Jean-Marc - Mes Contes Fantastiques

Récits Fantastiques - Science Fiction - Policiers - Fictions - Divers

14 mai 2008

Lueur Bleue (suite 1/2)

Chapitre 5

L'APPROCHE 

Sonia Melvill avait ses contacts privilégiés au sein des instances de l'Etat, comment eut-il pu en être autrement pour la propre fille du ministre de l'intérieur ? elle avait choisi d'être journaliste d'investigations mais elle faisait aussi ses armes sur le terrain dans la couverture d'événements en direct. Il y avait là matière à consolider son cursus déjà bien étoffé. On ne lui avait pourtant pas toujours facilité la tâche, car sous des prétextes fallacieux, c'était la "fille à papa" qu'on prenait avec distance. Mais elle avait une énergie et une telle détermination que, du haut de ses 28 ans, elle en impressionnait plus d'un. Elle avait su convaincre sur des coups d'éclats où seule une "jeune écervelée" comme la qualifiaient certains de ses aînés pouvaient faire la différence. Là encore, elle avait pris les devant, et, pendant que la majorité de ses confrères tendaient leurs micros aux hommes politiques, elle avait réussi à négocier un contact avec Taverny, où on lui avait précisé depuis plus de quatre heures déjà, dans quel périmètre à quelques dizaines de kilomètre près et surtout à quelle heure, la météorite était supposée entrer en contact avec la croûte terrestre. Son mystérieux informateur lui avait aussi procuré une autorisation spéciale, pour embarquer, elle et son équipe à bord d'un Falcon 7RX, un jet de l'Armée de l'air qui ferait partie des dix avions autorisés de vol pendant la pénétration de la météorite dans la stratosphère. Ses recommandations étaient claires: pas un mot à quiconque, sauf évidemment à son équipe de tournage, et surtout, aucune diffusion directe sur un canal français. L'exclusivité était pour sa chaîne et elle seule.

En pénétrant dans l'aire de la base aéronautique du Bourget, Jacques questionna Sonia:

- "et là, où on va ?"

- "à gauche, vers l'espace militaire, tu vois là bas derrière le hangar ?"

Le Falcon attendait à l'extrémité du Taxiway, porte d'embarquement ouverte et réacteurs en marche. Dans un crissement de pneus, Jacques stoppa le Messaro. Aussitôt, toute l'équipe se jeta hors du véhicule et se saisirent de tout le matériel qu'il y avait à bord. En tenue militaire, un homme vint à leur rencontre, il portait un casque blanc de pilote de jet à l'effigie de la FRALEC, la Flotte Rapide d'Appui Logistique Et de Communications. Il y avait aussi son nom au-dessus de la visière: LAMOUR, et Sonia eu une petit sourire rêveur.

- "Mademoiselle Melvill ?" questionna t'il, la ramenant au fait,

- "Oui, et voici mon équipe" répondit-elle en tendant sa carte de presse tout en désignant ses collaborateurs.

- "Embarquez, nous avons moins de trente minutes" pressa le pilote en prenant Sonia par le bras. Machinalement la journaliste leva la tête vers le ciel en espérant sans doute y apercevoir l'objet de son reportage.

Les quatre techniciens, Sonia et enfin le pilote pénétrèrent dans l'avion. A l'entrée, une femme en uniforme se tenait prête à refermer la porte. En passant devant elle Jacques eut une remarque déplacée heureusement masquée par le bruit des réacteurs. Lorsque tous eurent embarqué, elle manoeuvra le système de fermeture de la porte et en verrouilla la condamnation. Aussitôt, les réacteurs montèrent en puissance et l'avion se mit à rouler. L'homme qui les avait accueillis reprit:

- "Lieutenant Tristan Lamour, je suis le copilote de cet appareil, le capitaine Frédéric Vasseur sera votre pilote, je vous laisse avec le lieutenant Patricia Crevoles qui va vous donner les instructions, moi, je retourne au poste de pilotage".

Le lieutenant Crevoles était une très belle jeune femme, et Jacques lui adressa un "Mon Lieutenant !" à la fois moqueur et dragueur. Mais elle resta flegmatique et ne lui adressa même pas un regard. Elle se tourna au contraire vers le reste de l'équipe de journalistes et dit simplement:

- "installez-vous et attachez vos ceintures, vous aurez le temps après le décollage d'installer votre matériel. Si vous vous sentez mal, il y a le nécessaire au dos des sièges qui sont devant vous, mais j'aime autant vous prévenir, on n'est pas à bord d'un avion de ligne avec tout le confort. Dernière chose, vous vous conformerez aux instructions qu'on vous donnera, capito ?" fit-elle en regardant Jacques droit dans les yeux. Celui-ci fit mine que la remarque s'adressait à un autre et fuya son regard autoritaire.

Crevoles se dirigea vers un siège à l'avant, s'attacha à son tour,  puis mit son casque et fit pivoter le micro devant sa bouche. Il y eut une légère secousse, quand le pilote stoppa l'avion en bout de piste.

- "Ready on runway Twenty two" annonça le pilote

On n'entendit pas la réponse de la tour de contrôle, mais seulement le hurlement des trois réacteurs juste avant que l'avion ne s'élance sur la piste d'envol. La poussée plaqua tous les passagers au fond de leurs sièges et en quelques secondes, le Falcon était en l'air. Un rayon de soleil inonda la cabine au travers des hublots, et, dans le poste de pilotage, le pilote et son copilote baissèrent la visière de leurs casques. L'ascension était impressionnante, les passagers civils de ce vol, fréquentaient habituellement des avions de ligne dont la montée était plutôt progressive, mais là, il fallait gagner une altitude de 27000 pieds en très peu de temps. Paul, le caméraman bloqua de son pied la caisse en aluminium contenant l'émetteur pour la retransmission au sol et qui glissait doucement vers la queue de l'appareil dans l'allée centrale.

Moins de trois minutes après le décollage, l'avion avait pris 18000 pieds soit à peu près 5500 mètres et sa pente ascensionnelle s'infléchit doucement. Patricia déboucla sa ceinture et se retourna:

- "ça va ?" dit-elle impassible.

- "m…m" répondirent en cœur les passagers en gardant la bouche fermée et en acquiescant.

- "on prend encore un peu d'altitude et vous pourrez vous détendre" ajouta l'officier en souriant.

"contact dans H moins 20 minutes", le décompte se poursuivait inlassablement au PC de Taverny. Le lieu d'atterrissage se précisait et si la course restait rectiligne, l'engin allait s'abîmer en mer à quelques kilomètres des côtes françaises quelque part à l'ouest de la Bretagne. La vitesse de l'engin avoisinait les 500 km/h, et, à cette vitesse, le choc avec l'eau serait terrible, aucun avion, aucune navette spatiale n'y résisterait. Tout le trafic maritime et aérien était strictement interdit depuis la pluie de météorite, seuls neufs appareils de l'armée française étaient en vol à présent dont le Falcon avec ses 8 occupants. Le mystérieux contact de Sonia, présent dans la grande salle du PC de crise, bascula sur la fréquence du Falcon:

- "137 Victor Bravo de Couverture"

- "137 Victor Bravo à l'écoute transmettez" répondit le pilote du Falcon.

- "contact au sol prévu dans H moins 18 minutes, secteur Ouest Bretagne au 265, coordonnées précises vous seront communiquées dans trois minutes, visuel au 240 à 150 kilomètres"

- "roger" confirma le pilote, (ce qui signifie reçu)

L'avion atteignit enfin son palier de vol et Frédéric Vasseur s'adressa à Patrica:

- "on y est, les paparazzis peuvent s'installer"

- "Ok, je leur dis"

La jeune femme se leva et, désignant le matériel confirma l'autorisation du pilote. Les cinq savaient ce qu'ils avaient à faire et chacun se mit à l'ouvrage. En moins de cinq minutes, l'installation fut opérationnelle et Jacques testa la liaison:

- "Pascal, on est prêts, tu captes le signal image et son ?"

Dans son casque, son correspondant au sol lui confirma la réception et, heureux comme un enfant qui vient de recevoir un cadeau, Jacques se frappa les mains:

- "on est ok, les enfants, tout baigne !"

            Dans le monde entier, l'activité s'était suspendue et les téléspectateurs fébriles attendaient avec impatience les images promises depuis quelques minutes par Paul-Henri Saranah et Armèle Andrieu dans le journal en direct sur ENC. Bien sûr, les autres chaînes internationales tentaient de combler le retard qu'elles avaient sur leur concurrente européenne, mais la dérogation obtenue par Sonia Melvill avait déjà relégué ses confrères au rang de simples spectateurs, et elle marqua un point décisif. Quand l'objet volant apparut sur les écrans de télévision, des cris de stupeur jaillirent dans presque tous les foyers, bureaux, bars et hôtels et on eut cru assister à un but marqué à l'occasion d'une rencontre de football. Les regards étaient empreints d'émerveillement, de curiosité et de crainte à la fois.

Entre-temps, le pilote du Falcon avait reçu de nouvelles informations, il commuta le haut-parleur à l'arrière de l'avion pour que tout le monde puisse suivre le déroulement final de l'approche de l'OVNI. Bernard, le technicien du son d'ENC, plaça un micro juste devant et s'assura que le son était bien retransmis vers la station au sol. Le pilote annonça:

- "il est à un peu moins de 100 kilomètres d'altitude. D'après le centre d'observation il va tomber au large de la Bretagne"

Au sol, de nombreux observateurs, des militaires, des scientifiques, des astronomes amateurs, et des milliers de gens armés de jumelles, visaient le ciel dans l'espoir d'être parmi les premiers à LE voir. Dans le radôme de l'observatoire du Pic du Midi, les puissants objectifs qui équipaient les caméras asservies par ordinateur retransmettaient depuis près de trois quart d'heure l'image dont Taverny avait fait sienne dans le PC de crise. On commençait à voir des nuances dans le coloris à dominante gris clair de l'étrange aile. Malgré un grossissement maximum, l'instabilité relative de ce qu'on pouvait voir ne permettait pas de détecter d'ouverture ou d'inscription évidentes.

Simultanément dans le jet, à Taverny et sur des centaines de téléviseurs, le décompte se fit à nouveau entendre: "contact dans H moins 7 minutes altitude 190000 pieds, 57 kilomètres, atterrissage prévu à 10 heures 56 minutes". Dans leurs casques, Frédéric Vasseur, Tristant Lamour et Patricia Crevoles eurent quelques précisions supplémentaires:

- "Impact au 47,6 Nord 5,2 Ouest vitesse 138 mètres par secondes"

- "Il va provoquer un raz de marrée" dit le capitaine en se tournant vers son copilote.

Invité par Patricia à rejoindre le cockpit, Paul, caméra en main pointa l'objectif dans la direction que lui indiquait le lieutenant. Le téléobjectif grossissait suffisamment pour qu'enfin, il puisse ajouter du visible au reportage en direct qui passait sur la chaîne ENC. Dès lors, les quatre caméras embarquées à bord du Falcon par l'équipe de Sonia, furent constamment braquées vers l'OVNI. De temps à autres, le pilote devait corriger la trajectoire du jet pour qu'il restât sur la zone prévue, et l'inclinaison due au roulis pendant le virage obligeaient les passagers à se cramponner et à immobiliser leur matériel. Pendant ces courtes phase, la cible était momentanément perdue et, à la télévision, Paul-Henri Saranah comblait en expliquant que les conditions du direct ne permettaient pas d'avoir une image fixe. Si celle provenant du Pic du Midi était bien plus belle pour l'instant, elle ne permettrait pas dans les dernières minutes de suivre le sujet jusqu'au sol.

"contact dans H moins 2 minutes altitude 54000 pieds, 16 kilomètres, atterrissage prévu à 10 heures 55 minutes 38 secondes". Plus le décompte se rapprochait du moment crucial, plus les visages se tendaient, les mains se crispaient sur les objectifs des jumelles, des manettes, on eut dit que le temps se figeait progressivement et que tout allait s'arrêter dans un instant.

"contact dans H moins 1 minute altitude 27000 pieds, 8 kilomètres, atterrissage prévu à 10 heures 55 minutes 38 secondes" à ce moment précis l'OVNI passa à l'altitude du Falcon des reporters à près de 150 mètres à la seconde et à peine à 30 kilomètres sur leur flanc gauche. Il était énorme, et on distinguait bien à présent le dessus, alors que, jusqu'ici, les seules vues qu'on en avait étaient prises du sol par en dessous. C'est ainsi qu'on put découvrir ce qui pouvait ressembler à des tracés géométriques dans une couleur plus sombre, proche du noir sur chacune des ailes. et, sur le fuselage, il y avait des découpes comme des ouies de poisson dirigées vers l'arrière. Enfin, si dans son ensemble, la couleur était d'un gris clair assez uniforme, il y avait un peu disséminées et réparties de manière irrégulière, des taches plus sombres, qui rappelaient des impacts de météorites sur certains des engins spatiaux terrestres une fois rentrés de mission.

"40 secondes, 18000 pieds, 5500 mètres" … et soudain, la forme se mit à pivoter lentement autour de son axe longitudinal à la manière d'un avion qui change de trajectoire, l'avant se cabra un peu, mais la descente se poursuivait à la même vitesse. Taverny corrigea alors les coordonnées de l'atterrissage:

"47,52 Nord, 4,75 Ouest"

- "il se rapproche des terres" dit le capitaine Vasseur

Tous les spectateurs retinrent leur souffle et écoutèrent les secondes et les altitudes s'égrainer:

"30, …25, …20, …9000 pieds, 18, …17, …16, …15, …6800 pieds, 13, …12, …11, …10, …4400, …9, …8, …7, …6, …5, …4, …3, …2, …1, contact !

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Chapitre 6

CONTACT

          Un mélange d'eau, de sable, de rochers et de poussière fut projeté à des centaines de mètres du lieu du crash, l'onde de choc fut terrible, et, dans le petit village de Saint-Guénolé qui jouxtait la longue plage de l'Anse de la Torche, dix-sept maisons furent partiellement détruites. Pourtant, l'angle d'impact avait été fortement diminué par un redressement inopiné de l'engin dans les toutes dernières secondes. Le nez et le bord d'attaque de l'aile droite s'étaient enfoncés dans le sable mouillé, projetant celui-ci très loin devant l'endroit du premier contact. Une gerbe d'eau de mer, suivie d'une énorme vague déferla le long du rivage en emportant quelques bateaux ancrés un peu plus loin. L'échauffement subit pendant la traversée de l'atmosphère, suivi du plongeon dans l'eau du bord de mer, créa un choc thermique qui fit un nuage de vapeur immense qui s'éleva dans le ciel tel un champignon nucléaire.

L'engin fit une glissade sur près de deux cents mètres avant de s'immobiliser, le nez penché vers le bas, partiellement recouvert de sable, l'aile droite à moitié dans la mer, et giflée par les vagues. L'aile gauche pointait vers le haut et son extrémité était perchée à près de dix mètres au-dessus de la plage. L'arrière de l'appareil avait creusé un sillon qui partait de la terre ferme, traversait en diagonale la longue étendue de sable beige clair et se terminait là où il avait finalement terminé sa course, à la jonction entre sable et océan. C'était un peu comme s'il s'était aligné en catastrophe sur l'Anse de la Torche, pour s'y poser comme sur une piste improvisée, et avait finalement raté son atterrissage. Pourtant, extérieurement, il ne semblait pas endommagé par le crash.

L'impact avait été retransmis en direct sur tous les écrans, mais la projection de débris et de vapeur d'eau avait masqué l'essentiel. Il fallut six minutes avant que, depuis le ciel, l'engin fut visible dans sa totalité. Les avions en vol eurent l'autorisation de s'approcher de la verticale à condition de respecter une distance de dix kilomètres du point d'impact. Pendant ce temps, au sol, on s'affairait: le crash avait secoué la terre et le tremblement avait été ressentit jusqu'à Pont-l'Abbé distante de 15 kilomètres où déjà, les secours qui en avait reçu l'ordre se dirigeaient vers les secteurs sinistrés. Plusieurs divisions blindées, des escouades d'hélicoptères, des hommes en armes, des bâtiments de combat venant de la rade de Brest, convergeaient vers la Pointe de Penmarch.

          Des barrages furent placés sur les deux routes nationales qui reliaient Brest et Lorient à Quimper et la départementale entre Quimper et Pont l'Abbé fut également coupée. Mais la curiosité était grande et on ne pouvait contenir très longtemps tous les badauds qui voulaient voir "ça" de près. Reporters des services de presse, télévisions, radios, s'était mis en route pour le Finistère. A tous les niveaux, après la stupeur, l'attraction de ce phénomène surmontait la peur. Même les pays étrangers, à commencer par les Etats Unis d'Amérique, étaient obligés de prendre des dispositions militaires pour empêcher la folie de gagner les gens.

          Dans la petite bourgade de Saint-Guénolé, on pensait les plaies au sens propre comme au figuré. Le crash avait fait sept victimes dans l'éboulis de leurs maisons, et des dizaines de blessés soit par les projections qui avaient franchi la distance depuis la plage, soit parce qu'elles étaient tombée, à cause de l'onde de choc, et, on dénombrait plusieurs personnes assourdies par le bruit formidable qui avait suivi le souffle de cette quasi-explosion.

A Taverny, le lieu et l'instant précis étaient encore affichés sur l'écran géant:

47°50'05.03 N - 4°21'68.02W - Nov 08 2010 - 10h55'43"025

On ne s'entendait plus parler dans la grande sale du PC de crise, tant la retenue qui avait précédé le crash laissait place maintenant à un brouhaha libératoire. Pourtant, chacun était affairé, qui à classer les documents qui émanaient des imprimantes, d'autres les cartes à mémoire holographique, les enregistrements image et son, personne ne chômait.

Le Général Bernard Perescamp refit son apparition sur la passerelle qui surplombait la salle et demanda le silence:

- "je vous demande la plus grande concentration, j'ai demandé une relève pour ceux d'entre vous qui sont présents depuis plus de 24 heures maintenant. D'ici là, continuez votre mission avec la même rigueur que vous avez montré précédemment. Le Président s'adressera à la population dans une demi-heure, mais il a déjà transmis ses félicitations et ses remerciements à tous les centres opérationnels de l'Armée, et, en ce qui concerne Taverny, il m'a chargé de vous les transmettre".

Son allocution fut suivie d'un tonnerre d'applaudissements puis l'ambiance redevint calme.

Le capitaine François Gilbert arriva parmi les premiers à la brigade de Pont-l'Abbé. Il fonça vers son vestiaire, se saisit du sac contenant ses effets de protection, et, toujours dans le même rythme, se dirigea vers les garages, sa feuille de route en mains. Il avait laissé le break de service gyrophares en marche sur le parking, et, en sortant dans la cour, il s'aperçut que l'un d'entre eux ne fonctionnait plus, aussi, il envoya une tape sur le plexiglas et, aussitôt, le feu se remit à tourner. Deux de ses hommes l'avaient rejoint et tous embarquèrent dans la voiture. Une fois sortis de la ville, ils distinguèrent très nettement la colonne de fumée au loin. Un hélicoptère passa au-dessus d'eux, suivi d'un second, ils se dirigeaient vers Saint-Guénolé. Le capitaine Gilbert en pilote d'hélicoptère qu'il était n'eut aucun mal à les reconnaître: le premier était un Maxan C135 de l'armée de l'air, le second un Bell Huraco BJ900 de la sécurité civile.

A Saint-Guénolé, les Sapeurs Pompiers tentaient d'extraire les victimes des décombres et contenaient un feu de conduite de gaz dans la rue principale, ils étaient les rares être vivants dans les rues de la petite bourgade, car l'essentiel de la population s'était dirigée vers le lieu du crash. Quelques chiens aboyaient ça et là, c'était à peu près les seuls bruits qui émanaient de cet endroit devenu fantomatique en quelques minutes. Au loin, on entendait sirènes et turbines d'hélicoptères qui se dirigeaient vers la plage un peu plus au nord. Le soleil faisait timidement sa réapparition depuis que les fumées avaient commencé à se dissiper. Le sol était jonché de poussières, de sable et de papiers emportés par le vent depuis une des habitations détruites.

Il faisait froid, et, en sortant de la voiture, François Gilbert frissonna. Il enfila sa veste par-dessus son gilet pare-balles puis ferma la jugulaire de son casque. Les neufs hommes et femmes de sa brigade qui étaient arrivés avec lui dans le break et dans une fourgonnette qui suivait, firent de même et s'équipant de leurs protections. A cent mètres environ, les deux hélicoptères qui les avaient précédés s'étaient posés dans un pré, et on en voyait encore arriver à l'horizon. Il y avait beaucoup de monde sur le monticule de terre qui bordait la plage. Depuis ce promontoire naturel, on surplombait les lieux du crash et le champ de vision portait jusqu'à deux cents mètres au nord à l'extrémité de la courbe que décrit l'Anse de la Torche, là où le sillon commençait.

En escaladant la butte de terre, pour atteindre le point de vue où s'étaient amassés les gens, le capitaine reçu le vent du large en pleine face et son souffle en fut coupé net, il détourna le visage et marqua un temps d'arrêt avant de finir son ascension. Le spectacle était incroyable: la masse gigantesque de la chose occupait la presque totalité de la largeur de sable depuis la limite du flux des vagues. L'écume des vagues se brisait sur le dessus de l'aile droite et atteignait presque le fuselage. Le corps inerte de l'engin reposait comme une épave échouée que les spectateurs regardaient avec circonspection.

Avec un léger retard sur l'horaire annoncé, le Président de la Nation s'adressa au monde entier via les chaînes de télévision:

- "Mesdames, messieurs, le monde connaît aujourd'hui un événement sans précédent. Il y a moins d'une heure, un objet non identifié en provenance de l'espace s'est abîmé sur notre planète Terre. Je m'adresse avant toute chose aux habitants de la région où s'est posé cette chose, et je voudrais dire, au nom de tous les français, et sans aucun doute au nom de tous, combien je compatis à la douleur de ceux qui ont perdu des proches dans les instants qui ont suivi l'impact. Ceux qui ont perdu leur habitation recevront l'aide d'urgence pour leur relogement. Tout sera mis en œuvre afin de limiter leurs difficultés. J'en viens maintenant à la situation nouvelle que nous connaissons depuis ces instants qui ont ému toute la population. Pour l'heure, nous ne savons pas à quoi nous avons affaire, et, naturellement les principes de précaution s'imposent. La vigilance est l'affaire de tous, aussi, je compte sur la responsabilité individuelle pour ne pas compliquer la tâche des forces armées, à qui j'ai demandé d'installer un périmètre de sécurité autour de la commune et de la zone d'atterrissage. Tout doit être fait pour éviter des pertes humaines pour quelque raison que ce soit, et c'est en prenant ces dispositions que je m'en porte garant. Dès ce soir, des cellules d'appel de crise seront mises en place et les chaînes de télévision nationales et européennes auront pour mission de vous tenir informés sur l'évolution des événements. Je compte et je sais pouvoir compter sur l'appui de nos voisins européens et dans le monde pour relayer le message le plus largement possible. Hormis l'inquiétude légitime que chacun de nous peut avoir, des questions se posent, mais nous devons aussi recevoir cela comme quelque chose d'universel, car nous pouvons désormais affirmer qu'une autre forme de vie existe ailleurs que sur Terre. Soyons humbles et solidaires devant l'événement, je vous remercie."

Les commentateurs des médias avaient du grain à moudre, aussi, pour diversifier un peu leurs sujets, ils décryptèrent le message du Président comme seuls les journalistes savent le faire. Mais, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, les téléspectateurs voulaient voir la chose, et les analyses politiques du message leur importaient peu.

Au dehors, les prévoyants avaient déjà commencé à s'approvisionner en denrées diverses dans les rares magasins qui n'avaient pas perdu leur sens du commerce et qui faisaient grimper les prix de manière presque irraisonnée. Outre la nourriture, les cinéastes et photographes amateurs s'arrachaient les quelques appareils en stock dans les boutiques spécialisées.

Les télécommunications, Internet, les routes, tout était saturé. L'immobilité du trafic des transports qui avait suivi le crash contrastait avec la migration enregistrée quelques jours auparavant, quand les gens fuyaient la pluie de météorites. Au PC national de la Sécurité Routière, le taux d'accidentologie n'avait jamais été aussi bas depuis l'existence de l'automobile. Les nombreux bouchons sur l'ensemble du réseau routier y étaient pour quelque chose.

Il était midi, les gens s'étaient massés en nombre sur le bord de la dune de sable et de terre mêlés et bravaient le froid pour assister au spectacle. Mais rien n'avait évolué depuis une heure maintenant si ce n'est que l'océan s'était retiré et avait ainsi laissé voir la partie droite. A part une partie de l'extrémité de l'aile encore enfoncée dans le sable, le reste étaient maintenant suffisamment dégagé pour qu'on puisse détailler chaque côté. Les traces remarquées pendant la descente étaient très visibles, il ne pouvait s'agir d'une décoration ou de signes d'une écriture, elles ressemblaient plutôt à des impacts avec une brûlure en longueur. Curieusement, alors qu'on aurait pu s'attendre à ce qu'elles soient dirigées de l'avant vers l'arrière, comme les auraient faites des météorites, elles étaient orientées de côté, certaines même de l'arrière droit vers l'avant. D'autres nuances découpaient le long profil gris métallisé. Il y en avait quatre sur les ailes de chaque côté, d'une forme presque carrée. Et puis, à l'arrière, de gigantesques découpes verticales, légèrement penchées vers l'arrière et arrondies, faisaient immanquablement penser à des ouies de poisson géant. Même avec de puissantes jumelles, on ne pouvait pas voir ce qu'elles dissimulaient.

Les corps d'armée française et européennes déployaient des moyens considérables en direction de la Pointe de Penmarch. Cette protubérance au sud du Finistère, à environ 30 kilomètres au sud ouest de Quimper et 40 kilomètres au sud de la Pointe du Raz, attirait maintenant les regards et la convoitise du monde entier. Mais les autochtones se seraient bien passés d'une telle publicité. Non seulement ils héritaient d'une chose dont on ne savait ni l'origine, ni les risques, mais, leur contrée si paisible une semaine auparavant s'était transformée en champ militaire. Les blindés qui arrivaient par dizaines, les hélicoptères qui luttaient pour circuler dans l'étroit espace aérien autorisé, et les navires de guerre postés à l'horizon qui n'étaient pas sans rappeler les visions du débarquement de la deuxième guerre mondiale en Normandie, tout était en place pour prévenir un risque potentiel. mais un risque de quoi au juste ? nul ne savait. On ignorait par exemple si cet engin était habité, s'il véhiculait des germes, microbes, ou toute autre source de contamination, s'il allait exploser, faire jaillir des rayons laser comme dans les films de science-fiction, bref, on ne savait rien de ce qui allait se passer dans les minutes, les heures ou les jours qui suivaient.

Alors, pendant que l'attroupement se faisait de plus en plus massif, et que soldats et forces de l'ordre tentaient de contenir le flot des curieux, on attendait. Sur ordre des forces d'armée, une petite délégation fut envoyée à proximité de l'engin avec ordre de ne pas s'en approcher à moins de dix mètres, de faire des photos, et de relever à la fois les dimensions approximatives, et les taux de gaz, de radioactivité, et de tout rayonnement suspect. C'est ce qu'ils firent sans que rien de dangereux ne fut capté par les appareils. Ils avaient parcouru le tour de l'OVNI en évaluant sa longueur à 62 mètres environ, sa largeur à 45 mètres en supposant que la partie d'aile ensablée, soit symétrique à l'autre, et 15 à 20 mètres au centre du fuselage. Aucune émission de lumière, de son ou d'odeur ne leur étaient parvenus. Les heures passèrent, la marrée haute se réinstalla.

Vers le milieu de l'après-midi, alors que des journalistes du monde entier débarquaient dans les aéroports voisins, la zone fut isolée par un long cordon d'hommes en tenue de combat. La foule, repoussée à 100 mètres manifestait son incompréhension et les malheureux habitants du secteur durent faire leurs bagages, déménager et s'installer plus loin, là où ils le pouvaient. Désormais, les seules images qui émanaient du site provenaient des moyens de retransmission militaires. Même l'équipe de Sonia Melvill dont le Falcon s'était posé le matin à Brest n'eut pas l'autorisation escomptée.

Le soleil couchant illumina les belles formes arrondies de la silhouette qui était immobilisée sur la plage, la marrée était à son apogée, il était dix neuf heures. Sur la butte, les camions avec les équipements radars et de retransmission basculèrent sur leur énergie de réserve, car les panneaux solaires furent plongés dans l'obscurité. Une impressionnante rangée de projecteurs avait été installée sur le bord de plage, mais ils n'entreraient en action que si l'ordre en serait donné. Pour le moment, il fallait se contenter des images infrarouge captées par les appareils à vision nocturne. Parmi les soldats, la fatigue commençait à se faire sentir, et, profitant de l'obscurité, ils relâchèrent leur vigilance pour s'adonner à de courtes siestes. Un homme sur deux s'allongeait pendant que son voisin restait debout, arme au poing. La nuit s'installa, une longue, très longue nuit.

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Saint Guénolé                     Saint Guénolé – Anse de la Torche

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Chapitre 7

RECONNAISSANCE

        Gérard Nicol était l'un des rares enquêteurs à avoir bien dormi, il s'étonna donc de trouver ses collaborateurs avec les traits marqués et plaisanta tout en baillant aux corneilles. Son cabinet d'investigation avait été missionné par le ministère des armées pour effectuer des analyses précises et pouvoir établir une fiche technique sur l'OVNI. Dans la salle de réunion, la télévision n'avait cessé de diffuser des reportages toute la nuit, avec, cycliquement, le film de la descente, sous différents angles.

        Pour meubler la nuit, les journalistes avaient interviewé des habitants de Saint-Guénolé et des environs et leurs témoignages intervenait entre chaque rediffusion des prises de vues de l'appareil.

        Nicol fit une boutade à l'attention de ses collègues:

        - "quand vous aurez fini d'analyser l'infect café que nous a préparé Michaël, on ira se coltiner le machin qui traîne sur la plage en Bretagne" puis, à nouveau plus sérieux "Ah ! Michel, tu n'oublies pas les laisser passer, il paraît que les cow-boys ne sont pas du genre à plaisanter avec les barrages routiers". Michel leva les yeux par-dessus le bord de sa tasse de café et cligna des paupières pour acquiescer.

        Dans un ensemble presque coordonné, les neufs agents du service d'investigation de la BES, Brigade d'Enquêtes Spéciales, se levèrent de table et, les uns à la suite des autres se dirigèrent vers les vestiaires. Anne poussa la porte de son armoire pour la mettre à l'équerre et se mettre à l'abri du regard de Michaël qui lorgnait dans sa direction. Elle fit une grimace, lui tira la langue et lâcha: "vicieux !". Michaël sourit et envoya un léger coup de pied dans la porte de l'armoire d'Anne. Barbara, qui n'avait rien perdu de la petite scène y alla de son commentaire narquois:

        - "il ferait mieux de s'occuper des fesses de sa femme que des nôtres".

        Vexé, Michaël haussa des épaules, mais ne rétorqua pas.

        Le minibus Volvo quitta Versailles à 4 heures, et se dirigea vers l'ouest. Carte en main, Nicol entra les coordonnées sur le traceur satellite au milieu du tableau de bord: "Saint-Guénolé, via Rambouillet, Chartres, Le Mans, Rennes, Lorient et Quimper, voilà, on en a pour 5 heures environ, on devrait arriver vers 9 heures sur place. Gwenaël mit la radio en marche. Presque toutes les stations qui diffusaient habituellement des programmes de divertissement avaient modifié leurs programmes, ou s'étaient arrêtée d'émettre: sur ordre des plus hautes instances de l'Etat, seules les informations relatant les événements avaient droit de cité, les reportages étaient soigneusement audités par l'armée pour éviter toute diffusion maladroite qui pourrait générer un élan de panique. Néanmoins, l'état de la circulation, la météo et les reste des informations mondiales faisaient exception. Comme les occupants du minibus s'y attendaient, les radios n'avaient rien de très nouveau à raconter, Gwenaël baissa le volume, pour ne pas gêner la conversation:

        - "d'après l'ordre de mission, on va recevoir des tenues spéciales NBC (Nucléaire, Bactériologique et Chimique) quand on sera arrivé sur le site. J'ai pris la précaution d'emmener des sandwichs et de la boisson, parce qu'ils sont foutus de nous fourger leurs rations militaires, beurk !" fit Gérard en faisant une moue de dégoût.

         - "il y a pire, ça n'a plus rien à voir avec ce que tu as connu lors de la crise de 2009, ils ont fait des progrès" corrigea Barbara.

         - "tu ne vas quand même pas nous faire croire qu'ils ont mis du foie gras et du caviar dans leurs boîtes non ?"

         Cette remarque déclencha quelques rires. En réalité ces petites plaisanteries avaient pour but de détendre l'atmosphère, car tous savaient que dans quelques heures, ils allaient entamer la mission la plus périlleuse de leur carrière, et ils espéraient secrètement qu'elle ne serai pas la dernière.

Emily Johnson de Californian TV News fit l'ouverture du journal de la matinée avec les images en direct depuis la France prises par l'équipe de tournage que sa chaîne avait envoyé la veille. Comme bon nombre de ses homologues internationaux, elle dût faire appel à toutes ses ressources personnelles pour "habiller" son édition. Fort heureusement, la nuit avait été active sur le plan géopolitique. Des polémiques étaient venues se greffer sur les événements de ces derniers jours au sujet de la prévention des risques, la gestion de la crise par les responsables gouvernementaux, et les actions réalisées par la France depuis le crash. Tout cela attisé par la peur qui engendrait des comportements irresponsables.

Certains commençaient à évoquer la propriété intellectuelle ou matérielle de l'OVNI, et c'était plutôt pathétique. Andreï Borlov usa de toute son autorité de Président du Haut Conseil des Etats de l'Union pour ramener les principaux agitateurs à la raison, et il s'imposa très vite comme le donneur d'ordre de cette affaire. La puissance de certains grands états du monde ne leur était pas d'un grand secours face à une opinion populaire qui soutenait une démarche cohérente et protectrice face au dangers potentiels de l'intrusion d'un corps étranger sur la Terre. A la télévision et dans les journaux, malgré l'ardeur que mettait la presse à relater le moindre incident diplomatique, le public n'était pas au rendez-vous. L'audience se portait plutôt sur les chaînes qui avaient misé sur le spectacle fantastique de l'objet aux reflets argentés qui renaissait au soleil levant.

Emily Johnson comme bien d'autres en fut bientôt informée par sa rédaction et changea de stratégie en revenant à un message plus consensuel. Même dans ces heures graves, la position économique des grandes chaînes de télévision internationales était source de préoccupation pour leurs dirigeants. Ils espéraient tous avoir la primeur d'une exclusivité.

Ils n'eurent plus beaucoup de temps à patienter, car, vers 9 heures 15, le minibus de la BES, avec Nicol et son équipe, fit son apparition aux barrières du périmètre de sécurité. Le Volvo était pourtant discret, mais son immatriculation particulière n'avait pas échappé aux plus rusés et des micros se tendirent vers le véhicule lorsque la vitre s'abaissa:

- "Nicol, BES" dit brièvement le chef de brigade au planton qui était chargé du contrôle. Et il lui tendit les laisser passer. C'était le sixième barrage qu'ils passaient, preuve que le site était sous étroite surveillance. Gwenaël rangea le minibus à deux pas de la dune qui dominait l'océan et le mystérieux engin.

Le commandant Philippe Moss, chef des troupes établies sur le site, accompagné de trois hommes et du capitaine François Gilbert accueillit les neufs enquêteurs à leur arrivée. Il leur dépeint rapidement la situation en expliquant notamment qu'il tenait à leur disposition toute une infrastructure, dont une partie logistique. Poliment il leur proposa un petit déjeuner rapide avant d'entamer leur travail et Gérard accepta l'invitation. Le camp retranché se trouvait à 500 mètres environ et c'est en blindé que les hôtes du commandant s'y rendirent. Dans le véhicule de restauration, on s'affairait, car il fallait faire tenir les quelques 200 soldats en poste depuis la veille et la logistique ne devait souffrir d'aucune faille. Nicol, ses collègues, Gilbert, Moss et ses trois soldats s'assirent autour d'une table. Après de courte présentations, Nicol expliqua ce qu'ils allaient faire, et ses explications tinrent lieu de briefing à ses collaborateurs:

- "si tout se déroule normalement, nous en avons pour la matinée. Nous allons effectuer des mesures physiques, chimiques, bactériologiques. Il faudra prendre d'infinies précautions pour ne pas risquer de contamination. Michaël tu t'occupes du scanner, Michel le télémètre, Anne et Gwenaël vous ferez des prélèvements, j'en veux sur le sol depuis la zone de contact jusqu'au-dessous de l'engin. Vous essayerez de prélever un peu de la matière. Barbara et toi Jean-Patrick, vous examinerez les spectres audio et le rayonnement, quant-à toi Mervin, tu feras les photos avec le marquage comme d'habitude. Pierre, tu filmes tout ça. Je serai au commandes du MIEP"

          Le Module d'Incursion en Environnement Périlleux était un petit robot piloté à distance, dernière évolution de toute une génération d'appareils destinés aux déminages, aux reconnaissances en milieu toxique, en subaquatique, et même un exemplaire avait servi à l'exploration lunaire lors d'une mission non habitée en 2008. Il avait l'avantage d'être très agile et pouvait se mouvoir dans toutes les directions, y compris sur des plans fortement inclinés, lisses ou très accidentés. C'était la fierté de la firme Tusking Technologies qui en commercialisait depuis plus de cinq ans. Depuis un pupitre autonome, l'opérateur pouvait voir, entendre avec des spectres de vision allant de l'infrarouge aux ultraviolets et d'audition infrasonore à ultrasons. Le décryptage était reproduit en temps réel sur un Stiend, ces petits ordinateurs de poche intégrant toutes les fonctions de traitement numérique en un seul appareil extrêmement puissant. Une fois raccordé à un système d'analyse, il délivrerait tous les secrets des images et des sons que seule une machine pouvait percevoir et décoder.

          Sonia avait une nouvelle fois fait appel à son influent contact de Taverny pour obtenir les papiers indispensables pour approcher un tant soit peu la zone protégée. Elle avait le droit de circuler dans un périmètre défini et son autorisation se limitait à elle et un seul de ses équipiers. Toute prise de vue ou de son devait être remise entre les mains de l'armée qui les lui rendrait lorsque tout risque serait écarté. C'était le prix à payer pour être l'unique reporter admis dans la zone gardée. Elle fit le trajet en voiture de police et ne put s'empêcher de séduire le conducteur dont le charme ne lui avait pas échappé. Sonia s'était successivement séparée de Christian, puis d'Ahmed, de Johnny, Kamel et de tous ses amants d'une saison qui, s'ils avaient succombé aux formes généreuses de la jeune journaliste, ne supportaient ni son investissement carriériste, ni son autoritarisme. En professionnelle déterminée, elle sacrifiait ses conquêtes à son travail sans préliminaires et cela lui valait des surnoms douteux tels que Vampirella, Allumette suédoise, Tueuse des cœurs. Mais c'était mérité, et elle le savait. Pourtant elle rêvait de s'établir un jour, et de calmer ses ardeurs de papillon volage. Pour l'heure, son chauffeur lui faisait déjà oublier le nom magique du pilote de la veille… Lamour.

          Derrière le Volvo, Gwenaël avait étendu une bâche blanche sur laquelle il avait déposé neuf sacs. Chacun d'eux portait le nom de son propriétaire et ils montèrent un à un dans le minibus pour s'équiper de leur tenue protectrice. Ils avaient réussit à négocier l'échange du port des combinaisons NBC au profit de leurs tenues adaptées qu'ils trouvaient nettement plus confortables et tout aussi efficaces. Une fois habillés, ils contrôlèrent minutieusement l'étanchéité et l'intégrité de l'ensemble en se mettant deux par deux. Anne baissa sa visière, on aurait dit une cosmonaute, un rayon de soleil frappa la surface réfléchissante de couleur or et illumina l'intérieur du coffre du minibus.

          Gérard questionna:

          - "tout le monde est prêt ?"

          Huit réponses affirmatives vinrent en écho et chacun s'empara du matériel qui lui avait été attribué. La petite colonne franchit les quelques mètres jusqu'au sommet de la butte de terre et de sable et se retrouva alors face à la mer et à son destin. Après avoir pris quelques secondes pour admirer l'élégante forme devant eux, ils encliquetèrent leurs appareils respiratoires et, reprenant leur marche, se dirigèrent droit vers l'engin. Par radio, Nicol dirigea ses équipiers en leur désignant les lieux par lesquels ils devaient commencer leurs différentes tâches, puis il posa la lourde malle qu'il portait avec Pierre. Tous deux en ouvrirent le couvercle et en sortirent le MIEP. En quelques minutes, le robot fut opérationnel et commença à rouler dans le sable humide.

          Balayant l'espace devant lui, Michaël sondait la surface de l'appareil tout en regardant l'image sur le petit écran de son scanner. Mais rien ne transparaissait. Non loin de lui, armés d'appareils non moins sophistiqués, Barbara et JP comme le surnommaient ses collègues, casques sur les oreilles, tentaient de capter quelque chose en explorant les contours hermétiques. En retrait, Mervin et Pierre criblaient la scène de photos.

          Anne sursauta, elle n'était pas familiarisée avec le système de communication par oreillettes et le volume était réglé un peu fort lorsque Gérard l'appela:

          - "si vous trouvez des crustacés ou des bestioles sur la plage, essayez d'en ramener".

          - "Ok, répondit Gwenaël à qui s'adressait aussi l'ordre.

          Coïncidence, un petit crabe traversa le sillon de l'atterrissage en se mettant à découvert. Anne se baissa et l'attrapa dans sa main gantée. Elle ouvrit un récipient, y déposa l'animal et rajouta un peu de sable qu'elle préleva avec une petite pelle. Puis, elle mit un genou à terre, enficha dans le sable un petit panonceau avec un repère identique à celui du bocal. Gwenaël fit une photo et ils s'éloignèrent encore davantage de l'OVNI pour aller à l'extrémité de sa trace dans le sable.

          Le MIEP parcourait de pourtour de l'aile droite, quand il entra en contact avec une partie dure. Gérard le fit reculer en jouant avec finesse des manettes de commande et de l'écran tactile et pointa l'objectif de la caméra juste devant les chenillettes. Mais l'eau avait déjà refermé l'empreinte du MIEP et il ne put voir l'obstacle. Le robot était pourtant à près de trois mètres du bord d'attaque de l'aile et, en supposant qu'il était rectiligne, ça n'était pas cela qui l'avait bloqué. Nicol fit sortir la minuscule sonde tactile de l'avant du MIEP et celle-ci pénétra dans le sable mouillé. A trois reprises, il plongea le doigt électronique avant de rencontrer enfin le point dur. Tout en maintenant la position du MIEP, il commanda l'extraction du bras de prélèvement qu'il amena délicatement au-dessus du point de contact entre la sonde et l'objet dur. A son tour, le bras articulé fouilla le sable, jusqu'à rencontrer une résistance. Alors, depuis sa télécommande, Nicol resserra la pince du robot et fit remonter le bras. Gérard émit un grognement lorsque l'objet apparut à la surface. Il s'agissait d'une bouteille en verre qu'il déposa derrière le MIEP en lui faisant faire un demi-tour sur place. Puis, l'ayant remis dans l'axe de progression, la caméra toujours braquée vers le sol, il stoppa à nouveau le robot et effectua un grossissement de l'image qu'il avait à l'écran: au fond du trou laissé par la bouteille, il y avait autre chose.

          Avec la même précaution qu'auparavant, il saisit l'objet et tenta de le sortir du sable. Mais le MIEP s'enfonça par l'avant et Gérard dut interrompre la manœuvre. C'était beaucoup trop lourd pour le petit robot. Alors, il l'avança encore et creusa tout autour pour le dégager. Finalement, devant la complexité de la tâche, que l'arrosage du flux de vagues rendait impossible, il demanda à Anne et Gwenaël qui s'étaient rapprochés de s'en occuper. Chargés de prélèvements de sable, de terre et de bestioles récoltés en amont du crash, ils se dirigèrent vers le MIEP. Anne creusa avec ses mains jusqu'à atteindre le corps dur. Elle dut prolonger sa tranchée sur près de trois mètres à l'horizontale jusqu'à rencontrer le bord de l'aile. Prudente, elle préféra continuer avec des outils. Quand elle eut dégagé la chose, Gwenaël lui dit:

          - "on dirait une perche, une antenne ou une arme pointée vers l'avant de l'aile".

          En effet, l'objet plus ou moins cylindrique avec quelques parties plus épaisses, était rattaché à l'aile sans raccord, comme fusionné avec le reste de la matière, et formait une canne de trois mètres environ qui était dirigée vers l'avant. A l'extrémité, il semblait brûlé, mais non déformé. Gwenaël sortit l'appareil photo, et, alors qu'il cadrait la chose dans son objectif, Nicol hurla dans la radio:

          - "tout le monde dégage, on se replie, dégagez, dégagez !"

          Sans plus d'explications, tous abandonnèrent leurs postes et coururent vers la dune en s'éloignant de l'appareil. Sur le panneau de commande du MIEP, Gérard voyait le signal de captage du son s'affoler, la caméra qui filmait toujours le sol ainsi qu'une partie de l'eau se mit à trembler. La masse gigantesque était en train de bouger et le nez jusque là pointé vers le sol était monté de près d'un demi-mètre. Dans le même temps, l'arrière s'était abaissé et la pointe dégagée par Anne sortit totalement du sable. Un grincement sinistre se fit entendre, comme une masse d'acier que l'on plie, un navire qui se tord. Puis le bruit cessa et tout redevint calme. Les soldats massés sur la dune avaient instinctivement porté leur arme à l'épaule pour mettre l'engin dans leur ligne de mire. Sonia Melvill qui avait assisté à la scène sentit ses mains trembler et ce n'était pas de froid. Le moment de frayeur passé, Nicol accorda à son équipe un moment de répit. Il retira son heaume protecteur, car il était en sueur malgré le froid qui baignait la crique. Lui d'ordinaire qui dominait ses émotions sentait bien que le calme apparent de la "bête" pouvait les surprendre à tout moment et il n'aimait pas ça.

          - "qu'est-ce qu'on a ?" demanda t'il à ses collaborateurs.

          Anne présenta son cabas ouvert avec quelques fioles, tubes, flacons et autres bocaux remplis de sable, de coquillages ou de crustacés. Elle précisa qu'ils provenaient de différents points entre le début du sillon et l'engin. Puis elle sortit une petite boîte frappée d'un logo qui avertissait des risques potentiels de contamination. Sans l'ouvrir, elle désigna les minuscules éclats qu'elle avait pu gratter sur la perche qu'elle avait mise au jour quelques secondes avant le glissement de la chose. C'était peu, mais elle avait eu toutes les difficultés à entamer la surface extrêmement résistante de cette matière. Pour le laboratoire cela suffirait. Les mesures au scanner, au spectromètres audio et image n'avaient rien donné de probant. Michel fut le seul à apporter des éléments concrets sur les dimensions qui avait pu relever:

          - "longueur totale 61 mètres 55, largeur 45 mètres 10, hauteur 17 mètres à la partie la plus épaisse, diamètre moyen du fuselage à sa partie la plus grande: 16 mètres 25, longueur du fuselage 58 mètres 10. J'ai relevé 34 impact avec des traces de brûlure avec des angles de marquage différents mais tous orientés de la droite vers la gauche: 23 sur les ailes, 6 sur le dessus du fuselage, 4 sur les parties visibles du dessous, et une à l'extrémité de la perche sur l'aile droite. Cette perche a une longueur de 3 mètres 10 et quatre boursouflures dont la plus petite qui est à l'extrémité, fait 10 centimètres de diamètre et la plus grosse fait 13 centimètres, mais a un profil en amande légèrement aplatie. Il y a 4 marquages répartis sur  les deux ailes. Ils ne sont pas tout à fait carrés et ont une dimension moyenne de 4 mètres sur 4. On retrouve quelque chose d'équivalent sous les ailes mais le contraste de couleur est moins évident. Enfin, il y a six ouvertures allongées et inclinées à 9 mètres de l'extrémité arrière qui font 2 mètres 50 de haut et 40 centimètres de large. On voit des stries plus claires sur un fond noir, elles sont horizontales et en retrait de 70 centimètres environ de l'embouchure de ces découpes. Pour ce qui est de la matière de l'engin, elle ne subit pas de déformation à la pression manuelle, Anne m'a confirmé que c'était très dur, mais ça n'a pas de résonance métallique ou interprétable. C'est tout".

          - "merci Michel"

          Il escalada les quelques mètres jusqu'au promontoire que formait la butte de terre et, avec ceux qui étaient restés là, il observa longuement la plage. Il soupira, fit demi tour et redescendit en direction du bus Volvo où il s'assit à même le coffre ouvert. Il posa délicatement son heaume à côté de lui, tâta ses poches et, par le col de la combinaison où il plongea son bras, il sortit un paquet de cigarettes. Lui qui venait de prendre la décision de cesser de fumer, le voici qui faisait une rechute magistrale. Fort heureusement pour lui, le vent éteignit par trois fois son briquet, et il renonça à faire une quatrième tentative.

          - "regardez!" dit quelqu'un en haut de la dune en désignant la chose.

          Gérard attrapa son casque, gravit la pente en courant, en manquant de tomber, et, atteignant la rangée de spectateurs, il regarda dans la direction de l'OVNI. Une lumière intense émanait à présent d'un secteur du fuselage accompagnée d'un bruit identique à celui produit par un arc électrique. Lentement, l'aveuglante lumière dessina comme une porte dans le flan gauche du fuselage. Les contours étaient imprécis, mais c'était comme si, de l'intérieur, quelque chose allait jaillir. Prudemment tous les gens postés en hauteur se protégèrent derrière la butte jusqu'à ne laisser dépasser que leurs yeux pour bien voir ce qui se passait. Sur les camions et les chars, les occupants abaissèrent les persiennes blindées et fermèrent les portes étanches. Nicol observa le panneau de commande du MIEP, tout ou presque était au rouge, les afficheurs s'affolaient et il dût éteindre l'appareil de peu qu'il ne subisse des dommages.

          Hébétées, les quelques 300 personnes qui assistaient à cette première manifestation depuis le crash ainsi que les milliers de téléspectateurs qui ne quittaient plus leur écran des yeux étaient fascinées par la lumière oscillante qui jaillissait du corps échoué comme le soleil au travers des nuages après un orage. La légère brume qui avait formé une mince couche humide à la surface de l'OVNI au soleil levant, s'évapora peu à peu en faisant s'élever de petites volutes de vapeur. Et soudain, un bruit strident se fit entendre et tous portèrent leurs mains sur les oreilles. Plusieurs des nombreux projecteurs alignés le long de la baie volèrent en éclat et des gens criaient sous l'effet de la douleur qui meurtrissait leurs tympans.

MIEP

MIEP

Chapitre 8

LES VISITEURS

        Comme il avait commencé, le bruit cessa, et un immense soulagement parcouru les gens qui s'étaient éloignés. La lumière émanant de l'engin se ternit et une forme apparut en son centre. La forme s'avança vers l'extérieur, et, tout en progressant, fit place à une seconde ombre, puis une autre. Cinq "choses" firent ainsi leur apparition et se postèrent sur l'aile gauche. Elles avaient un aspect humanoïde, mais la lumière était telle qu'il fut impossible de bien les distinguer. De partout où ils avaient trouvé refuge pour se protéger du bruit, les soldats et les spectateurs revenaient vers la plage car ils voulaient "voir". Et ils ne furent pas déçus: le spectacle était incroyable, et pourtant, beaucoup avaient une impression de "déjà vu" et se remémoraient les films de science-fiction avec leurs extraterrestres aux formes presque humaines. Cette comparaison avait quelque chose de rassurant, même si l'inquiétude dominait ces instants fatidiques.

         Oubliées les querelles chauvines et la fatigue de l'attente, les programmes audio visuels restaient centrés sur l'action que le monde vivait minute par minute. A Strasbourg, où le Conseil des Etats de l'Union s'était à nouveau réuni, à Taverny, où tout le monde était au four, dans les régies de communication du monde entier, et dans les foyers, on observait sur grands écrans avec des yeux écarquillés les cinq êtres qui se tenaient debout sur leur vaisseau et qui semblaient observer les réactions. La lumière s'estompa peu à peu, permettant au écrans de restituer une image plus nette. Le temps s'était suspendu, même les animaux de compagnie semblaient ressentir cette pause générale et participaient malgré eux à l'inertie du moment.

         A la même seconde Nicol, Gilbert, Moss, Melvill et tous le présents eurent un sursaut: ils entendirent très clairement qu'on leur parlait en ces termes:

         - "nous avons besoin de votre aide, vous n'avez rien à craindre"

        Chacun dévisagea son voisin pour savoir qui lui avait adressé ces paroles et il fallut quelques secondes avant de réaliser que tous avaient entendu la même chose. Les langues se déliaient et un brouhaha commençait à se faire entendre: quel était ce mystère ?

        - "vous vous interrogez parce que vous ignorez notre mode de communication. Notre monde cultive la communication par la pensée depuis très longtemps, mais cette façon de communiquer ne vous est pas familière. Elle va nous permettre pourtant de nous faire comprendre de chacun d'entre vous quelque soit sa langue, et même s'il est sourd et muet"

        Nicol rompit le silence et cria en direction du vaisseau:

        - "est-ce vous qui nous parlez ?"

        La réponse fusa:

        - "nous ne parlons pas au sens où vous le comprenez, nous vous adressons la parole par télépathie, c'est le mot le plus approprié à notre méthode de communication pour vous"

        Puis la voix reprit:

       - "nous avons besoin de vous, notre arrivée sur votre planète a été rude et nous ne pouvons pas repartir sans votre aide. Nous allons maintenant avancer, ne craignez rien, nous ne vous voulons aucun mal".

       Le scepticisme dominait dans le camp humain, mais, alors qu'une à une les cinq formes descendaient de leur perchoir pour mettre "pied" à terre, il fallut se rendre à l'évidence: la rencontre était imminente avec ces êtres venus d'ailleurs et on ne pourrait bientôt plus arrêter le processus. Sonia et son cameraman ne perdaient pas une miette des instants historiques que l'humanité vivait. Echappant un instant à la surveillance de la barrière de soldats, les deux journalistes d'Euro-News Chanel s'étaient aventurés en direction de la plage en dépassant la dune en amont du vaisseau et de ses occupants. Les extraterrestres s'approchaient maintenant lentement d'un petit groupe dont faisaient partie les hommes de la BES qui s'était rassemblés au pied de la dune. Dans leurs casques, ils recevaient des ordres en direct de l'Etat Major des armées qui préconisait la prudence, tout en subissant les événements au fur et à mesure qu'ils se produisaient.

       Le commandant Philippe Moss reprit les rennes et intima à l'attention des étrangers:

       - "halte !", et son ordre fut aussitôt suivi d'une réaction spontanée des troupes massées sur la crête de la dune: on entendit le claquement caractéristique des chargeurs automatiques des armes. Si l'ordre en était donné, ils étaient prêts à ouvrir le feu. Mais on n'en était pas là, il fallait d'abord savoir quelles étaient précisément les intentions de ces êtres inconnus. Ces derniers avaient parfaitement saisi la situation et avaient stoppé leur progression, restant à bonne distance des hommes. Une trentaine de mètres séparait les visiteurs de l'espace des terriens.

Les formes auréolée de lumière à la sorte de l'engin étaient plus distinctes maintenant qu'elles contrastaient avec la plage et le vaisseau qui constituaient le décor de cet incroyable tableau. A peu de choses près elles ressemblaient à des humains dont les membres et la tête auraient été étirés, de telle sorte qu'ils étaient filiformes. Les extrémités de leur membres se terminaient par des moignons légèrement plus gros. Le cou était extrêmement mobile et supportait une tête sans bouche, ni nez, ni oreilles, mais avec deux taches foncées qui pouvaient être des yeux et qui rappelaient ceux d'un fœtus. Leurs corps était d'aspect laiteux, ils n'avaient pas à proprement parler de vêtements, mais une sorte de carapace brillante, comme une armure qui recouvrait les surfaces les plus grandes de leur corps.

L'un d'eux proposa:

          - "notre aspect vous inquiète, nous le sentons, aussi, pour vous être plus familiers nous allons modifier nos apparences" et alors qu'il terminait sa phrase, les cinq formes prirent forme humaine, celles de trois hommes et de deux femmes qu'on aurait pu croiser dans la rue sans se douter de leur origine.

- "comment font-ils ça ?" dit Barbara à Nicol

- "c'est dingue !" rétorqua t'il sans la regarder.

L'extraterrestre reprit:

- "vous pouvez nous entendre dans votre langue alors que nous ne la connaissons pas, de même vous nous voyez avec votre imaginaire, votre esprit, que nous stimulons par communication cérébrale. Pour nous, c'est une façon très commune d'échanger, et grâce à cela nous pouvons nous faire comprendre de vous tous." Il fit une courte pose puis: "vous pouvez m'appeler Reban, et voici mes compagnons Molyée, Sapon, Préol et Alvil".

        Interloqués, les hommes ne savaient que dire. Au bout de deux minutes Nicol s'avança d'un pas et

s'aventura à quelques mots:

        - "je suis Gérard Nicol… je crois que nous avons beaucoup de questions à vous poser"

        - "nous en avons aussi, bien que nous en sachions plus sur vous que vous sur notre monde"

        - "vous comprenez alors que nous avons quelques craintes"

        - "bien sûr, mais vous ne devez pas en avoir, nous ne sommes pas porteurs de germes, de bactéries ou de substances toxiques pour votre planète. Si nos intentions étaient belliqueuses, vous le sauriez déjà, car notre puissance dépasse vos moyens de défense. Nous préférons apprendre à nous connaître".

        Bien que ces mots aient une consonance globalement positive, Gérard pensa au fond de lui que les termes utilisés étaient tous basés sur les craintes qui motivaient un tel déploiement de forces autour du site. Il fallait faire un choix, celui de la confiance ou celui de la prudence, et nul ne savait quelle option prendre.

La décision vint des autorités en la personne de Borlov, qui, depuis Moscou, qu'il avait rejoint, appela le Président français à Paris. Ce dernier transmit l'ordre jusqu'au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) qui suggéra un ambassadeur auprès des visiteurs. Et c'est ainsi qu'un spécialiste en question de vie extraterrestre fut désigné. Depuis des années, bien que leur travail fut toujours soutenu, on avait catalogué les chercheurs du domaine des OVNI et des "êtres venus d'ailleurs" de fantaisistes, voire d'hurluberlus. Certains en haut lieu étaient même exaspérés de voir ainsi dilapidées des sommes non négligeables pour un résultat très discutable selon eux.

Philippe Ranier renversa son café sur son pantalon, l'information qu'il venait de recevoir l'avait fait bondir de la chaise. Il demanda à son interlocuteur de répéter pour être bien sûr d'avoir compris et commenta:

        - "mais pourquoi souhaite t'il que ce soit moi ?"

        A l'autre bout du téléphone son correspondant répondit:

        - "c'est un ordre direct de Borlov, il estime que vous êtes le mieux qualifié"

        - "c'est absurde, ce ne sont pas mes recherches qui me donnent un statut d'ambassadeur auprès de ces entités. Je n'ai aucune compétence en relation "extra-humaines", d'ailleurs j'en ai à peine avec ces messieurs des instances ministérielles qui n'en avaient rien à faire de mes recherches jusqu'ici, alors pensez donc, avec ces ET venus d'un autre monde, pfff !"

        - "pourtant ce sera vous, un avion vous attend à Roissy, soyez-y dans une heure, et ne vous en faites pas, je pense que désormais, le budget de votre département n'aura plus besoin d'être défendu bec et ongle comme vous avez toujours su le faire".

        Ranier congédia son interlocuteur et prépara quelques documents qu'il ajouta à ceux déjà réunis depuis les dernières vingt quatre heures. En moins d'une heure, comme il en avait reçu les instructions, il se retrouva à Roissy, dans un avion qui l'emmena en Bretagne.

        Sur place, la conversation n'avait guère évolué, des deux côtés, on en était resté à des banalités qui avaient fait stagner les parlementations. Tout juste avait-on appris que la planète d'où venaient les visiteurs avait été détruite et qu'ils en étaient les seuls survivants à la dérive à bord de ce vaisseau qui avait échoué ici mais pas tout à fait par hasard. En fait, selon leurs explications, ils avaient choisi la Terre après des mois de dérive interplanétaire parce qu'ils savaient qu'ils y trouveraient de la vie et que l'environnement serait propice à leur survie.

        Lorsque Philippe Ranier arriva, on le mit au courant des moindres détails et, après des préparatifs pour se prémunir d'une contamination, il fut présenté comme l'interlocuteur qui leur avait été alloué auprès des cinq êtres. L'approche fut timide, mais, dialogue aidant, les deux partis finirent par se rejoindre, par échanger de vraies conversations et, dans le camp humain, on proposa de poursuivre la démarche dans un milieu plus convenable. Dans un premier temps, le PC avancé qui se trouvait 500 mètres en retrait de la plage servit de lieu d'accueil. Sous bonne garde, une troupe composée des principaux protagonistes avec Ranier en tête se retrouva en huis clos dans les blocs ramenés sur camions et qui, assemblés sur le site constituaient un quartier avec tous les moyens logistiques nécessaires.

        Il était midi, mais le temps ne comptait plus. Assis sur des chaises, comme n'importe quel être humain, les étrangers parlaient avec leurs hôtes et expliquaient ce qu'il était important de savoir dans l'immédiat. Tour à tour, Reban, Molyée, Sapon, Préol et Alvil se présentèrent comme des gens de science qui avaient tenté d'expliquer à leurs congénères d'où ils étaient issus, et quel destin rencontrerai leur monde si l'évolution technologique se développait au même rythme que jusque là. Ils n'avaient pas été entendus et la catastrophe qui avait conduit à l'explosion de la planète toute entière s'était finalement produite. Heureusement, eux avaient anticipé la catastrophe et avaient fui à bord de ce vaisseau juste avant la destruction de leur monde. Ne connaissant que la Terre comme seul refuge possible, ils avaient mis le cap vers la planète bleue en espérant que leur vaisseau leur permettrait d'y parvenir.

        Comme ils étaient questionnés sur leurs aptitudes à la télépathie, ils entrèrent plus en détail sur leurs origines réelles et firent une révélation qui stupéfia tout le monde: leurs racines primaires étaient les mêmes que celle des terriens, ils en avaient eu la preuve en découvrant un satellite terrestre envoyé dans l'espace pour l'explorer et qui avait dérivé jusqu'à eux alors qu'ils entraient dans notre galaxie. Fascinés, les auditeurs étaient avides d'explications au point ou la journée passa sans que personne n'eut songé ni à manger, ni à dormir. Pourtant, il fallut bien que la nuit ait raison des organismes fatigués, et peu à peu, la pression des ces dernières journées fit place à une certaine quiétude. Les visiteurs retournèrent dans leur vaisseau, les hommes à leurs affaires et dans leurs quartiers.

        Dès l'aube, le protocole reprit ses droits et les échanges recommencèrent. Philippe Ranier fit venir les autorités, les télévisions furent enfin autorisées à filmer l'engin et ses occupants, la suite des événements se déroula dans la plus grande simplicité. Au fur et à mesure qu'on en apprenait sur les cinq scientifiques, ils questionnaient eux aussi les hommes et commençaient à ressembler à de simples visiteurs à qui l'on fait découvrir une région qu'ils ne connaissent pas. Cependant, durant tout ce temps, Nicol qui n'avait pas perdu son sens très pratique, on aurait pu dire précisément "terre à terre", s'étonnait de certaines incohérences. Il en avait parlé à de proches collaborateurs, mais pour le moment il se contentait d'observer. Par exemple, les marques d'impact sur l'engin, n'avaient jamais été expliquées, pas plus que le crash, qui, si les visiteurs avaient été pleinement en possession de leurs moyens aurait sans doute pu être évité ou, au moins, expliqué. Or, sur ces sujets, les questions étaient rapidement esquivées, comme s'il y avait quelque chose à taire.

        Nicol était suspicieux, et l'avenir proche allait lui donner raison.

Strasbourg

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