il poursuivit en y ajoutant pêle-mêle les événements mystérieux qu'on avait souvent localisé à tord selon lui dans l'unique triangle des Bermudes. Reprenant des études antérieures à la sienne, il leur montra que ces perturbations avaient une localisation géographique très précise. Le document qu'il présentait montrait maintenant le globe terrestre et, un à un, situait les éléments de sa démonstration sur la planisphère. Chaque point de couleur représentait ici un crash, un naufrage ou un carambolage notoire, ou encore des disparitions massives de véhicules, de bateaux, ou de personnes.
Sur la sphère qui tournait sur elle-même à l'écran, on voyait peu à peu se dessiner des alignements très caractéristiques: des méridiens. Et pas n'importe lesquels, toujours les mêmes. Hervé stoppa un moment la projection et interpréta ce qui était à l'écran:
- "depuis que j'ai commencé ce travail, j'ai pu recenser plus de 500 événements caractéristiques de par le monde. Chaque fois, ils étaient localisés sur ces mêmes méridiens. Or si vous regardez plus attentivement, certains méridiens ont plus de leur moitié qui ne surplombe aucune terre ou endroit habité, du moins suffisamment civilisé pour qu'on y recense de telles catastrophes. En d'autres termes, si l'intégralité des événements de cette sorte était répertoriée, je parie qu'on reconstituerait un tracé de presque l'ensemble de méridiens très ciblés. Je continue…" dit-il tout en relançant la suite du document.
A présent, il expliquait comment chacun de ces points se situait dans le temps et un graphique accompagna le précédent pointage. Plus ou moins cycliquement, à quelques erreurs près qu'on pouvait fort bien attribuer à des mauvaises informations, il se produisait simultanément une série de ces faits sur des axes diamétralement opposés de part et d'autre du globe. De sorte que, lorsqu'il se produisait quelque chose d'un côté de la terre, un événement similaire avait lieu à une positon diamétralement l'opposée de la surface terrestre. Cette découverte avait d'ailleurs été faite tout à fait fortuitement par des internautes qui, en quête de nouveauté, s'était amusés à photographier une scène à une heure précise en un lieu donné, pendant qu'à l'opposé du monde, quelqu'un faisait de même. Le tout étant ensuite mis bout à bout sur Internet, on avait trouvé des "bizarreries" qui avaient suscité l'intérêt de la communauté scientifique sans qu'elle ait pu y trouver d'explications.
Carlos, éberlué, interrompit le cours de la présentation:
- "ce n'est pas possible, affirma t'il, tout ceci n'est que coïncidences !"
- "si j'en crois le sérieux qui honore notre ami, corrigea Guillaume, il m'étonnerait beaucoup que cette étude n'ait pas de fondement réel. Hervé n'est pas du genre à plaisanter ou à perdre du temps avec son travail. Et puis, pour tout dire, j'ai quelques éléments qui corroborent cette thèse, dont un notamment qui me revient à l'esprit, mais… attendez un instant, je vais retrouver ce document, je crois savoir où je l'ai archivé."
Il se leva et quitta le bureau en refermant délicatement la lourde porte. Ce départ inopiné vexa un peu Hervé qui n'avait pas fini, mais il en profita pour approfondir quelques points avec Carlos qui ne démordait pas de ses objections:
- "c'est bien d'avoir collecté tout ça, mais cette étude n'est pas exhaustive, elle ne s'appuie que sur un certain nombre de situations précises et pas sur l'ensemble des points de comparaison possible."
- "je te trouve trop cartésien, mon cher Carlos, n'oublie pas que j'ai quand même utilisé 500 entrées dans ma base de données, ce n'est quand même pas négligeable. Et puis, quand bien même, ce n'est pas seulement le nombre qui compte, mais leur contribution au raisonnement global et à cette question: Y-a t'il un lien entre une catastrophe de ce type et une perturbation géologique ?"
Près qu'un quart d'heure plus tard, Guillaume revint avec dans ses mains ce qui semblait être des DVD et des cassettes vidéo. Hervé le regarda avec l'insistance d'un reproche dans le regard, ce qui obligea Guillaume à s'excuser pour son départ perturbateur:
- "excusez-moi, je ne voulais pas gêner, mais je tenais beaucoup à vous faire voir ces documents" dit-il en brandissant fièrement ses trophées. Puis il se dirigea vers les appareils de projection et y déposa les boîtes. Sagement et pour montrer à Hervé qu'il avait perçu le malaise, il s'assit à la table et attendit que celui-ci poursuive ce qu'il avait commencé.
- "je disais juste à notre ami incrédule que ces étranges coïncidences n'en sont peut être pas, et qu'il y a nécessairement quelque chose à creuser. Certes, je n'ai aucune preuve de ce que je viens de vous montrer, mais reconnaissez que le nombre a valeur significative non ?"
Carlos enchaîna:
- "admettons, eh bien que faisons nous à présent ? Si nous révélons cela à tout le monde, on risque soit de passer pour des scientifiques en quête de prix Nobel ou autre reconnaissance, ou bien pour des fous, ou pire, de créer une panique parmi la population."
- "en effet, c'est pourquoi je voulais ton avis. Pour autant, et dans la mesure ou, d'une part on peut apporter certains éléments de réponse à des questions en suspend, et d'autre part peut-être anticiper d'autre évènements, je crois qu'il est de notre devoir d'en informer la communauté scientifique."
- "anticiper ? comment ça anticiper ?"
- "je vous montre la suite" puis il relança le diaporama. Dans les graphiques et les tableaux qui suivirent, Hervé s'était efforcé de faire une extrapolation des constats qu'il avait fait pour en extraire des règles cycliques. Ainsi, il pouvait présenter une projection sur l'avenir des mouvements géologiques avec une précision sur leur lieu et date avec une précision assez importante.
Mais cela déconcerta Carlos et Guillaume qui s'interrogeaient sur le fait que, jusque là, personne n'avait établi de telles prévisions. Hervé rappela qu'au contraire, des cartographies datées avaient déjà été produites, mais elles n'étaient alors fondées que sur l'étude physique de la dérive des continents. Avec leur masse relative, leur vitesse de dérive et la décélération induite par les collisions déjà effectives, on était arrivé à en extraire un catalogue des risques potentiels assez précis. Ces études, désormais renforcées par la thèse d'Hervé, qui elle, s'appuyait sur des faits certains, pouvaient conduire à un stade plus poussé de l'anticipation.
Il illustra son propos avec l'exemple de la collision de l'Inde avec le sud du continent asiatique, d'où était née la chaîne montagneuse entre les deux masses. Avec les fréquentes déformations de la croûte terrestre à cet endroit, on pouvait de manière presque certaine y associer des drames situés sur une autre partie du monde.
Guillaume intervint: "rappelez-vous que lors du Tsunami de 2004, la thèse d'une légère déviation de l'axe du globe avait été émise" et il désigna du doigt les boîtes de cassettes et de DVD qu'il avait apporté. Hervé acquiesça de la tête et Guillaume ne se fit pas prier pour montrer ses précieux documentaires. On y voyait des reportages divers corroborant tout ce qui venait d'être évoqué, y compris un document assez long que Guillaume coupa après quelques minutes et qui avait pour objet les Bermudes et ses notoires disparitions.
Hervé paracheva ensuite sa démonstration en expliquant que chacune des secousses qui émaillaient cette longue liste d'évènements pouvait engendrer un déplacement parfois infime de l'axe de rotation de la terre, entraînant une discontinuité dans le déroulement du temps. Ainsi, une personne ou un groupe se trouvant pris exactement dans l'espace physique concerné pouvait brutalement se retrouver dans un autre espace temps qui s'écoulerait alors séparément et pendant une durée indéterminée puisque tributaire d'un nouvel événement inverse.
A la fin de la journée, le trio, épuisé, décida de poursuivre le lendemain leur passionnant débat et d'y inviter quelques confrères triés sur le volet. Chacun reparti du centre avec un sentiment partagé entre la peur, l'envie d'en savoir plus, mais aussi une certaine fierté d'être de ceux qui auront mis à jour un processus jusque là inconnu. La nuit leur sembla trop longue.
Au sortir de cette nuit de repos extrêmement courte, le café sembla particulièrement corsé pour les trois scientifiques. Il se mirent rapidement en quête de personnes fiables pour étoffer leur petit comité, le but étant de confronter la thèse développée la veille et de préparer un dossier présentable devant une commission d'enquête.
La matinée fut donc consacrée à cette tâche et chacun eut à cœur de réunir des compétences à la fois diverses, incontestées, ouvertes à de telles nouveautés et impartiales dans la mesure du possible. En l'espace de quatre heures, en débordant largement sur leur déjeuner, le groupe avait ainsi recueilli l'accord de vingt cinq participants à leur réunion.
Mais le bouche à oreilles avait fini par répandre l'information au-delà de leurs contacts premiers, si bien qu'il fut inévitable de réunir la quelque cinquantaine de spécialistes de tous bords. Ce qui devait être une rencontre de concertation se transforma peu à peu en une conférence scientifique.
Cette agitation dans le milieu scientifique commençait à susciter l'intérêt de milieux journalistiques qui avaient eu vent de l'affaire. Comme toujours en pareil cas, des fuites avait jailli du groupe constitué, et c'est sans étonnement qu'Hervé découvrit un article au contenu racoleur dans la presse nationale:
- "Quels fouinards, je me demande où ils ont pu trouver tout ça… pour finalement ne rien dire !"
Il plia soigneusement le journal qu'il glissa dans son porte-documents avant de rejoindre la salle polyvalente réservée pour l'occasion à la centaine d'invités.
Arrivé sur la pas de porte, il reconnu sans peine plusieurs dizaines de confrères, dont ses compagnons des premières cogitations, Carlos et Guillaume qui l'accueillirent avec de cordiales tapes dans le dos. Ils encourageaient ainsi leur ami à présenter tout à l'heure le contenu de leur travail. Tous trois s'attendaient à être d'abord conspués avant que l'attention de leurs homologues scientifiques ne finissent par être captée par le brillant exposé d'Hervé. En un peu plus d'un mois, des soirées entières passées devant des centaines de documents, des relevés sismiques, des données géologiques et autres analyses d'accidents, le trio avait monté un dossier qui allait faire l'effet d'une bombe dans l'amphithéâtre du complexe polyvalent de Toulouse Blagnac.
A 10 heures, Hervé Pasquola monta à la tribune, flanqué de ses deux amis ainsi que de trois autres personnalités dont le maire de Blagnac et Paul Séverin du BCI, seul représentant de la commission d'enquête officielle et qui avait en charge le dossier.
Son émotion était grande, même s'il avait souvent eu l'occasion de se poser en maître de conférence. Mais aujourd'hui, c'était différent: il présentait une thèse quasi révolutionnaire et il savait qu'il risquait gros. Un instant il se pris à regretter de s'être laissé emporter par le mouvement qui avait conduit à rassembler autant de monde tout de go, alors qu'il aurait préféré y aller par paliers progressifs. Mais l'heure n'était plus à la petite concertation entre amis, maintenant, il lui fallait exposer son travail.
Après les présentations d'usage, Hervé prit la parole et, une heure durant, déploya courageusement devant des dizaines d'auditeurs perplexes, la thèse qu'il avait auparavant soutenue en comité restreint. Dans les grandes lignes, sa présentation permit même aux candides présents dans l'assemblée de comprendre comment selon lui et ses collaborateurs, un lien pouvait être établi entre un événement sismique d'importance, et une répercussion temporelle qui pouvait perturber le cours normal d'événements dont le théâtre était ailleurs.
Ainsi, il posa point par point les jalons d'une thèse selon laquelle certaines grandes catastrophes pourraient s'expliquer par un déphasage temporel plus ou moins important. Ce déphasage serait induit par un dérèglement de la rotation de l'axe terrestre, lui-même provoqué par l'ébranlement de la surface du globe suite à des séismes. On pouvait alors expliquer l'inexplicable: des erreurs d'interprétation de phénomènes para-scientifiques, tels des disparitions comme dans le triangle des Bermudes, et même comprendre que des personnes extrêmement réceptives à ces distorsions puissent avoir des perceptions que l'on qualifiait jusqu'alors d'extra sensorielles.
Quand il eut fini son exposé, il y eut un long moment de flottement durant lequel personne n'osa prendre la parole. Puis, progressivement une rumeur monta dans l'assistance. On invita alors la salle à entrer dans le débat. Dès lors, il fut difficile d'interrompre le flux intarissable de commentaires et de questions qui fusèrent. Le moins qu'on puisse dire c'est que le pavé jeté dans la marre avait fait des vagues.
Chapitre 8
Le nouvel ordre des choses
En ce mercredi de décembre, le ciel s'était habillé d'une épaisse couche de nuages gris et une pluie fine annonçait le déclin de l'automne et le début de la saison hivernale. C'est dans ce contexte que, cols montés, parapluies déployés, la grande commission spéciale se réunit pour la seconde fois en plénière à Paris cette fois devant un parterre de centaines de personnes de tous horizons dont politiciens, avocats et journalistes tous avides d'une réponse à la question qui était sur toutes les lèvres: que s'était-il donc passé le 13 octobre ?
Une nouvelle fois, chaque participants reprit patiemment les points clés de l'affaire, chacun se bornant à rester dans le cadre de sa spécialité. Les participants se succédèrent durant toute une journée, puis une seconde, et une troisième, tant le dossier était dense et qu'il fallait prendre la mesure de tout ce qui allait être dit.
Lorsqu'un à un, les éléments du volumineux dossier furent égrainés, chacun prit soin de noter les progressions qui avaient été faites depuis le mois précédent. Peu à peu, on s'orientait vers une seule et même issue: la présentation de la "Thèse de Metz" telle qu'avaient été baptisés les travaux d'Hervé, Carlos et Guillaume. S'il échouaient à convaincre du bien fondé de leur théorie, ils savaient leurs carrières compromises. Mais si au contraire, ils parvenaient à retenir l'attention des enquêteurs, leur travail prendrait alors une tout autre dimension.
A nouveau, et sans se lasser, le trio originel, appuyé de quelques confrères, expliqua avec moult détails comment le crash pouvait avoir été au cœur d'un phénomène plus étendu et qui avait des répercussions sur la planète tout entière. Devant des centaines de personnes médusées, géologues, sismologues et chercheurs divers démontrèrent que les grandes catastrophes géologiques avaient à chaque fois un lien avec des drames technologiques, cataclysmiques, écologiques ou humanitaires. Ils montrèrent aussi le lien géométrique qui unissait deux événements diamétralement opposés l'un à l'autre sur le globe terrestre et l'impact qu'avaient tous ces phénomènes étroitement imbriqués les uns dans les autres sur les mouvements de la terre à l'échelle astronomique. A l'instar de ce qui s'était passé un mois plus tôt entre scientifiques, les réactions furent diverses, à la fois animées de doutes et circonspectes face à tant de certitudes scientifiques.
Alors que l'assemblée délibérait pour la troisième journée consécutive, et commentait tantôt en petits groupes pendant les pauses, tantôt de manière plus studieuse en salle, les organisateurs demandèrent que soit établi un arbitrage sur la marche a suivre. Il fallait en effet prendre des décision de nature à clore la première phase de ce dossier. Personne ne doutait en effet qu'ainsi partie, cette affaire allait se poursuivre des mois, voire des années durant jusqu'à ce que soit prononcé un avis d'incompétence à la résoudre faute de certitudes.
Il restait pourtant des problèmes financiers, politiques et même diplomatiques à résoudre, et, sans preuves matérielles, personne ne pourrait s'engager sur ces terrains glissants. Cette troisième journée qui avait fait la part belle à l'exposé très brillant des hommes de science avait laissé un goût d'inachevé et on redoutait de devoir partir sans avoir rien résolu.
Mais au moment où l'on pataugeait entre débats d'instances et regrets ou complaisance, un illustre inconnu tenta de se ménager un créneau pour prendre la parole. Jusqu'ici, il était resté silencieux et observait attentivement les réactions. Il se mit debout, tandis que la salle bavardait de ci, de là, et, à plusieurs reprises, il tenta de s'imposer pour dire quelque chose. Lorsque enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, le calme se fit progressivement dans l'enceinte de la salle, il regarda doucement les centaines d'yeux fixés sur lui avant de se tourner et de fixer Hervé du regard. Ce dernier, interloqué l'interrogea:
- "monsieur ?"
- "permettez-moi de me présenter" dit calmement l'individu, devenu en un instant le centre d'intérêt de tout le public. "je m'appelle Bernard Hill, je suis citoyen américain et je réside habituellement dans ce que vous appelez la Californie".
On aurait entendu une mouche voler, tant cet homme avait réussi en quelques seconde à retenir l'attention. Pourquoi avait-il utilisé cette formulation pour le moins mystérieuse ?
- "je crois pouvoir répondre à ce qui vous tourmente, mais je veux m'assurer que ce que je vais vous dire pourra être entendu et accepté comme étant la stricte vérité". Il marqua une pause, observant les sourcils crispés de son auditoire. A ce stade, beaucoup commençaient à se demander quel était cet illuminé qui osait perturber cette commission pour venir affirmer qu'il détenait l'unique vérité à ce mystère qui laissait tout le monde sur sa faim depuis des semaines.
- "poursuivez", s'exclama le ministre Henri Mangin qui présidait la séance, mettant ainsi un terme aux discutions naissantes
- "merci, reprit Bernard. Je tiens tout d'abord à dire que les éminents scientifiques ici présents ont fait un travail remarquable, ils ne savent pas encore ô combien précieux. Ce n'est en effet que dans deux ans tout au moins qu'on se rendra compte à quel point ils avaient vu juste. Je suis né le 16 mars 1980 en Australie et j'ai ensuite migré avec ma famille dans l'Etat de Californie. C'est à cet endroit que, dans deux ans et trois mois à l'âge de trente trois ans je vais être porté disparu au retour de mes vacances à Malte le 24 juin 2013. Mais je n'en saurai rien, du moins pas tout de suite…"
Ses derniers mots furent couverts par la rumeur qui s'amplifiait, se faisant insistante et dont certains mots fusaient ça et ça, fustigeant l'impossible révélation qui venait d'être proférée. Bernard n'arrivait plus à couvrir la clameur montant de l'assemblée qui l'observait à présent comme un original venu faire son cinéma en ces lieux. Pourtant, une personne continuait avec insistance à l'observer en silence: Hervé.
Le président de séance réclama le silence en devant hurler à présent pour se faire entendre. Il fallut plusieurs dizaines de minutes pour ramener le calme et ce fut au prix de l'évacuation de Bernard. Mais Hervé l'avait suivi jusque dans le couloir où deux gendarmes l'avait conduit.
Bernard négociait encore pour qu'on le lâche, alors qu'il était mené de force vers la sortie entre les deux hommes. Hervé s'approcha d'un pas décidé, se planta devant le trio et stoppa net leur progression.
S"adressant aux gendarmes, il les remercia et les congédia. Puis il regarda le fauteur de trouble.
- "je ne vous poserai qu'une seule question, il faudra y répondre honnêtement, ce n'est qu'à cette condition que je peux peut-être vous faire à nouveau entrer dans cette salle" dit-il avec un ton autoritaire. Il désignait la porte derrière laquelle on entendait encore le tumulte provoqué par l'intervention de Bernard.
Bernard ne répondit pas, il attendait la question et son regard reflétait son approbation à la proposition d'Hervé. Ce dernier prit un ton cérémonial:
- "ce que vous venez de dire est-il vrai ?"
-"pourquoi m'avez-vous suivi jusqu'ici pour me poser cette question si vous en connaissez déjà la réponse ? oui, bien entendu, j'ai dit la vérité".
- "mais… comment est-ce possible ?"
- "vous m'aviez dit une seule question" répondit Bernard en souriant.
Hervé lui rendit son sourire en approuvant la réponse pertinente.
-"très bien, vous avez gagné votre ticket d'entrée, attendez-moi un instant, je reviens"
- "un instant, reprit Bernard, pourquoi me croyez-vous ?"
- "l'instinct du scientifique que je suis sans doute"
- "justement, ce que j'ai a dire n'est pas précisément très… scientifique"
- "la science est une activité pleine de surprises vous savez"
- "et vous êtes prêt à sacrifier votre crédibilité sur ces seuls préceptes ?"
- "une autre faculté du scientifique est de savoir prendre des risques, et puis, j'ai l'intuition que vous allez m'aider à argumenter la thèse que je soutiens et jusqu'ici très controversée".
Sans plus attendre, le géologue pénétra à nouveau dans la salle qui était encore un peu agitée et il se dirigea vers la tribune. Il ne s'assit pas, resta là, à observer les gens jusqu'à ce que le silence se fit naturellement. C'est alors qu'il annonça:
-"je demande à tous ici de rester dignes, et d'autoriser monsieur Hill à venir terminer ce qu'il a commencé, je suis sûr qu'il détient la clé de ce qui nous intéresse tous ici, aussi, merci de m'accorder cette faveur, si vous ne la lui accordez pas à lui."
Observant le public qui s'était tu par politesse, il se demanda s'il ne venait pas de signer là, maintenant, devant tant de personnalité et d'éminences grises, la fin de sa brillante carrière. Si cet auditoire ne lui apportait pas le crédit qu'il espérait, ou si son nouveau protégé n'était qu'un affabulateur et un imposteur, tout ce qu'il avait réussi à construire s'écroulerait en un instant.
Mais une sorte d'intuition lui avait donné le sentiment que l'homme qui s'était présenté avait quelque chose à dire et que son soutien lui vaudrait peut être la palme de la clairvoyance. Et, puisqu'il n'y eut pas eu de réaction hostile à son retour, Bernard Hill pu réintégrer la salle et se présenter à la tribune à l'invitation des officiels.
L'homme était de corpulence moyenne, mal rasé et ses cheveux moyennement longs coiffés à la sauvette, comme s'il revenait d'un raid de baroudeur. Pourtant, ses vêtements étaient propres et soignés, et sa cravate sobre lui permettait de ne pas jurer au milieu de ses hôtes du moment.
Invité à s'asseoir, il fit un signe de remerciement de la tête, tout en ajoutant un "plus tard" discret à l'adresse de celui qui le lui avait proposé.
Face cette fois à la foule, Bernard reprit calmement son récit, en reprenant posément ce qu'il avait commencé avant son expulsion. Pendant quarante cinq longues minutes, sans que personne ne songe à l'interrompre, tant les gens étaient pendus à ses lèvres, il raconta tous les événements qu'il avait lui-même vécu… deux ans plus tard !
Chapitre 9
Epilogue
Le récit improbable de Bernard quelques semaines plus tôt avait fait le tour des médias. Relayée par Internet, la diffusion de sa déclaration suscitait la plus grande confusion dans les milieux scientifiques. Et si, les premiers jours, la population et la classe politique s'en étaient saisis, l'actualité avait rattrapé le temps que d'autant prétendaient perdu à une gigantesque farce. Tous les protagonistes de "l'affaire du crash" comme on l'avait nommée en étaient quittes pour traiter leur dossier à huis clos.
La presse s'était désintéressée du phénomène, passant à autre chose puisque, selon les médias les plus médisants, "on nous cache la vérité". En effet, la commission avait voulu jouer la transparence sur cette affaire, une manière aussi de crédibiliser le gouvernement qui promettait la lumière sur ce drame. Au lieu de cela, l'enquête avait conduit à une impasse dont le récit de Bernard Hill avait été le summum de la tromperie. C'est tout au moins ce qu'en pensaient les téléspectateurs, lecteurs de journaux et autre "monsieur tout le monde".
Pourtant, et alors que cette affaire lui avait coûté très cher, Hervé Pasquola était devenu l'ami de Bernard Hill. En effet, après la conférence qui lui avait valu le blâme de la communauté des géophysiciens, Hervé avait démissionné, non sans avoir préalablement sauvé la tête de Carlos Conti en le sortant du bourbier dans lequel il l'avait entraîné. Carlos lui en avait été reconnaissant, mais ils s'étaient accordés sur le fait de ne plus se voir en public pour éviter tout discrédit sur les travaux de Carlos. C'est donc en toute liberté qu'Hervé avait patiemment décortiqué une à une les phases de l'histoire extraordinaire de Bernard. Chacun des points que ce dernier lui avait raconté était parfaitement synchrone avec les faits.
Le temps passa, plusieurs mois s'écoulèrent, Bernard était devenu l'ami intime du couple Hervé et Héléna Mac Grevith qui s'étaient revus entre-temps et il fut même témoin de leur mariage en juillet de l'année suivante. Souvent, ils se retrouvaient entre amis et Bernard trouva un emploi dans l'entreprise où travaillait Héléna. Quant-à Hervé, il continua à son compte et était devenu consultant pour des entreprises de travaux publiques de grande ampleur. Ses connaissances dans le domaine géosismique renseignaient efficacement les architectes d'ouvrages exposés aux tremblements de terre.
La vie suivit son cours jusqu'en ce 23 juin 2013 que seul le trio appréhendait avec la somme de doutes accumulés durant près de deux ans. A 22h30 Bernard ressorti de son coffre fort le précieux billet de taxi qu'il avait conservé depuis lors. Assis autour de la table du salon chez Hervé et Héléna, les trois amis contemplaient le morceau de carton imprimé s'attendant à un événement qui, finalement n'eût pas lieu. A minuit passé, il fallut se rendre à l'évidence: le billet était devenu un banal ticket horodaté à une date et une heure du passé. Ils veillèrent toute la nuit, jusqu'au petit matin où la fatigue les emporta l'un après l'autre dans un profond sommeil.
Le soleil gifla Bernard de plein fouet au travers de la fenêtre. Il s'extirpa de ses draps en s'étirant et regarda par la fenêtre d'où il pouvait voir le soleil se lever sur la plage de la baie de Sandslagoon. D'un mouvement brusque, il se retourna et balaya d'une traite l'appartement. Vide ! Pas d'Hervé, ni d'Hélène à l'horizon. Il décrocha son téléphone, et, sur la tonalité, composa le numéro du bureau.
- " Publicis Employement" dit une voix féminine.
- "quel jour on est Maddy ?"
- "oh, j'en connais un qui vient rentrer de vacances et qui a du mal à émerger non ?"
- "touché… quel jour on est, disais-je avant que l'inspectrice Columbo ne fasse des siennes ?"
- "le 24 juin mon cher"
- "quelle année ?"
- "tu te fous de moi ?… celle de tes bientôt 33 ans sacré déconneur"
- "à tout à l'heure"
-"bye" et Maddy raccrocha
Bernard posa délicatement le combiné sur son socle et s'assit dans son canapé. Il resta songeur durant de très longues minutes, alluma la radio et se fit couler un café. Après un banal rituel de rasage, habillage et autres habitudes entièrement automatisées, il se prépara à partir au bureau. Mais il ne trouvait plus ses clefs de voiture. Il essayait méthodiquement de se rappeler où elles pouvaient se trouver, et tout en cherchant, il finit par trouver, là, sur la table du salon, le billet de taxi de la veille daté du 23 juin à 22h54.
Il descendit vers son garage, pensant avoir laissé les clefs du Hummer sur le contact, mais quelle ne fut pas sa surprise en découvrant sa place de stationnement vide. Aussitôt, il remonta dans son appartement et rappela Maddy:
- "est-ce que j'aurai laissé ma voiture au boulot avant de partir ?"
- "bon sang, t'as besoin d'un bon café toi, ben non, tu ne te souviens pas, tu l'as même abîmé en sortant de la cour ?"
- "j'arriverai en retard, je vais prendre un taxi"
- "OK, je le dis à Jacky et je te prépare le café" ajouta la secrétaire sur un ton ironique.
Aussitôt après, il appela le poste de police et déclara qu'on lui avait probablement volé sa voiture. L'agent promit de faire des recherches jusqu'à son arrivée au poste. Puis, Bernard fit venir un taxi devant l'immeuble et se rendit au poste de police. Là, un agent l'attendait avec les renseignements souhaités:
- "on a retrouvé votre voiture"
- "ah, bien, où est elle ?"
- "en fait, on l'a retrouvé au Canada, sur l'autoroute, près de Toronto"
- "…"
- "monsieur ?" interrogea le policier déjà debout et qui assista impuissant à l'évanouissement de son interlocuteur.
Au lendemain de cette journée, rien, jamais ne fut plus comme avant pour Bernard Hill. Le trouble s'était immiscé dans son esprit.
Un jour, animé par la détermination de savoir, il se rendit à New York où était établi le "Great Coléum Géography, Géology and Météorology Center". Il s'agit du plus grand centre de collecte d'informations et de données environnementales du pays. Bernard y trouva les archives de l'année 2011 et, par recoupements, il put établir que le 13 octobre 2011, à 5h18 heure locale, un séisme d'une ampleur de 3,7 sur l'échelle de Richter s'était produit au large des îles Pitcairn. Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver le point exactement opposé sur le globe terrestre: Toulouse.
Il s'adressa ensuite au Consulat de France, où il put consulter le registre d'Etat Civil: Hervé et Héléna Pasquola mariés depuis plus d'un an était un couple vivant en France et parents d'un jeune bébé prénommé Bernard.
FIN
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