Jean-Marc - Mes Contes Fantastiques

Récits Fantastiques - Science Fiction - Policiers - Fictions - Divers

14 mai 2008

ABSENCE

Absence

Chapitre 1

Premier jour

            Bernard Hill sursauta dans son lit, décidément, la sonnerie stridente de son réveil ne lui convenait pas et il se dit qu'il allait l'échanger contre un modèle moins agressif dès aujourd'hui. Il savait pertinemment qu'il était six heures, mais consulta néanmoins l'affichage du réveil pour se persuader que, hélas, la journée venait de commencer pour lui et qu'il lui fallait se rendre au bureau. Péniblement et en ronchonnant, il s'étira et se dressa pour s'asseoir sur le bord du matelas. Il enfila ses tongs, vestiges de ses dernières vacances et dont il n'avait pu se défaire, sans doute par nostalgie pour cet endroit paradisiaque où il avait séjourné.

            Tout en regardant ses pieds il se remémora précisément les belles plages de Malte, le soleil, la mer, tout cela n'était à présent que souvenirs et la réalité était plus prosaïque, car il s'agissait de se donner le courage de reprendre le travail. Son avion avait atterri la veille et, étant donnée l'heure tardive, il n'avait guère eu le temps de ranger ses affaires. Il se contenta d'un rapide coup d'œil au travers de la pièce pour repérer chemise et pantalon, ignorant volontairement le sac de voyage débordant de linge sale qui gisait sur le plancher.

            D'un bond, il se mit debout et commença à s'habiller. Sa dégaine était assez cocasse, car encore empreinte de la fatigue du voyage, du décalage horaire et d'un réveil pour le moins difficile. Tout en se frottant les yeux, il mit en marche la cafetière et se rua dans la salle de bains. Il maugréa quelques mots incompréhensibles quand il se rendit compte qu'il s'était servi de la dernière serviette propre la veille au soir pour se doucher. Il s'attaqua donc à sa barbe naissante avec son rasoir manuel sans mousse à raser, mais à chaque passage de la lame, il avait l'impression qu'un feu ardant lui brûlait le visage. Pourtant, il ne jurait que par ce rasage de puriste, bravant la douleur dont il aurait pu s'affranchir avec un rasoir électrique.

            Bernard était quelqu'un de soigneux pour lui-même, mais peu pour ses affaires. Il lui tardait de se trouver une compagne durable pour s'occuper de tout ça, mais aussi pour rendre sa vie plus stable. Papillonnant d'un travail à un autre, il avait réussi à se faire une carrière intéressante au sein de différentes entreprises de marketing. Son truc à lui, c'était "l'image", et la publicité était un vecteur formidable pour faire valoir sa créativité. Partout dans le monde, il avait réussi à dénicher des idées originales qui l'avaient fait connaître de ce milieu et il était rapidement devenu indispensable à ce secteur d'activité. Mais tout cela avait fortement compromis une vie de famille équilibrée et il le savait. A trente trois ans, il commençait à éprouver l'absence d'une femme dans sa vie. Bien sûr il avait eu des relations plus ou moins durables, mais jamais il n'avait vraiment autant souhaité se lier et avoir une vraie vie de famille. Pourtant, il savait aussi qu'une existence rangée le rendrait malheureux, car il aimait voyager, bouger, découvrir; d'une certaine façon c'était à la fois un aventurier et un pionnier dans son domaine.

            Le "bip" de la cafetière le tira de ses rêvasseries et il termina de se coiffer pour avaler d'un coup le café encore brûlant. Il fit la grimace, car il avait un peu exagéré la dose de café et celui-ci avait un goût particulièrement marqué. D'un geste habile et d'une seule main, il mit en route la radio et ajusta la fréquence sur sa station habituelle. Mais à la place de l'émission, seul un bruit de souffle sortait du poste. Frénétiquement il balaya tous les canaux sans obtenir aucune voix ou musique. Bernard ragea contre lui-même en présumant qu'il avait oublié de remplacer les piles et éteignit la radio d'un geste rageur. Il ramassa les quelques affaires entreposées sur son bureau et les fourra précipitamment dans son attaché-case. Puis il jeta un rapide coup d'œil vers les nuages au travers de la baie vitrée et se dit que la météo n'était pas à la pluie. Son appartement au huitième étage avait une vue imprenable sur la baie de Sandslagoon, sa plage et l'océan. Jamais il n'aurait le courage de se priver d'une si belle perspective. S'emparant de son trousseau de clefs, il ouvrit la porte donnant sur le palier et referma derrière lui.

            Ses pas résonnaient dans la cage d'escalier, il préférait ce moyen à l'ascenseur pour descendre car cela lui permettait de se "dérouiller" les jambes comme il se plaisait à le dire. Il s'efforçait de ne pas trop faire de bruit pour éviter qu'on ne lui reprochât de "réveiller tout le monde" comme sa voisine du dessous lui en avait déjà fait la remarque. C'était une dame seule dont l'irascibilité amusait Bernard. Toutefois, il évitait de la contredire car elle bénéficiait d'une certaine aura dans l'immeuble où elle faisait régner une discipline quasi militaire. Comme l'immeuble s'en trouvait être propre et calme, cela convenait à l'ensemble des locataires.

Il descendit ainsi jusqu'au premier sous-sol où il déposa dans la poubelle collective le sachet de détritus qu'il venait de descendre avec lui depuis son appartement. Puis, il s'approcha du luxueux Hummer, un énorme véhicule tout-terrain issu d'un modèle de l'armée américaine et dont le toit frôlait les poutrelles qui soutenaient le plafond du garage souterrain. Avec la télécommande, il en ouvrit les portes, jeta son attaché-case sur le siège passager et s'engouffra dans l'habitacle. Garée au frais dans le garage, la voiture avait une température agréable en été par grandes chaleurs, la climatisation était donc superflue pour l'instant. Quand il l'avait laissée, avant son départ en vacances, la commande était restée réglée sur 19 degrés, mais à cette heure matinale, le soleil n'était pas encore gênant. Après s'être confortablement installé dans les sièges en cuir noir, il fit vrombir l'énorme moteur de trois litres de cylindrée et démarra en trombe.

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            Arrivé devant la porte de garage à ouverture électrique, il dirigea la télécommande vers le récepteur et la porte s'ouvrit lentement en laissant pénétrer dans le sous-sol la lumière du jour naissant. Le Hummer fit un bond en avant et les pneus crissèrent dans la montée qui le conduisit jusqu'à la rue.

            Instantanément Bernard remarqua l'absence de circulation. Habituellement, même à cette heure matinale, le trafic était suffisamment dense pour qu'il dût marquer un temps d'arrêt à la sortie du garage. Mais cette fois, même s'il marqua cet arrêt, c'était plus par habitude et aussi par l'intrigue que suscitait ce calme que pour laisser passer les voitures. Doucement, il avança sur la chaussée et roula ainsi jusqu'au coin de la rue en scrutant tout autour de lui. Il y avait bien quelques voitures en stationnement, mais aucune en circulation. Pas une voiture, pas un bus, pas un vélo, rien ! Le vent portait des papiers qui volaient dans les rues vides. Le soleil commençait à se refléter dans les vitres des grands immeubles et illuminait lentement les façades.

Toujours aussi lentement, Bernard se remit en route en respectant les feux aux carrefours sans jamais croiser personne. Au hasard des rues, il regarda les vitrines, en particulier celles des boulangeries, qui, à cette heure devaient être en pleine effervescence. Mais rien ne bougeait, il n'y avait aucune lumière allumée, aucun journaux dans les distributeurs, ni sur les trottoirs. Il regarda sa montre pour se persuader qu'il ne s'était trompé ni d'heure, ni de jour, mais il était bien 6h30 et c'était bien lundi.

Dans les rues de la ville, seul le gros moteur de son 4x4 résonnait et l'énorme silhouette noire du véhicule se reflétait dans les vitrines sans âmes des magasins vides. Parcourant ainsi quartier après quartier, en roulant au pas, Bernard cherchait désespérément à comprendre pourquoi tout le monde avait décidé de faire la grasse matinée. Il stoppa sa voiture, en éteignit le moteur et sortit. Debout à coté du Hummer, il tendit l'oreille, mais il n'y avait rien à entendre, le silence total régnait.

Empreint de doutes et d'inquiétude, il se rassit lourdement sur le siège de sa voiture et resta planté là quelques minutes, les deux pieds dehors et contemplant le trottoir vide qui lui faisait face. Puis, subitement, il se réinstalla au volant et démarra. Prudemment, il parcourut ainsi le trajet qui le menait au 139, Alan Firman Street et se gara juste devant l'immeuble. D'ordinaire, un tel stationnement aurait rapidement été sanctionné par la police locale, car il encombrait le couloir réservé aux bus, mais aujourd'hui, il n'avait rencontré ni bus, ni patrouille de police. Devant le magnifique porche du gratte-ciel, il sortit son badge et franchit sans encombre les portes en vitres fumées qui s'effacèrent à son passage. Il fonça droit vers l'ascenseur sans avoir vu ni le gardien, ni l'hôtesse d'accueil. Il appuya frénétiquement sur le bouton du 24ième étage comme si le fait de le marteler du bout du doigt aurait pu précipiter la fermeture des portes. La cabine de l'ascenseur ne lui avait jamais paru aussi chaude et ce, malgré la climatisation.

            Arrivé à l'étage où Bernard travaillait, il se précipita vers les bureaux de Publicis Employement. Un calme effrayant pour lui régnait en ces lieux. Bien sûr, comme il s'y était préparé, il n'y avait personne. D'ordinaire, l'activité de l'agence était telle que trouver un endroit silencieux eût été une utopie, mais aujourd'hui il régnait une atmosphère digne d'un cimetière. Seuls les appareils ronronnaient au rythme de leurs ventilateurs. Les ordinateurs fonctionnaient, la photocopieuse était en marche, mais personne n'avait préparé de café, le téléphone ne sonnait pas, et tout était entreposé comme pour un jour ordinaire, les papiers des uns et des autres jonchaient les bureaux encombrés. Il y avait même un gobelet de café encore plein posé sur le bureau de Jacky, son plus proche collaborateur. Après avoir fait le tour des bureaux vides, il sortit dans le couloir et se dirigea vers la porte de la World Compare Agency, qui jouxtait Publicis Employement, sonna, puis n'obtenant pas de résultat, frappa la porte avec l'énergie de la peur qui commençait à monter en lui. Il tenta d'ouvrir la porte, et, par chance celle-ci n'était pas verrouillée. Sans surprise, il trouva les locaux aussi vides que ceux de sa propre compagnie et la sueur coulait à présent sur son visage.

            - "qu'est ce qui se passe ici ?" dit-il à haute voix

            - "Ohé ! Il y a quelqu'un ?" cria t'il dans les bureaux, puis n'obtenant aucune réponse, renouvela son appel dans la cage d'escalier. Sa voix résonna comme s'il avait été dans la montagne et l'écho se propageant sur les rambardes de l'escalier prit une sonorité métallique.

            Bernard allait s'engouffrer à nouveau dans l'ascenseur quand il marqua un temps d'arrêt, fit demi-tour et se rendit directement dans le bureau de Jacky. Il trempa son doigt dans le gobelet de café.

            "froid" pensa t'il en fronçant les sourcils.

            Il décrocha le téléphone, composa le numéro du domicile de sa secrétaire       et amie du moment, mais n'obtint aucune réponse. Puis il appela la police, les pompiers, rien, pas un seul de ces numéros ne répondait. Il tenta d'appeler sa mère qui vivait dans le Connecticut sans plus de succès. Il fit alors plusieurs tentatives en piochant au hasard des numéros dans l'annuaire qu'il venait de prendre sur son bureau avec le même résultat. Il déposa alors le combiné sur le bureau, le visage livide, en levant les yeux en direction des fenêtres. Pourquoi diable personne ne répondait au téléphone à des lieues alentours ? sa question attendait une réponse venant de l'immensité qui s'étendait au-delà des baies vitrées. Juste avant de quitter le bureau, il aperçut la carte postale qu'il avait expédiée une semaine auparavant depuis son lieu de vacances et qui était épinglée au tableau au-dessus de la cafetière.

Alors, il poursuivit son idée première: redescendre jusqu'à sa voiture et aller là où il y avait nécessairement du monde: à l'hôpital central. Au moins, là bas, les patients étaient bien obligés de rester dans leurs chambres et il y avait obligatoirement des infirmiers pour leur octroyer des soins. Alors que l'ascenseur atteignait le 11ème étage, Bernard fut pris d'une peur panique et il appuya sur le bouton du 10ème. A son grand soulagement, la cabine stoppa et les portes s'ouvrirent sur le palier du 10. Il préféra continuer sa descente par les escaliers de peur que l'ascenseur ne restât bloqué et qu'il n'y eût personne pour lui venir en aide. Dégringolant les escaliers quatre à quatre, il s'essouffla rapidement et son rythme cardiaque s'emballa, augmenté par la montée d'adrénaline que lui occasionnait cette solitude inexpliquée. A deux reprises, il marqua une pause et termina sa course effrénée en s'affalant épuisé sur le siège de sa voiture.

            Malgré l'urgence des réponses qu'il désirait, il s'obligea à reprendre ses esprits avant de mettre le contact. Lorsque le lourd 4x4 s'ébranla, Bernard enfonça l'accélérateur jusqu'au plancher, animé par un sentiment de peur. A toute vitesse, il parcourut plusieurs rues étroites pour couper au plus court en direction de l'hôpital. En quelques minutes seulement il arriva au pied de l'établissement devant lequel il stoppa sa voiture sans la ranger et se rua dans le hall du service des urgences. Mais, là encore, les locaux étaient tous déserts et il circula librement dans les couloirs vides. Il courut ainsi de pièces en pièces, de chambre en chambre en poussant violemment chacune des portes qui allaient se cogner bruyamment contre les murs. Tous les appareils fonctionnaient, mais il n'y avait ni personnel soignant, ni malades.

            Bernard était désespéré: il comptait beaucoup sur la présence de gens qui lui semblait évidente dans un hôpital, mais cette nouvelle déconvenue avait fini par miner ses espoirs. Il s'assit sur une chaise dans une salle d'attente et tenta de rassembler ses idées.

            "c'est un cauchemar, je vais me réveiller" songea t'il.

            Il se leva et se dirigea vers l'entrée. Contournant le comptoir de l'accueil, il regarda l'heure affichée sur l'horloge des écrans d'ordinateurs au bas desquels il put lire: 07:34. Il se saisit de papiers gisant sur le bureau et regarda la date. Tout semblait concorder: date, heure, il était bien réveillé et pourtant il n'avait rencontré aucun être vivant depuis son réveil. Machinalement il plia les documents et les glissa dans sa poche.

            "Etre vivant ?" songea t'il; cette évocation le fit sortir subitement dans la cour où il chercha du regard un chat, un chien, un oiseau dans le ciel, sur les rebords de gouttières,… cruelle désillusion: pas un seul être vivant à la ronde. Le regard perdu dans les nuages qui peuplaient le ciel bien au-dessus des grands immeubles qui semblaient se rejoindre tout là haut, il espérait voir une silhouette de volatile, mais il n'y en avait aucun. Son visage devint grave. Il remonta dans sa voiture qui était devenue un refuge dans cette ville désertique qui semblait tout à coup inhospitalière.

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Chapitre 2

DeuxiEme jour

           Bernard avait eu du mal à s'endormir, mais la fatigue avait eu raison des quelques soubresauts qui avaient précédé sa nuit de sommeil. Toute la journée, il avait erré dans les rues dans l'espoir de rencontrer enfin quelqu'un qui ait pu le sortir de ce mauvais rêve. Il s'était rendu au port, sur la plage, dans plusieurs magasins et immeubles divers sans jamais rencontrer quelqu'un ni aucune forme de vie. Et puis il s'était résigné à rentrer chez lui pour réfléchir et se reposer. Après plusieurs heures de cogitation, il s'était effondré, épuisé, dans ses draps encore froissés du matin, et puis la nuit l'avait enveloppé de son voile apaisant.

             Une des premières choses qu'il fit en se réveillant fut de regarder par les fenêtres s'il voyait de la vie en contrebas de son immeuble. Il alluma aussi la radio dans le but de capter quelque émission. Mais ses doutes furent vite levés: rien ne semblait avoir évolué depuis la veille. Il prit malgré tout le temps de se raser, non par nécessité, mais pour se convaincre qu'il allait sans doute croiser quelqu'un aujourd'hui et qu'il lui fallait y être prêt. Après ses rituels matinaux, il descendit presque résigné vers le rez-de-chaussée.

En effet, en rentrant, il avait laissé sa voiture en bordure du trottoir face à l'immeuble. Il aurait espéré y trouver une contredanse, signe de vie qui l'aurait même réjouit pour cette fois, mais, ainsi qu'il s'y attendait, il n'en fut rien. Il observa longuement les rues désertes, ses pensées s'égaraient dans des dédales d'hypothèses dont aucune ne lui semblait satisfaisante. Comme dans l'œil d'un cyclone, même le vent semblait absent.

            Il resta ainsi près d'une demi-heure, à regarder les immeubles, le ciel, les rues, sans vraiment les voir, ses yeux se perdant dans le vide. Dans son rêve éveillé, il revoyait les belles plages de sable clair de ses vacances, les autochtones, les touristes qu'il avait rencontré, les amis qu'il s'y était fait, son retour en avion avec les passagers dont certains visages lui revenaient en mémoire. Il se souvint aussi du chauffeur de taxi qui l'avait déposé devant son immeuble un peu plus de trente heures auparavant et qui lui avait souhaité bon courage pour la reprise du travail, non sans l'avoir remercié pour son pourboire. Son visage buriné par le temps et ses cheveux blancs contrastant avec son teint noir avait imprégné à jamais la mémoire de Bernard, car c'était le dernier visage qu'il avait vu depuis lors.

"Il faut partir" lui dit une voix intérieure. "Partir ?" il se reformulait cette question comme pour y trouver une argumentation. Puis, à force de la ressasser, cela lui apparut progressivement comme une évidence, la seule vraie réponse à son problème. Alors, il tourna les talons, remonta jusqu'à son appartement. Il balaya celui-ci du regard et s'organisa mentalement pour préparer son départ.  Rassemblant un maximum d'affaires il remplit valises, sacs et cartons avec la conviction qu'il ne reviendrait plus. Avec la précision d'un explorateur préparant un périple en terre inconnue, il établit une liste des objets et des denrées dont il ne pouvait se passer et les classa par urgence de besoin. Son énorme 4x4 pouvant accueillir plusieurs mètre-cubes de matériel il ne se priva pas de stocks conséquents.

Après avoir tout étalé sur le sol de son salon, il commença un rangement stratégique en commençant par la nourriture et la boisson. Puis il remplit un sac avec des produits pharmaceutiques, un autre avec des objets usuels, des outils, lampe torche, piles et autres accessoires pratiques. Puis vinrent vêtements, couvertures, sac de couchage, sac à dos et tente. Après avoir bouclé sacs et valises, il descendit le tout jusqu'à sa voiture qu'il remplit toujours avec une organisation chronologique par besoin vital. Afin de la rendre plus facilement accessible, il sortit la roue de secours de son logement et l'attacha solidement sur le toit à l'aide des sangles prévues à cet usage. Il restait de la place, beaucoup de place, mais il avait une idée en tête: faire ses courses au supermarché du coin !

Une dernière fois, il remonta jusqu'à son logement et le parcourut de long en large pour vérifier si rien ne lui avait échappé. En homme prévoyant, Bernard prit la précaution de couper gaz, eau et électricité. Il ramassa le carton et la sacoche qu'il avait remplit de cartes routières, et autres documents utiles, puis il les déposa sur le seuil de sa porte. Avant de la refermer, il le contempla avec un pincement au cœur. Chaque meuble, chaque bibelot, jusqu'au moindre détail de son logement, tout lui sembla soudain comme un objet nouveau, quelque chose à côté de quoi il passait tous les jours sans jamais le voir vraiment. Il jeta un dernier regard vers la fenêtre derrière laquelle il aimait contempler l'océan. Il savait que s'il partait, c'était peut-être pour ne jamais revenir.

            "si je dois mourir, ce ne sera pas ici dans cet appartement".  Cette simple pensée le décida à claquer la porte et à descendre l'escalier. En passant sur le palier inférieur, il donna un coup de pied rageur dans la porte de la "vieille". Il aurait bien voulu, que, pour une fois, elle sortit sur le palier en vociférant une volée d'injures qu'il aurait accueillies avec un certain soulagement. Il l'aurait même volontiers embrassé pour l'occasion, mais la porte demeura close. Son carton sous le bras et sa sacoche dans l'autre main, il arriva ainsi jusqu'à sa voiture où il les enfourna par la portière côté passager. A présent, il pensait être paré à partir. Dans un dernier réflexe, il courut jusqu'au garage, puis jusqu'aux caves où il prit dans la sienne deux jerricans vides qu'il ramena jusqu'au véhicule. Accrochée aux barres de toit, une longue antenne ressemblant à une canne à pêche était repliée depuis sa base qui prenait naissance sur le pare-chocs arrière. Bernard la libéra de ses fixations et elle fouetta l'air avec un mouvement de balancier avant de s'immobiliser lentement à la verticale. Puis, épuisé, il s'assit derrière le volant. Il alluma le l'émetteur - récepteur de Citizen Band qui équipait son tableau de bord à la manière des routiers. Peut-être capterait-il une émission.

            Lorsque le tout-terrains s'ébranla, quelques cartons glissèrent et prirent leur place définitive à l'arrière. "maintenant, ça ne bougera plus" se dit Bernard en jetant un œil dans son rétroviseur. Vu de l'extérieur, l'engin semblait équipé pour un safari ou un rallye raid. Outre les nombreux cartons et bagages en tout genre qui étaient massés à l'arrière du véhicule, la galerie surmontée de la roue de secours et des deux jerricans solidement attachés lui conféraient un air d'engin de baroudeur. Bernard s'arrêta devant un grand magasin, prit un chariot comme s'il allait faire ses courses le plus naturellement du monde et se dirigea vers l'entrée. Il la trouva ouverte, comme si l'établissement avait été abandonné. A l'intérieur, les lumières étaient allumées, mais tout semblait en ordre. Il n'y avait simplement personne dans les rayons, personne derrière les étalages, personne aux caisses. Bernard s'affaira à remplir son caddie avec des produits de première nécessité, en n'omettant pas de compléter la trousse de secours. Au rayon bricolage, il s'équipa aussi d'une caisse qu'il emplit d'outils variés qui lui semblaient potentiellement utiles et fit un détour par le rayon des équipements sportifs pour y prendre des chaussures qu'il mit à ses pieds et en prit d'autres en réserve. Ainsi chaussé de baskets flambant neuves, il sortit du magasin en faisant siffler les sirènes aux caisses qui avaient détecté les badges antivol.

            Laissant derrière lui les alarmes hurlantes, il rangea soigneusement ses provisions dans la voiture et en ferma le haillon. Un dernier crochet vers les pompes à essences où il fit le plein du réservoir et des jerricans et il se mit en route. Pour l'instant, il ne s'était fixé aucune destination, il irait là où le destin le mènerait, sans autre but que de rencontrer quelqu'un, quelqu'un qui puisse lui dire ce qui s'était passé ces dernières 48 heures pour qu'il se retrouvât seul dans cette ville de plus d'un million d'habitants. Instinctivement, il jetait un œil au travers des vitrines, et scrutait chaque intersection de rues pour fouiller l'horizon à la recherche d'un mouvement quelconque. A mesure qu'il s'éloignait du centre ville, les boutiques se raréfiaient et les grands ensembles faisaient peu à peu place à un réseau de routes et d'autoroutes entremêlées. La misère des banlieues avec son lot de détritus en tous genres jonchant les trottoirs rendait les abords de la cité d'une tristesse dramatique et, lorsque la ville était active, on ne les voyait même plus, du haut des ponts qui les enjambaient. Pourtant, Bernard y guettait avec le même soin et la même détermination le moindre signe de vie.

            L'immense réseau autoroutier lui avait permis de s'extraire du cœur de la ville en quelques minutes. Il faut dire qu'en ce jour exceptionnel, aucun encombrement de circulation n'était venu entraver son chemin. A présent, le véhicule filait droit vers le nord sur une longue ligne droite à six voies de circulation et de plusieurs centaines de kilomètres qui s'étendait jusqu'à l'horizon. La Frontage Road qui traverse le Nevada se déroulait comme un immense tapis.

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            Par acquit de conscience il alluma la radio, mais elle restait aussi silencieuse que celle de son appartement. Il renonça et l'éteignit. Il faisait encore beau dehors, même si le soleil déclinait lentement à l'horizon. La chaleur de cette fin juin permettait d'espérer un été ensoleillé. Pour l'instant, Bernard y voyait plutôt des côtés positifs et il roulait fenêtre ouverte, le coude à la portière. Pour un peu on aurait pu croire que sa peur s'était dissipée. Il n'en était rien, et il espérait toujours voir jaillir ici ou là un individu, les bras en l'air, lui intimant de s'arrêter. Mais l'autoroute était tristement déserte au point ou il se serait cru au bout du monde.

            L'ennui commençait à l'envahir, tant la monotonie du ronronnement du moteur, le vent qui s'engouffrait par la fenêtre, lui caressant au passage son bras, et le vide qui s'étendait loin devant son pare-chocs semblaient figés. Lentement le sommeil le saisit, il se frotta le cou et étira son bras droit tout en maintenant le volant avec le bout des doigts du bras gauche encore posé sur le rebord de la portière. Par intermittence d'abord, puis de plus en plus fréquemment ses yeux se fermaient.

            Dans un horrible crissement de pneus, Bernard immobilisa le Hummer au milieu de l'autoroute. Il venait de sortir brutalement de son assoupissement temporaire et venait de réaliser qu'il aurait pu s'écraser contre les glissières de sécurité, ou pire, contre une pile de pont. Il repris ses esprits, attrapa une bouteille d'eau fraîche qu'il vida en partie sur son crâne avant d'en engloutir un bon tiers. Puis il sortit de la voiture après en avoir coupé le contact et s'étira, heureux de s'en être sorti à si bon compte. Il avisa un endroit pour s'établir pour la nuit, à l'abri d'un pont qui enjambait les six voies et y gara l'énorme engin.

            A présent le soleil disparaissait au loin, sa lueur rougeâtre qu'en d'autres circonstances et d'autres lieux on eut apprécié sur des cartes postales avait ici une autre signification: c'était la fin du deuxième jour que le solitaire passait sans voir âme qui vive.

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Chapitre 3

Errance

            Quand, devant son écran d'ordinateur, Bernard agençait parfois des photographies de paysages neutres comme les dunes de sable du désert, les étendues océaniques, des routes traversant la toundra, des forêts interminables, il n'aurait jamais pensé que ces images ressemblaient tant à la réalité. Cela faisait des jours entiers qu'il roulait sur le bitume qui s'étalait loin devant lui. Bien sûr, il lui arrivait de traverser quelques villes ou villages, mais tout semblait abandonné à tel point que la route semblait les traverser de part en part sans avoir été aménagée pour s'y arrêter. Le sentiment de solitude qui habitait Bernard lui faisait parfois oublier ce qu'il cherchait. Il était en quête d'une rencontre, et il s'était adonné à l'idée de ne plus jamais rencontrer quiconque. Parfois, il imaginait des sons, des images dans un semi-rêve éveillé.

            Il avait apprit à maîtriser mieux sa fatigue et s'arrêtait souvent. Ses repas étaient souvent frugaux, car la peur le saisissait et il n'arrivait plus à s'alimenter de façon rythmique et structurée. Il mangeait et buvait quand il sentait que son corps en avait besoin. Heureusement, quand la nature ne lui procurait quelque fruit ou légume, les commerces abandonnés lui apportaient le reste. Mais cela faisait deux semaines qu'il roulait et ne savait où aller. Il n'avait pas fixé d'itinéraire à son parcours, seule l'idée de pouvoir trouver un lieu habité le motivait.

            Ce n'est qu'au seizième jour d'errance qu'il se posa enfin la question de savoir où il devait se rendre pour accomplir son objectif. Le continent américain était si vaste qu'il lui fallait trouver un but. Alors, son choix se porta sur la côte est. Il espérait ainsi que la proximité des lieux névralgiques du pays lui permettrait une rencontre. Le robuste Hummer était gourmand en carburant, aussi, il lui fallut tracer un itinéraire prenant en compte cette contrainte. Assis à la table d'un Fast-food de Battle Moutain, il y déplia une carte routière, puis une seconde et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il eut couvert la presque totalité de la rangée de table, ayant ainsi une vue globale de l'ensemble des Etats Unis d'un océan à l'autre. A coups de crayon, il marqua le parcours qu'il avait emprunté depuis le 27 juin.

            La tâche lui prit près de deux heures, pour définir un tracé le plus sécurisant possible. Il y entoura les grandes villes étapes, les stations services repérées par le logo de leurs compagnies et estima les temps de trajets. Par la baie vitrée du petit restaurant il avait une vue sur la rue où était garé un immense camion semi-remorque. Sur le côté de la remorque, une fresque peinte représentait le grand canyon et la raison sociale de l'entreprise de transport "Transcontinental Affretments". "Dire que certains en font leur métier" soupira t'il en songeant aux routiers qui empruntaient à longueur d'année les longues routes traversant les USA. Après s'être ravitaillé en boisson et aliments divers, il replia soigneusement les cartes dont il n'avait pas encore besoin et ajusta à la taille de l'habitacle, celle de la région qu'il traversait.

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            Avant de s'engouffrer dans sa voiture, il traversa la chaussée et fit le tour de la cabine du camion. Il marqua un arrêt devant la calandre chromée surmontée du nom Kenworth, puis il se rendit côté conducteur et ouvrit la portière du tracteur du poids lourd. Il dût gravir 4 échelons pour atteindre le siège et s'asseoir derrière le volant. "j'ai toujours rêvé de faire ça", et il attrapa la chaînette qui actionnait la corne sur le toit. Le puissant klaxon émit un bruit à réveiller tout une ville comme celle-ci, mais personne ne vint à sa rencontre. Il alluma le poste de CB, la radio, sans rien y entendre qu'un léger souffle. Alors, dépité, il rejoignit son véhicule.

            Quelques sandwiches et cannettes de soda plus loin, l'état de la route se dégrada soudain. Le vent avait apporté des débris de toutes sortes sur le macadam et du sable complétait ce tableau désolant. Heureusement, les énormes pneus crantés ne firent qu'une bouchée des petits obstacles. Malheureusement pas assez lorsqu'il fallut éviter les restes d'une cagette en bois dont un clou pointait vers le ciel. Bernard ne s'en rendit pas compte, du moins pas pendant plusieurs dizaines de milles, jusqu'à ce que la situation et le bruit anormal ne le rendent attentif à l'état de ses roues. Manifestement, celle de l'avant droit était percée et perdait de la pression depuis un bon moment déjà. Il s'arrêta pour constater les dégâts et entreprit aussitôt de remplacer la roue. Mais ce travail en plein soleil dura plus d'une heure, car les roues de rechange se trouvaient sur la galerie de toit, et le Hummer est haut et les roues pesantes. Quand il fut au bout de son dépannage, Bernard était épuisé. Alors il se dit qu'il lui fallait s'arrêter prochainement pour reprendre des forces. La concentration nécessaire pour rouler des heures durant sans presque aucune animation si ce n'est le vent soufflant des feuilles ou du sable était un effort qui le fatiguait autant qu'un travail musculaire.

            Il avisa un petit motel non loin de là et stoppa sa voiture juste devant une chambre. Ecroulé de fatigue, il s'endormit presque aussitôt en plein après-midi, par une température avoisinant les 30 degrés à l'ombre. Malgré la modernité de l'hôtel, la climatisation ne fonctionnait pas. Seul le vent, balançant doucement les rideaux, apportait un peu de fraîcheur à cette chambre. La nuit tomba doucement, emportant Bernard dans des cauchemars agités. Plusieurs fois, il eut le sentiment de tomber dans un gouffre sans fond, dont la profondeur était régie par le temps. Les images qui défilaient sous ses paupières fermées évoquaient la fin du monde, des flammes, des explosions, des cataclysmes sans nom. Les pires visions d'horreur animaient ce péplum réunissant un casting impossible où se côtoyaient des créatures plus féroces les unes que les autres, des paysages glauques avec des couleurs ternes évoquant l'enfer.

            C'est dans un sursaut qui faillit le faire tomber du lit que Bernard échappa à une espèce de tyrannosaure à tête de tigre qui allait le dévorer alors qu'il s'était retranché dans un arbre balayé par un vent en furie. Il était en sueur et sembla complètement égaré l'espace d'une minute. Il regarda autour de lui, ses affaires posées dans un coin de la chambre, pas de bestiole à l'horizon, aucun bruit, mis à part le vent, toujours présent qui promenait la tirette du rideau en la cognant de temps à autre contre le montant du cadre de la fenêtre. C'était la nième nuit qu'il passait à se débattre avec des cauchemars immondes où tout semblait perdu. A la dernière minute, un réveil en sursaut le sauvait d'une situation inextricable, mais ça, c'était dans ses rêves. Or Bernard était bien dans une sorte de cauchemar, tout éveillé mais pour l'instant, rien ni personne n'était venu à son secours.

            Comme presque après chacun des ses réveils mouvementés, il avait hâte de quitter les lieux pour continuer son périple. C'est ce qu'il fit aussitôt après avoir avalé un petit déjeuner bien consistant. Il se dirigeait à présent vers le nord, car aucun tracé ne lui permettait plus d'aller droit vers l'Iowa sans avoir à contourner des hautes montagnes. Le temps se gâta, avec des bourrasques de vent qui emportaient davantage de saleté sur la route. Cette fois, chaque obstacle fut contourné avec précaution, car le conducteur ne pouvait plus se permettre de changer une roue par un temps pareil, et il lui fallait économiser son engin et ses composantes. La pluie redoublait, et les essuies glaces balayaient le pare-brise à toute vitesse. Puis ce fut l'orage, la foudre, les éléments se déchaînèrent, obligeant Bernard à s'arrêter. Et cela dura une heure, puis deux. L'homme se mua peu à peu en enfant apeuré. Lui qui n'avait jamais craint l'orage, se surprit à se recroqueviller en position fœtale derrière son volant la tête entre les mains pour faire taire le bruit des rafales de vent et de pluie sur la carrosserie.

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            Quand le ciel s'éclaircit enfin et que le calme revint, Bernard sortit et regarda longuement le paysage autour de lui. Le désespoir le gagna et il fondit en larmes. L'épreuve qu'il avait réussit tant bien que mal à maîtriser et à dominer était devenue trop dure. Tout ce qu'il avait contenu au fond de lui faisait surface et lui faisait prendre conscience de la probabilité infime qu'il avait désormais de parvenir à son but. S'il n'avait rencontré ni homme, ni animal jusqu'ici, pourquoi en serait-il autrement ailleurs ? Même une migration d'ampleur massive n'aurait jamais pu se faire en silence, en une nuit et sans qu'on ne l'ait prévenu. Non, tout cela dépassait l'entendement. Il fallait une explication cartésienne, une réponse scientifiquement viable à ce mystérieux vide. Et Bernard n'était précisément pas un scientifique, et n'avait pas un esprit si rationnel que l'évidence lui aurait sauté aux yeux. Au lieu de cela, il s'était résigné à cette réalité dramatique: seul, il était seul. Ce qu'il n'arrivait pas à dire c'était ce qui allait avec ce mot: seul survivant, seul au monde, seul où, quand, comment ? Et c'est de cette réponse qu'il avait le plus besoin pour savoir ce qui avait bien pu se passer dans la nuit du 23 au 24 juin.

            Il lui revint en mémoire un film où, tel un Robinson Crusoé des années 2000, un acteur interprétait un employé d'une grande entreprise d'acheminement de colis qui se retrouvait seul sur une île après le crash de son avion en plein océan. Il revenait à la civilisation plusieurs années après alors que tous l'avaient cru disparu dans l'accident et réapprenait les gestes ordinaires de la vie alors qu'il avait vécu à l'âge de pierre durant ses années d'isolement forcé. Or Bernard se trouvait isolé, mais au milieu d'un univers qui lui procurait tout sauf l'essentiel: un vis à vis.

            Le Hummer redémarra dans un vrombissement qui ressemblait à un rugissement de fauve. Le gros moteur permettait au conducteur de dépasser allègrement les limitations de vitesse. Bernard aurait été presque heureux de se voir verbaliser pour un excès de vitesse, ce qui aurait été sa première rencontre. Mais, échaudé par sa crevaison, il restait néanmoins prudent. Il fit ainsi quelques dizaines de milles avant de s'arrêter sur un parking où quelques camions stationnaient alignés en rang d'oignons. Comme la première fois, il en visita chaque cabine. Il faut d'ailleurs étonné de n'en voir que très peu qui étaient verrouillées. Abordant un magnifique camion Kenworth, il remarqua les nombreuses antennes qui bordaient les gouttières de la cabine. Lorsqu'il s'assit à son bord, il vit de suite l'impressionnante collection d'appareils de communication dont disposait le propriétaire, et, en particulier, un traceur GPS. Heureusement, ce dernier était amovible et Bernard le voyait déjà dans son tout-terrains. Mais il déchanta rapidement, quand, voulant le tester, il constata que l'appareil ne parvenait pas à se synchroniser et à se caler sur une position satellite. Cette anomalie l'intrigua et une idée lui traversa l'esprit. Il rejoignit son véhicule et fouilla dans la boîte à gants afin d'en extraire une boussole. L'instrument était assez sophistiqué et servait en temps normal à s'orienter dans les raids hors pistes. Il mesurait aussi l'inclinaison de la voiture dans les déclivités lors des franchissements. Non seulement ce qu'il voulait voir lui fut impossible, mais son interrogation grandit lorsqu'il posa la boussole sur son socle sur le tableau de bord. Les indicateurs étaient affolés et la boule aimantée en suspension dans un liquide tournait sur elle-même sans jamais se stabiliser.

            Bernard eu beau secouer la sphère et la tourner dans tous les sens, rien n'y faisait. Quand au GPS, les hiéroglyphes qui apparaissaient de manière désordonnée sur des cartes non moins erronées en disait long sur son incapacité à remplir sa fonction. On eut dit que ces instruments avaient perdu tout repère. Un peu comme Bernard, sauf que lui, il savait à peu près où il se trouvait. En fait, il ne le savait pas encore, mais la véritable question qu'il aurait dû se poser à cet instant précis était de savoir non pas où, mais QUAND il se trouvait.

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Chapitre 4

A bout de forces

            Ayant parcouru plus de cinq mille kilomètres en un peu plus d'une semaine, Bernard était exténué. La fatigue musculaire combinée à l'épuisement psychologique lui avait fait perdre près de dix kilos en un temps record. Pourtant, son véhicule était doté d'un bon niveau de confort, la nourriture et l'eau ne lui manquaient pas, mais l'effort de concentration à lui seul était éprouvant. Pour ne pas risquer l'assoupissement au volant, il était contraint de s'arrêter fréquemment et cela ralentissait sa progression vers l'Est. Mais bientôt, l'environnement désertique des plaines de l'Illinois fit place aux constructions citadines, aux grands ensembles et aux immeubles qui le refirent plonger dans la civilisation. Pour autant, les villes n'étaient pas plus animées que les zones désertiques qu'il avait traversées et les espoirs qu'il nourrissait depuis plusieurs centaines de kilomètres commençaient à s'estomper au fur et à mesure que le constat d'isolement se confirmait.

            Décalage horaire aidant, il refit un point sur sa situation bien avant d'atteindre les grandes villes fortunées et très denses de la côte Atlantique. Plusieurs fois, il n'hésita pas à modifier son itinéraire dans le seul but de se rapprocher de lieux où, d'évidence, la présence de populations était incontournable en temps ordinaire. A l'approche des couloirs aériens menant à New York, à Washington ou vers d'autres mégalopoles, il y aurait du y avoir un trafic incessant de gros porteurs dans le ciel. Mais il n'y en eut aucun pour confirmer cette constante des transports. Pas plus d'ailleurs qu'il n'y avait de cargos, de péniches ou autre bateaux en train de naviguer sur les grands fleuves alentours. Partout, tous les axes étaient dégagés, comme si chacun était parti en laissant tout sur place, à ceci près que tout était soigneusement rangé, garé, amarré comme pour une longue période d'absence. Il y avait un détail que Bernard avait pourtant remarqué et qui se précisait au fur et à mesure de sa progression: la densité de véhicule semblait bien moindre qu'à l'habitude. En effet, le nombre de voitures et de camions qu'il voyait ne correspondait pas à la réalité qu'il se faisait du nombre de ces véhicules par rapport au nombre d'habitants. Un peu comme si tout le monde était parti en emmenant sa voiture pour partir ailleurs, laissant là seulement celles qui n'avaient pas de raison de circuler.

            En entrant dans l'Etat de Washington, il eut un pincement au cœur: jamais, et ce, malgré ses fréquents voyages, il n'avait pénétré dans cette ville illustre qui abritait le plus célèbre des américains. Avec quelques autres villes, Washington était de celles où la circulation était des plus difficiles, surtout en cette période estivale où le tourisme battait son plein. C'est précisément ce qui motivait son trajet vers les lieux célèbres comme le Pentagone et la Maison Blanche. Le flux touristique habituel rendait ces lieux difficile d'accès, d'autant qu'ils étaient constamment sécurisés du fait de leur sensibilité. Bernard pensa que si une catastrophe s'était produite, il y aurait bien un lieu où l'effervescence serait visible dans cette ville: la Maison Blanche. Mais il se fit rapidement une raison à la manière dont il circulait sans aucune difficulté vers le centre ville. Comme il en avait pris l'habitude, il ne respectait même plus les règles de circulation, franchissant les carrefours sans considérer la couleur des feux, ni la signalisation au sol. Et lorsqu'il déboucha sur New York Avenue, ses soupçons se confirmèrent: pas plus qu'ailleurs, il n'y avait âme qui vive dans cet endroit.

            Lorsqu'il se présenta devant les grilles de la présidence, il stoppa le Hummer et en descendit pour admirer l'immense parc et la construction qu'il entourait. La "Whitehouse" lui sembla bien terne en cet instant de dépit. La liberté dont il disposait lui aurait sans doute permis de s'introduire dans l'édifice le plus protégé des Etats Unis, mais, restant sur ses gardes il préféra ne pas risquer de s'exposer à des dispositifs automatiques qui se seraient peut être déclenchés à son passage. Prudemment, il regarda au travers des grilles, prenant le temps d'observer s'il décelait des mouvements ou quelque signe d'activité. Mais rien ne vint le rassurer dans ce sens.

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            Après avoir passé près d'une heure à scruter le parc et ses alentours, Bernard décida de reprendre la route en direction du Pentagone. Il profita du parcours pour se ravitailler en carburant et en denrées alimentaires. Il se procura aussi de nouveaux vêtements et s'arrêta même dans un institut de beauté pour se raser. La ville lui procurait tout, y compris de quoi se laver dans un hôtel habituellement fréquenté par une population plutôt aisée. Jamais il n'aurait imaginé pénétrer dans une chambre à 500 dollars la nuit, y prendre un bain et s'allonger quelques minutes sur un lit digne d'un magnat du pétrole. Le Pentagone pouvait attendre, Bernard sentait ce besoin de se requinquer après avoir traversé l'Amérique de part en part. Mais, allongé sur le dos sur ce lit à baldaquins orné de dorures et de soies magnifiques, il ne parvint pourtant pas à trouver le sommeil, ni le repos. Sa situation n'avait guère changé, et il aurait donné tout ce qu'il avait pour simplement croiser un être humain.

            Après une demi heure de rêvasseries, il se rhabilla et descendit les marches du somptueux hôtel où il s'était arrêté. Il eut des sentiments étranges, partagé entre la fascination de se prendre pour un richissime personnage qui foulait des moquettes inestimables et son cauchemar permanent auquel chaque seconde de solitude qui passait le ramenait inexorablement. Il poussa le tourniquet du sas pour sortir de l'établissement et se retrouver à nouveau sur le parvis. Au pied de l'escalier, le Hummer poussiéreux jurait avec le décor. Bernard prit place au volant et jeta un dernier regard vers le monumental escalier avant de démarrer. Alors qu'il s'engageait dans une grande avenue, il freina brusquement, envoyant promener ses achats encore posés sur le siège passager sur le plancher. Il venait de repérer un autre Hummer, du même modèle que le sien, mais surtout avec des roues intactes. Il lui fallut moins d'une demi heure pour échanger sa roue endommagée par celle du véhicule en stationnement. Ainsi paré, il était prêt à repartir à l'aventure.

            Le Pentagone était pour lui une image cent fois vue à la télévision, mais il découvrit l'immense bâtiment avec appréhension. S'il devait en effet y avoir un lieu que personne n'aurait déserté, même jusqu'à l'ultime limite, c'était bien le siège du commandement des armées. Personne en effet ne songerait à quitter ce lieu de repli extrême, fut-ce pour une guerre totale. Au contraire, ce dernier apportait plus de protection que n'importe quel autre refuge, et, de plus disposait des technologies les plus sophistiquées en matière de communication. Mais sa déroute fut à la mesure du lieu. Il n'y eu personne pour entraver sa route vers l'édifice dont l'approche seule aurait autrefois suscité un accueil militaire des plus stricts. Bien au contraire, il visita avec aisance les couloirs fréquentés par l'élite de l'armée américaine, en prenant le temps de flâner comme dans un simple musée. En fait, plus qu'une simple visite, Bernard était venu faire de la prospection avec pour objectif de trouver des réponses à cette étonnante situation. Il espérait trouver des indices pour établir un lien entre l'avant et l'après 27 juin.

            De pièce en pièce, de bureau en bureau, d'ordinateur en documents divers, il ramait sur un océan d'incertitudes, de doutes, de questions. D'ailleurs, la fatigue aidant, il s'endormit dans un siège de bureau, la main encore posée sur le clavier d'un ordinateur dont il fouillait les données quelques instant auparavant. Cela faisait plus d'une semaine qu'il n'avait pas dormi réellement. Chacun de ses sommeil avaient tant été l'occasion de cauchemars sans limites, il en avait perdu le repos. Mais son corps qui luttait depuis trop longtemps succomba. Lorsqu'il se réveilla, il ne savait ni quel heure, ni quel jour il était. Son dernier repère venait de s'envoler dans son sommeil et il lui fallut reprendre ses esprits et tapoter sur la clavier pour voir s'afficher en bas de l'écran la date tant désirée. Il bondit littéralement de son siège: il avait dormi 13 heures d'affilée. Il regarda autour de lui avec la gestuelle de quelqu'un qui a perdu quelque chose. Mais le calme lui revint peu à peu alors qu'il marchait dans le dédale des coursives de l'immeuble.

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            Frénétiquement il frappa la vitre d'un distributeur automatique de boissons jusqu'à la réduire en miettes. Il avala goulûment le contenu de trois cannettes de soda et se versa une bouteille d'eau fraîche sur la tête avant de secouer ses cheveux hirsutes comme l'aurait fait un animal pour assécher son pelage. Mal réveillé et surtout mal coiffé, Bernard sorti sur l'esplanade du Pentagone et inspira profondément l'air qui lui gonfla les poumons. Repérant une fontaine à cinquante mètres environ droit devant il y couru à toutes jambes et y plongea tout habillé. En plein cœur de l'été et en plein après midi, ce bain fut d'une volupté incommensurable pour l'homme qui s'y réfugia un bon moment avant de s'extraire de l'eau. Ruisselant, mais désormais bien réveillé, il rejoignit le Hummer brûlant sous le soleil ardant. Même la climatisation peina à faire retomber la température intérieure à un niveau acceptable.

            Avant de reprendre la route, Bernard préféra se changer et remplir son réservoir. Cette fois, il décida de monter au nord, laissant hasard et intuition orienter son parcours. Rien ne motivait ce choix qui pouvait s'avérer hasardeux, car l'essentiel des points de ravitaillement potentiels se trouvait plutôt à l'opposé de sa nouvelle direction. En fait, il était surtout guidé par une envie de fraîcheur que lui procurerait plus sûrement le nord, quitte à se rendre dans les contrées froides du nord canadien.

            Errant sur des routes sans fin, il épuisait à la fois ses réserves et son corps. A plusieurs reprises, il lui arriva de faire des embardées dont les conséquences faillirent à chaque fois stopper définitivement sa course. En réalité, Bernard ne s'imposait plus aucune règle, pire, il aurait pratiquement souhaité que le destin l'entraînât à présent dans l'ultime recours à cette solitude: un accident fatal. Un suicide déguisé qui lui aurait semblé légitime puisque remis à la seule stabilité de son véhicule. Mais le sort en avait décidé autrement, car le solide Hummer lui avait à chaque fois permis de revenir sur la route sans dommage. Les escapades dans les bas côtés se faisant de plus en plus fréquentes à mesure que la fatigue l'envahissait, il lui fallu beaucoup de chance pour qu'elles prennent fin sur le bitume au beau milieu de l'autoroute. En effet, lors d'une de ces sorties inopinées, un talus ramena brutalement l'énorme quatre roues motrices sur la chaussée et il partit en tête à queue à près de quatre vingt kilomètres à l'heure. Il aurait pu se renverser, mais chargé comme il l'était et grâce à ses dimensions, il se contenta de ballotter Bernard dans tous les sens avant de s'arrêter dans un crissement de pneus. Ceux-ci fumaient encore lorsque son conducteur, à peine sorti de sa torpeur, sortit en titubant. Un chaos sans nom régnait dans l'habitacle. On eût dit que la voiture avait été secouée au checker tant son contenu était sans dessus-dessous.

            Comme cela lui était souvent arrivé ces derniers jours, Bernard sombra dans une profonde déprime. La peur, l'absence, le vide, tout tournait dans sa tête et submergeait ses pensées. Puis vint la colère, et il frappa les portières à grands coups de pied pour soulager son angoisse. Quand il eut démoli la moitié de l'une d'entre elles, il venait d'épuiser ses dernières ressources et s'effondra dans un vertige quasi comateux sous l'ardent soleil.

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Chapitre 5

Le choc du temps

            Toronto: le nom de la ville s'affichait en grand sur les panneaux d'autoroute alors que Bernard s'en était rapproché en roulant constamment dans cette direction. Il n'avait pas vraiment choisi, il roulait "à l'instinct" et son parcours ne reposait sur aucune réelle stratégie. Pourtant, depuis qu'il avait franchi la frontière canadienne, il avait repris espoir. Depuis des semaines qu'il roulait, il avait commencé à établir des hypothèses qui, selon lui pouvaient expliquer ce contexte ahurissant de "désert humain".

Sa première thèse était qu'un flux migratoire incroyable s'était produit subitement pour une raison encore inconnue et ce, pendant son sommeil. Cette version expliquait pourquoi tout avait été abandonné sur place en parfait état de fonctionnement et comme si personne n'avait eu matériellement le temps de faire ses bagages. Cela justifiait aussi le fait que son instinct le guidait vers le nord, tout comme il l'aurait orienté au sud, car sinon, où aller ? Mais quelque chose clochait dans son raisonnement: la nature humaine est ainsi faite qu'il y aurait eu des gens qui ne seraient pas partis, que des pillages auraient sans aucun doute eu lieu et que même si l'ampleur de la cause justifiait un départ en masse, on ne déplace pas des millions de personnes en une seule nuit, surtout sans tous ces véhicules abandonnés, non, décidément, ça ne tenait pas la route.

Il se dit encore que seule une gigantesque bombe aux effets tenus secrets aurait pu décimer tout être vivant à des lieues à la ronde dans la seconde sans que rien ne subsiste de son explosion. Une telle arme n'existait même pas dans les romans de science-fiction et de plus, que faisait-il là alors ?

Une citation philosophique lui revint à l'esprit: "le dernier homme vivant de la terre était assis chez lui à boire son café, quand soudain,… on frappa à la porte". Et si ce dernier homme, c'était lui ? Cette vision l'horrifia. Une telle situation pouvait paraître confortable: tout pouvoir faire, tout pouvoir posséder, sauf, bien sûr, l'essentiel, le regard et la parole de l'autre. Il se prit à penser qu'il était le jouet d'un dieu qui s'amusait avec lui comme un chat avec une souris et cette pensée devint une obsession qui le mena jusqu'à stopper la voiture et se prosterner en plein champ pour invoquer un dieu auquel il ne croyait même pas.

Il pensait devenir fou et alors commença une longue descente vers un état second où ses nerfs le lâchèrent. Un tourbillon d'images fantasmagoriques envahissait son esprit. De temps à autres il tombait lourdement sur le sol alors qu'il marchait sans but. Il s'éloigna ainsi de son véhicule sans s'en rendre compte jusqu'à ce qu'un bruit le fit sortir de ses divagations. Mais, altéré par son état, il n'identifia pas tout de suite ce que c'était. Sa tête heurta quelque chose et il s'effondra dans les herbes, à près de deux cent mètre de la route où il avait abandonné le Hummer.

A nouveau, le bruit entendu précédemment le tira de sa torpeur. Bernard mit un moment à émerger, et lorsqu'il recouvra bientôt ses esprits, il réalisa qu'il baignait dans un petit ruisseau, que ses vêtements étaient souillés par la terre détrempée qui servait de lit à cette eau et que ses cheveux hirsutes lui cachaient partiellement la vue. Il regarda sa montre, mais, son séjour aquatique prolongé avait définitivement détruit l'affichage. L'homme se dressa péniblement et se dirigea lentement et en titubant dans la direction d'où provenaient les empreintes de pas qu'il avait laissées. Il se souvint alors progressivement de ce qui lui était arrivé et compara son état à celui d'un lendemain de soirée arrosée. Cependant, son inconscience avait duré bien plus longtemps qu'il ne l'imaginait, et surtout, sa chute n'était pas anodine, sans qu'il le sache encore, quelque chose d'important venait de se passer durant ce laps de temps.

Alors qu'il atteignait le Hummer, le même bruit se fit entendre à nouveau et il se retourna brusquement dans la direction d'où il provenait. Il leva la tête et eut un moment de stupéfaction: le bruit qu'il avait entendu à trois reprises déjà était celui des réacteurs d'un avion. Il en était sûr, même si la silhouette de celui-ci s'évanouissait à présent dans la brume pour disparaître à l'horizon. Son cœur battait la chamade et il eut l'impression d'avoir une enclume dans la tête qui résonnait sous les coup d'une masse. Sans prendre beaucoup de temps pour réfléchir, il monta au volant du tout terrains et s'activa pour démarrer. Hélas, le Hummer était resté deux jours durant sans rouler, avec de nombreux accessoires qui avaient vidé la batterie.

C'est donc à pied et avec un chargement minimum que Bernard se dirigea vers Toronto. Ce qui lui sembla curieux, c'est que personne ne roulait sur cette autoroute pourtant destinée à supporter le trafic d'une mégalopole comme Toronto. Il marchait depuis plusieurs heures quand il distingua une station service. Sans hésiter, il y pénétra avec l'espoir de retrouver un moyen de transport. Mais quelle ne fut pas sa surprise en distinguant très nettement cette fois des silhouettes humaines qui s'animaient derrière la vitre de la boutique. Ses larmes troublaient sa vue, et, lancé à tout vitesse, il manqua plusieurs fois de trébucher dans sa course vers le local.

Quand il ouvrit la porte, le pompiste le dévisagea avec circonspection. Il avait l'air d'un clochard tant ses vêtements étaient abîmés et sa tenue débraillée. Il y eut un long moment de silence durant lequel Bernard dût faire la part des choses entre ce qui restait de ses divagations passées ou supposées comme telles et la nouvelle réalité à laquelle il était confronté.

- "qu'est ce qui s'est passé" lança t'il à l'homme derrière le comptoir.

- "c'est vous qui demandez ça ?" répondit-il d'un ton méprisant tout en le regardant de bas en haut.

L'émotion que ressentit Bernard en entendant ces paroles l'ébranla. Il n'avait plus entendu âme qui vive depuis des lustres et même si la réponse de cet homme était déplaisante, à ses yeux elle avait une tout autre valeur, celle de la vie.

Le pompiste, l'invita à se regarder dans un miroir proche. Et lorsque Bernard réalisa son aspect, il lui demanda s'il pouvait se toiletter. Comme le pompiste semblait réticent, Bernard dit simplement:

- "je suis en panne un peu plus haut sur l'autoroute, vous pouvez faire quelque chose pour moi ?"

- "vous avez de l'argent ?" interrogea l'homme avec suspicion.

- "vous aurez beaucoup d'argent quand vous m'aurez dépanné, mais pour l'amour du ciel, aidez-moi".

Le ton était aux frontière de la colère et du désespoir, et le commerçant commença à s'énerver:

- "écoutez, j'ai été patient avec vous, mais si vous ne partez pas maintenant, j'appelle la police".

Bernard acquiesça tout en prenant du recul tant le pompiste semblait menaçant. Il se rendait compte maintenant que son périple serait difficile à expliquer; mais ce qui le soulageait, c'est que tout ce cauchemar semblait enfin terminé. Cette station service isolée ne lui apportait pas les réponses aux question qu'il se posait, aussi il projeta de se rendre à l'aéroport en suivant son idée première quand il avait entendu passer les avions. Là bas, il y aurait certainement des gens, des autorités qui pourraient l'écouter et le renseigner. Il se résigna donc à  quitter la boutique du pompiste peu enclin à discuter. Il aurait tant aimé que sa première rencontre soit celle d'un accueil chaleureux, mais ce contact le désarma au point ou il reprit son chemin sans attendre, obsédé par l'idée d'obtenir une explication à tout ça.

Il lui fallut marcher plus de dix kilomètres à travers champs et fourrés en suivant la trajectoire des avions qui se succédaient. Lorsqu'il posa enfin ses pieds sur une route et distingua les premières maisons, son cœur s'accéléra. Sa marche en avant était celle d'un homme hésitant, à l'esprit torturé par la peur et des jours de fatigue, de lutte contre le sommeil au volant, et de lutte pour le trouver lorsque le silence était son pire cauchemar. Il lui semblait avancer en terrain ennemi, dans un champ miné ou quelque chose de ce genre.

Alors qu'il dépassait la première maison, il entendit le rugissement d'un moteur de voiture qui arrivait sur sa gauche. Il lui fait des grands signes pour qu'elle s'arrête, mais l'automobiliste fit un écart et accéléra soudain comme pour lui échapper. Les bras encore tendus, Bernard regardait avec tristesse cette voiture s'éloigner. Il faut dire que son séjour dans la boue et ses traits tirés par l'épuisement n'inspiraient pas la confiance. Alors il repris son périple en traversant de part en part le quartier sans plus s'arrêter. De toutes façon, chaque individu qu'il croisait le regardait avec condescendance et s'écartait de sa trajectoire. Il refit bien quelques tentatives pour interpeller des passants ou des automobilistes, mais tous le fuyaient.

Un instant plus tard, une voiture de police arriva, sirènes hurlantes. Deux hommes en descendirent, la main sur la crosse de leurs armes prêts à dégainer tout en l'interpellant:

- "hep, vous là, ne bougez plus"

Bernard se laissa facilement prendre et se retrouva assis sur la banquette arrière de la voiture, menottes au poignets en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Il tenta bien quelques approches courtoises comme:

- "je suis bien content de vous voir" ou "vous m'emmenez où ?", "j'ai des tas de questions à vous poser". Mais ses interlocuteurs lui rappelèrent les modalités légales et, pendant qu'il annonçaient à la radio, la capture du rôdeur signalé par les habitants, la voiture s'ébranla.

Fort heureusement pour lui, le véhicule appartenait au service de sécurité de l'aéroport où était stationné une antenne de police et un service des douanes où Bernard serait interrogé. A peine un quart d'heure après son interpellation, il fut présenté au chef du service de la police locale. On le débarrassa de ses menottes et de sa veste souillée et il prit place sur une chaise face au policier. D'emblée, ce dernier l'interrogea sans ménagement en présupposant que Bernard était bien un rôdeur, ou à tout le moins un clochard sans domicile.

- "que faisiez-vous dans ce quartier ? comment vous appelez-vous ? d'où venez-vous ?…"

Les questions fusaient alors que c'est Bernard qui voulait en poser. Dans sa tête tout se bousculait: il était passé en l'espace d'une heure à peine d'une situation d'isolement absolu à un statut de suspect ou quelque chose de similaire, confronté à un interrogatoire.

-  "Je m'appelle Bernard Hill, j'habite aux USA, et je…"

Mais le policier l'interrompit en décrochant le téléphone qui venait de sonner:

- "ouais, salut, … ok, je viens tout à l'heure. Dis, tu tombes bien là, j'ai dans mon bureau un ressortissant étranger, on va le mettre dans le premier avion retour US, on va leur apprendre à ceux là à garder leurs beaknits…ok, je t'attends pour les papiers".

Bernard s'énerva:

- "je ne vous autorise pas à parler de moi comme ça alors que je n'ai même pas eu le temps de vous expliquer".

Raccrochant brutalement le policier se dressa derrière son bureau:

- "toi mon bonhomme, je te conseille de te calmer, sinon ça va mal se passer".

L'altercation avait attiré deux autres policiers dans le bureau et Bernard préféra se contenir. Il attendit avec le chef l'arrivée d'une délégation douanière chargée de le reconduire vers la frontière de l'aéroport où il serait rendu aux autorités américaines. Lorsque ceux-ci arrivèrent, et après avoir rempli quelques formulaires, Bernard dût les suivre au travers du hall fourmillant de monde. Il se sentait comme une bête qu'on amenait à l'abattoir.

Aussi, profitant d'un moment d'inattention, il échappa à la vigilance de ses gardes pour s'enfuir en courant au travers de la foule. Malgré les injonctions des deux hommes, Bernard couru à en perdre haleine jusqu'à ce qu'il puisse les semer dans le dédale des coursives de service du complexe. Enjambant des bagages, puis des lignes d'acheminement de ceux-ci dans le terminal, sautant par dessus des chariots, il finit par disparaître aux yeux des douaniers. L'alerte fut donnée, mais Bernard avait plus d'un tour dans son sac.

Profitant des bagages, il réussit à se faufiler jusqu'à une autre issue, loin de ses poursuivants qui le cherchaient encore à quelques encablures de là. Il déboucha dans une travée réservée normalement au personnel. Au passage, il subtilisa un badge dans un vestiaire de fonction puis, de proche en proche, le fuyard arriva à se glisser jusqu'à un local de toilette où il s'engouffra, muni d'une valise qu'il avait dérobé sur un des chariots. Là, en l'espace d'une demi-heure pendant laquelle la chasse à l'homme se poursuivait, il changea littéralement d'apparence en se nettoyant et en changeant ses vêtements qu'il mit dans la valise afin qu'on ne les trouve pas abandonnés, ce qui aurait mit ses poursuivant sur sa piste. Bernard fixa le badge à sa veste, puis il reprit calmement sa place dans la foule en profitant de son déguisement pour passer inaperçu aux yeux des hommes de la sécurité.

Grâce à sa ruse, il passa sans encombre les quelques obstacles qui lui permirent de rejoindre un hall d'embarquement où il expliqua qu'un passager avait laissé son bagage sur la balance de pesée et qu'il le lui apportait. Son stratagème lui permit de s'introduire dans un avion où il prit place comme n'importe quel passager en se faisant passer pour l'un d'entre eux, non sans avoir ôté son badge dans l'intervalle qui le séparait du dernier poste de contrôle. Le temps que tout le monde ait pu réaliser, l'avion serait parti.

Et effectivement, bien que très acharnés à le retrouver, les policiers et douaniers étaient persuadés qu'il se cachaient encore quelque part et fouillèrent activement tous les recoins de l'aéroport sans qu'aucun ne songe à demander si un des membres du personnel avait remarqué un individu autre que ce clochard mal habillé, mal rasé et facilement repérable. Au lieu de cela, la disparition d'une valise parmi des centaines, d'un badge dont, par chance pour Bernard le titulaire était en congés, et l'intervention d'un coursier ramenant un bagage à son propriétaire étaient passé inaperçus. Pris individuellement dans leur contexte, ces événements n'avaient pas retenu l'attention.

Lorsque l'avion s'éleva dans les airs, Bernard fut enfin soulagé. Il fit la rétrospective des événements de la journée et eut du mal à comprendre pourquoi maintenant qu'il a avait réintégré la civilisation, il n'avait pas encore pu obtenir le droit de poser ses questions. Tout autour de lui semblait si… normal. Comme si les autres gens n'avaient rien remarqué ces dernières semaines. Cela semblait tellement évident que les passagers de cet avion qui partait pour une destination encore inconnue du passager clandestin, se laissaient aller à la lecture, au sommeil comme si de rien n'était. Aussi, profitant du passage d'une hôtesse, Bernard réclama un journal.

Il s'en saisit et les premiers mots qu'il lut dans l'article faisaient état d'évènements très antérieurs à son aventure, à son voyage à Malte et à d'autres repères plus anciens. Alors il pointa son regard vers la date en haut de la page: 13 octobre 2011 !

Pendant quelques secondes, son cœur s'arrêta de battre, son visage blêmit et ses bras retombèrent pesamment sur ses jambes, abandonnant le journal à ses pieds. Immédiatement, une hôtesse interpellée par le passager voisin de Bernard, arriva devant lui:

- "ça ne va pas monsieur "?

Reprenant ses esprits et réalisant qu'il ne fallait pas porter l'attention sur lui, de peur d'être repéré, il répondit:

- "l'avion m'impressionne toujours, je suis désolé"

- "vous voulez quelque chose contre le mal de l'air ?"

- "non merci, je crois que ça va aller maintenant".

- "n'hésitez pas à m'appeler dans le cas contraire, je me prénomme Audrey" dit elle gentiment avec un large sourire.

Bernard était à la fois confus et troublé par sa lecture. Il se tourna vers son voisin encore attentif à son état et lui demanda:

- "c'est bien le journal d'aujourd'hui ?"

- "euh, oui bien sûr" répondit l'homme interloqué par cette curieuse question. Ce dernier ajouta:

- "vous êtes sûr que tout va bien ?" puis réalisant ce que sa question avait d'indiscrète, il compléta par une présentation succincte: "James Palwick pour vous servir"

- "je vous remercie, j'ai simplement quelques nuits de sommeil de retard"

Puis Bernard replongea dans la lecture du journal. Il le lut sans lever une seule fois les yeux, éberlué, car rien, strictement rien, ne laissait aucun doute: il n'était pas en juin 2013 comme il le croyait, mais en octobre 2011 ! Rien de toute son aventure n'avait pu arriver, la date du journal attestait que ces événements ne se produiraient pour lui que dans deux ans. Pas étonnant alors que personne ne semblait concerné par ce qu'il avait vécu. Mais comment cela était il possible ? avait-il rêvé ? mais dans ce cas, comment expliquer sa présence à bord d'un avion qui se dirigeait vers l'Europe (il l'avait entendu lorsque le pilote avait annoncé la durée de leur traversée) alors qu'il se souvenait précisément avoir payé le taxi qui le ramènerait chez lui dans deux ans ?

Tout cela lui semblait si confus. Il se rendit vers les toilettes et attrapa une poignée de journaux dont il identifia rapidement la date. Tout confirmait qu'on était bien le 13 octobre 2011. Des souvenirs précis lui revinrent: ses nuits agitées par les cauchemars, son passage à Washington, le Hummer… au fait, toutes ses affaires, laissées à l'abandon aux portes de Toronto sur l'autoroute, qu'en était-il à présent ? Bernard devenait ainsi un "disparu". Il avait souvent lu dans la presse ces cas mystérieux de gens qui disparaissent du jour au lendemain sans laisser de traces. Voilà que maintenant, anonyme, il se dirigeait vers l'Europe dans un Boeing de Canadian Airlines destination Marseille, France.

Des heures durant il resta prostré dans son fauteuil à tenter de comprendre. Tout n'était qu'hypothèses sans fondement. La réalité, SA réalité était qu'il venait d'effectuer un retour dans le passé de 19 mois et 39 jours sans jamais avoir cessé de vivre le présent. Il regretta que sa montre avait été détruite dans le ruisseau quelques heures plus tôt, sans quoi il aurait pu vérifier la date. Puis, il eut un espoir. Il se leva et ouvrit le coffre à bagage où il avait rangé sa valise. Il se rassit, la mit sur ses genoux, puis l'ouvrit. Se ravisant, il se dit que ses vêtements souillés et mal rangés risquaient de susciter la curiosité de ses voisins. Aussi, il prit soin d'attendre une opportunité plus favorable. Il profita de l'assoupissement de Palwick et du fait que le passager à sa gauche fut occupé à visionner un film pour explorer le contenu du bagage.

Tâtonnant et fouillant les poches de sa veste il finit par mettre la main sur des papiers. Il les déplia et reconnu alors les documents emmenés par inadvertance à l'accueil de l'hôpital. Malgré la date qui y figurait, ces papiers ne suffiraient pas à convaincre, aussi, il continua de chercher jusqu'à ce qu'il tombe sur le ticket de l'horodateur du taxi qui servait de facture à son transport: non, il n'avait pas rêvé: la date du 23 juin à 22h54 figurait bien sur le précieux ticket cartonné. Il le rangea soigneusement dans sa veste avec les documents de l'hôpital et referma la valise qu'il replaça dans le coffre à bagage.

Soulagé de ne pas être totalement fou, il finit par s'apaiser et s'endormir.

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