14 mai 2008
LUEUR BLEUE
Chapitre 1
ANIKA
Le bruit que faisaient les talons montants sur le trottoir laissait deviner que le pas se pressait, révélant le désir qu'avait Anika de fuir au plus vite ces ruelles sombres qu'elle arpentait depuis le début de la soirée. Frénétiquement, elle fit glisser ses doigts sur les billets qui garnissaient son sac à main et qui constituaient son revenu pour la journée. Elle s'efforçait de recompter mentalement ce que chacun de ses clients lui avait versé et se dit qu'elle avait réalisé un de ses meilleurs bilans.
Un frisson l'envahit, car malgré son long manteau d'hiver, le froid naissant en ce début de novembre s'engouffrait et ce n'étaient pas les courts vêtements qu'elle portait en dessous qui la réchauffaient. Elle avait peur aussi, car le quartier était mal fréquenté et son gagne-pain pouvait susciter la convoitise des rôdeurs qu'elle pouvait croiser à une heure aussi tardive. Elle jeta un rapide coup d'œil à sa montre, elle ne voulait pas manquer le dernier train qui la ramènerai chez elle et qui partait à 23h30.
Elle pensa à sa fille Astrid qui dormait depuis déjà plusieurs heures et elle sourit en pensant que d'ici l'été elle aurait accumulé assez d'argent pour lui payer de vraies vacances au bord de la mer. Depuis sa naissance, lorsque Gherart les avait abandonnées, Anika avait cherché un travail qui lui permettrait de payer son loyer, mais ses bagages scolaires étaient loin de lui ouvrir toutes les portes et elle s'était résignée à quelques petits boulots souvent temporaires. Mais rapidement sa situation était devenue précaire et elle craignait que les services sociaux ne lui retirent sa fille.
La peur au ventre, mise au pied du mur, la jeune femme avait commencé à offrir ses charmes en pensant que c'était provisoire, mais le temps n'avait pas arrangé sa situation et elle comptait toujours sur des lendemains meilleurs. Elle avait bien songé à quitter sa ville natale, mais Berlin lui avait tant apporté, elle avait vécu l'histoire en assistant au démantèlement du mur, et puis, elle ne savait pas où aller. Elle avait espéré trouver en Gherart Bruckner un héros libérateur qui l'aurait emmené à sa suite vers d'autres cieux, mais c'était sans compter la naissance d'Astrid qui avait fait perdre ses esprits à cet ancien soldat qui ne voulait pas assumer son nouveau rôle de père. Elle l'avait connu juste après la chute du mur en pleine période de réunification des deux Allemagne. Il symbolisait à ses yeux la libération de ce régime qui avait tant perturbé sa famille pour finalement la décimer quelques années avant les évènements de 1989. Gherart était entré dans sa vie alors que les berlinois fêtaient jour et nuit, des semaines durant, la fin d'une époque totalitaire. A bord de sa Traban qu'il avait racheté pour une bouchée de pain à un habitant de l'est, il avait faillit la renverser, tant les freins de cette antiquité roulante étaient peu efficaces. D'abord sous le choc de cet accident évité de justesse, elle était vite tombée sous le charme de ce beau blond, qui avait usé de tout son talent de séducteur pour lui présenter ses excuses. Quelques verres et quelques rencontres plus tard avaient eu raison de la jeune femme. Désormais, elle en était convaincue, c'est lui qui lui permettrait de surmonter l'absence de sa famille.
Anika releva la tête en entendant au bout de la Brenslerstrasse le trafic d'une rue plus passante et ce bruit la rassura. Elle n'était plus bien loin de la gare maintenant et le train arriverait à quai dans seulement vingt minutes, ce qui lui permit de ralentir son pas. Une fois à bord du train qui la mènerait jusqu'à la banlieue nord de Berlin, elle pourrait s'adonner à la lecture du FrauMagazin qu'elle avait acheté plus tôt dans l'après midi, et notamment de la page des annonces où figurent parfois des employeurs potentiels. Elle distinguait à présent les lumières de la grande rue et les bruits de la circulation se faisaient plus distincts.
Elle perçut à peine le petit sifflement qui précéda la violente douleur qu'elle ressentit soudain à la poitrine. Hébétée, elle baissa la tête et aperçut la tache de sang qui commençait à maculer son manteau beige clair. Elle laissa tomber son sac à main sur le trottoir et, endolorie par la blessure, elle fit un effort considérable pour desserrer la ceinture qui enserrait son corps afin d'ouvrir son manteau et de voir ce qui venait de la frapper. Une larme perla à son œil, et les forces commençaient à lui manquer. Les maisons accolées devenaient floues, les bruits de la rue distante d'à peine quelques dizaines de mètres s'estompèrent et, dans un ultime effort, elle ouvrit son manteau juste avant que ses jambes ne la trahissent.
Anika s'écroula sur le dos, sa tête heurta violemment le sol et du sang s'écoula de sa bouche. Dans la pénombre, la faible lueur de l'enseigne de l'hôtel devant lequel elle s'était affalée, éclairait son caraco bleu turquoise qui habillait à peine son torse. Les reflets que produisait le néon sur les paillettes furent bientôt éteints car le sang envahissait rapidement le tissus.
Sur le trottoir, à côté d'elle, l'hebdomadaire qu'elle s'apprêtait à lire pendant son trajet de retour, était tombé du sac et s'était ouvert à la page des sciences. Un article évoquait la découverte et l'observation récente de nouvelles étoiles dans notre galaxie. L'étoile Anika, elle, venait de s'éteindre. Au loin, un bruit de freinage se fit entendre, le train venait d'entrer en gare. Il repartirait sans Anika, sans ses rêves de vacances estivales.
Le lendemain, Carlos descendit de la plate-forme à l'arrière du camion de ramassage des poubelles. Il pénétra dans la ruelle à peine éclairée des premières lueurs de l'aube et, se saisissant de la première poubelle à sa portée, il jeta un regard lointain pour évaluer le nombre de passages qu'il aurait à faire pour tout ramener au véhicule. Il aperçut alors une forme sur le trottoir et s'en approcha pour mieux voir. Lorsqu'il fut en mesure d'identifier ce qui l'avait intrigué, il eut d'abord un mouvement de recul. Il lâcha la poignée qu'il tenait encore en main et la poubelle se renversa avec un bruit tel que plusieurs chats détalèrent soudain de plusieurs endroits de la rue.
Carlos cria en direction du camion: "Rodriguo !" et, comme il n'obtint pas de réponse il renouvela son appel et l'accompagna d'un sifflement strident en introduisant ses doigts entre ses lèvres. Une ombre se dessina au coin de la rue, et Carlos sut que son appel avait été entendu, il fait un grand signe du bras pour inviter son collègue à le rejoindre, puis s'avança vers le corps inanimé de la jeune femme.
L'espagnol était un dur, pourtant, il eut du mal à retenir un hoquet. Le spectacle qu'il voyait lui fit horreur: étendue dans une mare de sang qui avait ruisselée jusque dans le caniveau, la femme regardait fixement le ciel gris. Rodriguo arriva à ses côtés, ils se regardèrent sans un mot, et Rodriguo lâcha un juron en espagnol puis, se ravisant soudain, se signa et ajouta: "Santa Maria !".
Carlos s'approcha encore malgré son appréhension et mit un genou à terre à côté de la tête de la malheureuse victime. Il fit mine de regarder brièvement si elle était encore en vie, bien qu'il n'eut aucun doute à ce sujet et, ainsi qu'il l'avait vu faire dans des films, il ôta son gant et avanca sa main vers le visage d'Anika pour lui refermer les paupières. "Qu'est-ce que tu fais ?" hurla Rodriguo.
Surpris par l'interpellation, Carlos se jeta en arrière et manqua de tomber. "Ne la touche pas, il ne faut rien toucher, il faut appeler la police" dit Rodriguo en accompagnant ses paroles d'une gestuelle très éloquente. Carlos se releva et acquiesça: "d'accord, rejoints Maurice, moi, j'attends ici". Le vacarme avait éveillé quelques résidents et les volets commencèrent à s'entrouvrir. La porte de l'hôtel dont l'enseigne était maintenant éteinte s'ouvrit et un petit bonhomme hirsute descendit les quelques marches qui lui permirent de rejoindre Carlos. Il proféra quelques jurons dans une langue étrangère indéfinissable tant sa voix était éraillée, et ajouta: "polici, polici !". Carlos se tourna vers lui et dit: "c'est bon, c'est bon, calmos, la police va venir". "Qué passa ?" reprit l'autre, "je ne sais pas", répondit Carlos manifestement agacé.
De son côté, Rodriguo qui avait rejoint le camion ouvrit la portière et dit à Maurice: "Mauricio, il faut qué tou appelles la police, il y a une femme là-bas, elle est morte, Carlos est resté à côté". Sans répondre, Maurice descendit de son siège de conducteur, ouvrit sa combinaison et se saisit du téléphone portable qu'il avait en poche. Lorsqu'il entendit décrocher le service de police, il expliqua calmement la situation. Après avoir enregistré l'appel dans la main courante, le stationnaire du poste de police repris son téléphone et appela son chef.
Ernst Walbeck était du genre irascible et ce réveil brutal à cinq heures du matin ne fut pas de nature à le mettre dans de bonnes dispositions. Karl, le stationnaire qui l'avait réveillé en fit immédiatement les frais: "qu'est-ce que c'est ?" dit fortement le commissaire sur un ton qui ne laissait planer aucun doute sur son humeur. Mais Karl ne se laissa pas démonter et expliqua en quelques mots qu'une morte avait été trouvée dans une rue et qu'il avait cru bon de prévenir le commissaire. Ernst le remercia et lui confirma qu'il se rendait au commissariat. Il lui demanda de prévenir Moretti son second, pour qu'ils se rejoignent au bureau.
La cafetière n'eut pas le temps de terminer son programme "café court", Ernst avait déjà enfilé ses vêtements et bu la faible quantité de café qui avait eu le temps de filtrer. Il fit la grimace, car il avait trop allongé la dose et le goût ne lui plu pas. Il prit son imperméable sur le bras, fouilla les poches pour en extraire des clés, puis sortit rapidement de son appartement. Le commissaire Walbeck était fier de sa Porsche presque neuve qu'il avait acheté à bon prix et sourit en pensant qu'il ressemblait à cet inspecteur célèbre d'une série TV américaine, engoncé dans son imperméable, à la voiture près évidemment. Tout en se dirigeant vers le centre ville, il termina de s'habiller, fermant les boutons de sa chemise, enfonçant le bas de celle-ci tant bien que mal dans son pantalon et finissant le tout par un coiffage rapide à l'aide de sa main qu'il passa d'un coup dans ses cheveux grisonnants.
Abandonnant le camion, et leur tournée de ramassage des poubelles, Maurice et Rodrigue avaient rejoint Carlos. Celui-ci essayait tant bien que mal de convaincre les badauds qui s'accumulaient autour de la victime de ne rien toucher et de s'écarter. Sa forte corpulence l'aidait bien dans cette tâche et personne n'avait osé résister à ce colosse de plus de cent kilos. Mais l'arrivée de ses deux collègues le rassura, car il n'aurait pas pu tenir longtemps face aux curieux.
Dans la confusion, la liasse de billets qui garnissait le sac à main d'Anika avait déjà été subtilisée. Grâce au renfort des deux autres éboueurs, un espace conséquent fut créé autour du lieu et d'autres personnes aidaient à présent à maintenir la place ainsi gagnée. Carlos jeta un rapide coup d'œil vers la jeune victime que la clarté naissante commençait à éclairer du haut des toitures et il pensa: "dommage ! ".
Paolo Moretti était penché sur son bureau les deux mains à plat sur un plan, cherchant où se trouvait cette fameuse Brenslerstrasse, lorsque Ernst entra dans le commissariat. Ce dernier se dirigea droit vers son adjoint et ami Paolo, saluant au passage les quelques présents affairés, dont Marcus Reztger, le doyen des inspecteurs qui, comme à son habitude, lui rendit son salut "à la militaire" en ancien soldat qu’il était. Depuis l'appel que le stationnaire avait noté à 4h52, plusieurs agents avaient en effet été tirés de leur sommeil pour faire les préparatifs. Un détachement d'une dizaine de policiers s'étaient déjà mis en route pour baliser la zone.
Ernst demanda:
- "tu as du nouveau ?"
- "non, peu de choses, c'est une femme, la trentaine semble t'il, ce sont les éboueurs qui l'ont trouvée"
- " tu as envoyé du monde ?"
- "Karl s'en est chargé, il y a huit hommes qui sont partis"
- "bon, c'est où que ça se passe ?"
- "justement, je cherche où est cette rue,… ah ! voilà, c'est juste à côté de la gare Berlin-Gesundbrunnen".
- "c'est parti !" dit Ernst, puis en s'adressant à Karl qui téléphonait: "si on nous cherche, appelle sur mon portable".
Karl acquiesça d'un hochement de la tête tout en continuant sa conversation et les deux hommes sortirent.
Ernst aurait bien troqué la Volkswagen de fonction contre sa Porsche, mais il était en service commandé et, de plus, pour aller dans ce quartier, il préférait ne pas risquer d'abîmer sa belle sportive. Toutes sirènes hurlantes, les deux policiers traversèrent une partie de la banlieue nord pour se rendre sur les lieux du drame. Sur place, les agents qui les avaient précédés avaient déjà barré la ruelle et fait reculer les badauds. Ce déploiement de forces de police avait suscité la curiosité des habitants et attiré les journalistes.
Il y avait aussi deux ambulances et les services d'urgence médicale. Dès qu'il eut franchi les barrages matérialisés par des bandelettes, le commissaire Walbeck regarda en direction du médecin qui était venu avec les secours d'urgence. Celui-ci fit un signe négatif de la tête, qui renseigna Ernst sur l'état de la victime. Elle était donc bien morte. Accompagné du médecin et de Moretti, il s'approcha du lieu où gisait le corps ensanglanté. Quelqu'un avait simplement couvert le visage d'un linge que le médecin souleva délicatement.
Sans quitter le visage de la jeune femme des yeux il questionna: "personne n'a rien bougé ?"
Un agent de police répondit: "depuis notre arrivée, seulement le visage a été recouvert, mais rien n'a été bougé". "Voici les premiers témoins" poursuivit-il en désignant Carlos, Rodrigue et Maurice.
- "Bien, prenez leurs coordonnées, leurs témoignages et demandez-leur d'attendre, j'arrive de suite".
- "Bien commissaire"
Ernst s'accroupit auprès du corps, et Paolo, prenant appui avec ses mains sur ses genoux, se pencha pour mieux voir et entendre ce que son chef allait dire.
- "c'est moche, hein ?"
- "oui Ernst, et pourtant j'en ai déjà vu"
Ernst entrouvrit le sac à main, fouilla brièvement, mais ne trouva pas ce qu'il y cherchait:
- "pas d'argent !"
Il esquissa une moue, car la présence d'argent, sa quantité, auraient été des indices sur ce qui avait précédé le crime. Il regarda en direction des éboueurs et commenta:
- "relève tous les détails que tu pourras voir, fais-toi aider, moi, je vais interroger les trois gus là bas". Et, avant de se relever: "tu as remarqué, le tissus est comme explosé, on dirai du gros calibre"
- "Ouais, curieux, même si c'est un règlement de compte, celui qui a fait ça n'y est pas allé par quatre chemins".
- "Fais prendre un maximum de photos, puis mets le sac sous scellé, on détaillera son contenu au bureau".
Carlos était en train d'expliquer comment il avait découvert la scène en entrant dans la ruelle, lorsque Ernst l'interrompit:
- "c'est donc vous qui étiez le premier ici ?"
- "oui inspecteur"
- "Komissar, s'il vous plaît"
- "pardon"
Ernst se rapprocha du trio qu'un des agents avait isolé dans un endroit plus calme, et il se fit raconter en détail tout ce qui avait précédé l'arrivée des premiers policiers sur les lieux, et Carlos ne se faisait pas prier, tant il redoutait qu'on ne l'accuse de quoi que ce soit. Assisté de Rodrigue et de Maurice, il expliquait avec moult détails tout ce qu'il avait vu et entendu. A plusieurs reprises, Ernst dut l'interrompre tant il avait du mal à noter le flot d'information que lui donnaient les trois hommes. Lorsqu'il eut rassemblé ce qui l'intéressait, il demanda aux trois éboueurs:
- "vous voudrez bien passer au commissariat, disons vers 10 heures, pour faire votre déposition ?" Ce n'était pas dans les habitudes du commissaire d'être aussi courtois, et son subordonné resté à ses côtés et qui n'avait rien perdu de l'interrogatoire en fut tout étonné. Il se tourna vers Paolo qui venait de les rejoindre avec un regard interrogateur qui voulait dire: "qu'est-ce qu'il a à être aussi gentil aujourd'hui ?", et Paolo de répondre en haussant les épaules et en souriant.
Berlin
Chapitre 2
LA MENACE
Sur le trajet du retour, Ernst ne fut pas très prolixe, il cogitait. Paolo fit défiler les photos sur l'écran de l'appareil numérique. La question de son ami le tira de ses rêveries:
- "où est-ce qu'ils emmènent le corps ?"
- "Hochberg Platz" répondit Paolo.
- "qu'est-ce qu'on sait ?"
- "Anika Grezzel, 32 ans, elle habite à Frohnau, apparemment elle rentrait chez elle, elle n'avait pas de clé de voiture sur elle ni dans son sac, mais un plan du réseau de trains de banlieues."
- "Quelqu'un l'a reconnue dans le quartier ?"
- "non, pas que je sache"
- "un téléphone ?"
- "oui, mais je suis tombé sur un répondeur"
- "on y va, tu as l'adresse ?"
Paolo profita d'une pause imposée par le trafic pour entrer l'adresse qui figurait sur la carte d'identité dans l'ordinateur de bord qui comportait une fonction de localisation par GPS. En quelques secondes, le quartier où résidait Anika apparut sur l'écran. Un bref appui sur une touche lança le processus qui leur désigna le chemin à suivre jusqu'à la Wahnfriedstrasse
En chemin, Paolo recomposa le numéro de téléphone de l'appartement d'Anika, et, bonne surprise, une femme répondit. C'était une voisine. Astrid, la fille d'Anika s'était réfugiée chez elle en ne voyant pas sa maman au réveil et elles étaient toutes deux retournées dans l'appartement en attendant des nouvelles. Le policier leur demanda de rester sur place, et de n'ouvrir la porte qu'à leur arrivée.
Paolo avait déjà atteint l'appartement au quatrième étage, alors que Ernst traînait ses kilos excédentaires dans la cage d'escalier. Aimablement, son ami lui demanda: "ça va ?". Ernst bougonna et arriva essoufflé sur le palier.
- "vous pouvez ouvrir madame Baumann, c'est la police, je vous ai parlé au téléphone tout à l'heure" annonça Moretti.
On entendit la clé tourner dans la serrure, puis un verrou s'ouvrir, et enfin la porte s'entrebâilla. Après avoir contrôlé les cartes que lui tendaient Ernst et Paolo, la femme ouvrit en décrochant la chaînette de sécurité. Son expression se crispa et elle demanda:
- "qu'est ce qui se passe ?".
Paolo lui demanda: "c'est Astrid ?" en désignant la petite fille.
- "oui, c'est la fille de madame Grezzel"
Paolo invita Astrid à lui montrer sa chambre pendant que Ernst expliqua à la gardienne providentielle que Anika était morte. Il ne donna pas de détails, d'ailleurs, il n'eut pas besoin de le faire, car madame Baumann était déjà en pleurs.
Pendant ce temps, Paolo essayait de questionner la fillette: "sais-tu où est ta maman ?"
- "non monsieur"
- "depuis quand est-elle partie ?"
- "je sais pas, elle était là quand je me suis couchée hier soir"
Il continua prudemment à tenter de savoir ce que savait Astrid. Puis, l'invitant à le suivre, il retourna au salon où il avait laissé Ernst avec madame Baumann.
- "rien" fit-il à Ernst qui se pencha vers la fillette et, en la dévisageant lui dit:
- "tu sais, ta maman ne va pas rentrer, il faut que tu viennes avec nous, tu peux aller t'habiller ?"
Astrid interrogea sa voisine du regard et celle-ci approuva:
- "va t'habiller Astrid, tu peux aller avec ces messieurs"
Et, alors qu'elle se dirigeait vers sa chambre, Paolo reprit la suite en s'adressant à madame Baumann:
- "nous aurons besoin de votre déposition, madame, si vous voulez bien, nous dire tout ce que vous savez, nous vous entendrons au Commissariat Kaltbrück Polozeïamt, dont voici l'adresse", et il lui tendit une carte.
Ingrid Baumann sécha ses larmes et confirma le rendez-vous pour l'après-midi.
Astrid, n'était pas à son aise sur la banquette arrière de la Volkswagen, aussi, Paolo qui la scrutait dans le rétroviseur, se retourna et l'interrogea:
- "quel âge as-tu Astrid ?"
- "neuf ans, bientôt dix"
- "ça arrive parfois que ta maman ne soit pas là le matin quand tu te réveilles ?"
- "je sais pas, oui, je crois"
- "tu as un papa, une mamie ou quelqu'un qui habite près d'ici ?"
- "non, papa il est parti et je n'ai plus que ma maman, mes papis et mamies ils sont tous déjà morts".
Pendant le reste du trajet, Paolo, s'efforça de préparer le travail de la psychologue de la brigade qui aurait la difficile mission d'annoncer à la fillette la mort de sa mère. Ernst quant à lui, continuait à imaginer quel proxénète, ou client ou quelque autre individu avait pu aussi sauvagement abattre Anika en pleine rue.
Carlos et ses deux collègues attendaient déjà depuis une demi-heure au commissariat lorsque les deux policiers arrivèrent. Moretti confia Astrid au bons soins de Jania, une jeune recrue qui avait beaucoup de talents relationnels et lui sembla la meilleure personne qui pourrait s'occuper de la petite fille. Toute la journée, le commissariat fut en effervescence; les interrogatoires et dépositions se succédaient, entrecoupés par les appels téléphoniques incessants de la presse et des journalistes de tous bords qui voulaient faire leurs choux gras de cet assassinat pour alimenter les nouvelles du soir. Il faut dire qu'au commissariat, personne ne se doutait encore de ce que la mort d'Anika avait de prémonitoire.
Vers 19 heures, Paolo, Marcus et trois autres inspecteurs se réunirent dans le bureau de leur chef et chacun apporta sa pierre à l'édifice de l'enquête.
- "messieurs, je vous écoute !" dit Ernst d'un ton cérémonial.
Moretti fut le premier à parler, faisant une synthèse de tous les éléments dont il avait connaissance:
- "Anika Grezzel, née à Berlin Est RDA le 11 août 1978, les parents sont morts lorsqu'elle avait 16 ans, cause officielle: accident de voiture, mais il se pourrait qu'ils aient tenté de s'évader vers l'ouest. Une fille: Astrid née le 14 janvier 2001 d'une liaison avec un ancien soldat de RFA Gherart Bruckner 44 ans. Il l'a quitté après la naissance d'Astrid et réside maintenant à Potsdam où il est chauffagiste. Plus de contact avec la victime depuis leur séparation. A priori, aucun lien avec l'affaire. La victime avait peu de relations connues, et très peu d'échanges avec ses voisins, à l'exception de sa voisine de palier madame Ingrid Baumann qui sert occasionnellement de nounou. Anika se prostituait depuis 6 ou 7 ans environ, après que ses réserves en banque ont commencé à lui faire défaut. A partir de cette période on retrouve des versements irréguliers de sommes en liquide qui sont probablement ses revenus nocturnes. Pas de proxénète dans son entourage, si elle en avait un, ses versements n'auraient pas été aussi conséquents. D'après des tickets de train et d'achats retrouvés chez elle et dans son sac, elle devait certainement faire toujours le même quartier. On a retrouvé quelques clients, mais ça n'a rien donné de concret… à toi Franz".
- "d'après les témoignages recueillis sur place, personne n'a rien entendu jusqu'au moment où le corps a été retrouvé par le service de ramassage des ordures. La victime n'a pas été déplacée, mais on est incapable de dire si le contenu du sac était complet. On n'y a pas trouvé d'argent, mis à part quelques pièces de un et deux euros. Sa recette de la soirée devait au moins se monter à 400 euros si on en croit les clients retrouvés. Les éboueurs disent qu'il y avait beaucoup de voyeurs avant l'arrivée de la police et que c'est sans doute là que l'argent a été volé. Sinon, dans le sac on n'a retrouvé que sa carte d'identité, une photo de son père, quelques tickets de caisse datant de la semaine, mais pas de la veille et du nécessaire de maquillage, peigne, et un préservatif dans son emballage provenant d'un distributeur du quartier, c'est tout".
- "en tous cas, elle ne sera pas morte du sida" dit Ernst sur un ton ironique qui ne fit sourire que lui. "Marcus, les dépositions ?".
- "les éboueurs paraissent sincères, en tous cas, l'argent volé n'a pas été retrouvé sur eux ni dans le camion, on a gardé leurs coordonnées au cas ou… leur patron dit que ce sont des gars nickel, et qu'il n'a jamais eu de problème avec eux. Ils habitent tous à Berlin même. Quant-à la voisine, elle ne sait pas grand chose de la vie nocturne d'Anika, elle ne lui connaissait pas d'amis réguliers, encore moins d'ennemis."
- "autre chose ?" questionna Ernst en balayant ses collaborateurs du regard.
Paolo reprit la parole:
- "elle avait un magazine féminin sur elle, elle y avait entouré une annonce d'emploi, on a appelé l'annonceur, mais il n'avait pas eu d'appel de sa part. Le légiste confirmera sans doute, mais pas de piqûre de seringue, pas de restes de poudre ou quoi que ce soit dans son sac, bref, clean."
- "bon sang!" reprit Ernst, "pourquoi a t'on flingué une prostituée ordinaire, sans histoire à priori et qui ne fréquente pas le milieu de la drogue, surtout avec un calibre qui lui a fait un trou aussi gros que mon pouce ?" il dit cela en regardant son doigt usé par le manque de soins et qui était d'assez gros diamètre. "quelle merde, on va certainement avoir du fil à retordre si on n'a pas plus à se mettre sous la dent !".
- "attendons le rapport d'autopsie" suggéra calmement Paolo pour le rassurer.
- "bien, messieurs, c'est tout pour aujourd'hui, merci et à demain 7 heures, on remet le couvert" conclut Ernst en se levant de sa chaise. Il attrapa son imperméable, fouilla ses poches pour chercher ses clés, pendant que ses hommes sortaient un à un de son bureau. Paolo, qui avait senti chez lui l'empressement d'en découdre avec cette affaire, lui dit:
- "je passe voir le légiste à l'hôpital en rentrant si tu veux"
- "non, c'est bon, rentre chez toi, ta femme et tes gosses t'attendent, on verra ça demain matin".
Paolo savait que cette remarque était empreinte d'un peu de jalousie, car contrairement à Ernst qui vivait seul depuis son divorce, il avait une vie bien rangée et, de temps à autre, son ami lui faisait bien remarquer cette différence. Pourtant, il était souvent l'hôte privilégié de la famille Moretti, il était même le parrain du cadet de la famille.
En rentrant dans son appartement, Ernst jeta son imperméable sur le dossier du fauteuil du salon et s'affala dans son canapé. Il attrapa la télécommande de la télévision et chercha une chaîne qui diffusait les informations. Le journal de la nuit devait commencer dans quelques minutes, il se releva donc pour se chercher de quoi faire un repas rapide.
Depuis la cuisine, il entendit le générique du journal et retourna précipitamment s'asseoir face à l'écran.
- "Mesdames et messieurs bonsoir, voici les titres de notre édition de la nuit: deux assassinats la nuit dernière à Berlin et Schwerin, la police enquête sur ces crimes en pleine rue, on ne sait pas encore s'il y a une relation entre eux. Politique avec…" à ce moment le téléphone sonna, tirant Ernst de sa concentration. Il appuya sur la touche "MUTE" de la télécommande, mais, tout en gardant un œil sur le téléviseur, il prit le combiné en main et répondit à l'appel:
- "Commissaire Walbeck ?"
- "Oui"
- "Franz Salzmann, du service d'autopsie"
- "Ah ! oui, je vous écoute"
- "Vous êtes bien assis, vous allez être surpris: votre morte n'a pas été tuée par balle, mais par un caillou"
- "Un caillou ?" répéta Ernst incrédule
- "Oui, je … " mais Ernst l'interrompit: "un moment !"
et il remit le son de la télévision. Le reportage portait sur "son" affaire et il voulait entendre ce que disaient les journalistes. Il amplifia le son:
- "…dans la Brenslerstrasse. Il semblerait qu'il s'agisse d'une prostituée, assassinée par balle, la police a procédé à des interrogatoires, peut-être un règlement de compte dans les milieux de la prostitution".
- "Pff !" fit Ernst
- "un autre crime du même genre mais cette fois à Schwerin, où un passant a été tué également par une balle en pleine tête, cette fois en plein jour, un reportage de Kevin Höllbrein.
Ernst écouta attentivement le reportage, puis, se souvenant qu'il avait toujours son correspondant en ligne, il mit le combiné à l'oreille et dit:
- "écoutez Franz, il vaut mieux que je passe, vous m'expliquerez ça sur place, d'accord ?"
Franz confirma et la conversation se termina. Déjà un autre reportage avait succédé à celui qui intéressait le commissaire, aussi, il éteignit son téléviseur, et se saisit d'un journal qui traînait sur la table devant lui.
Le réveil fut désagréable, encore engoncé dans ses vêtements de la veille, Ernst, qui s'était endormi dans son canapé, s'étira en baillant. Il regarda sa montre, et son visage pris l'allure de celui d'un enfant qu'on venait de prendre en train de chiper des sucreries. Très vite, il se leva, et suivit un parcours assez désordonné qui le mena successivement à la cuisine, où il mit un café en route, à la salle de bains où il ôta ses vêtements, dans sa chambre où il en prépara d'autres, retour à la cuisine… il fit ainsi près de trois fois le tour des pièces et finit par être douché, rasé, habillé, et rassasié par le petit déjeuner qu'il avait engloutit presque d'un coup. En à peine vingt minutes, il était passé de sa position couchée dans son canapé à assise dans sa Porsche, et il se dirigeait à présent vers l'hôpital où il voulait éclaircir avec Franz ce que celui-ci lui avait dit la veille au soir.
Et il se répéta mentalement: "un caillou, un caillou ?"
Il gara sa voiture devant les services mortuaires de l'hôpital et pénétra dans les couloirs qu'il connaissait bien, car depuis qu'il était à la criminelle, ses visites au service d'autopsie étaient assez fréquentes. Il sonna à la porte, une jeune femme lui ouvrit, et, après l'avoir salué, il demanda à voir Franz Salzmann. Le légiste l'accueillit un peu froidement, car la conversation de la veille avait un peu tourné court à son goût, mais très vite il entra dans le vif du sujet:
"venez, suivez-moi, je vais vous faire voir quelque chose". Ernst lui emboîta le pas, il entrèrent dans ce lieu d'où beaucoup de jeunes inspecteurs sortent précipitamment après y être entrés tant l'atmosphère y est lugubre. Franz tendit à son visiteur une paire de gants en latex et en enfila également. Le commissaire reconnu quelques-uns uns des vêtements que portait Anika et qui étaient entassés dans un bac métallique. Dans un récipient plus petit, Franz prit en main un objet difforme et le montra en le tournant délicatement comme on le ferait avec un diamant, pour qu'on en voie bien tous les côtés. Ernst dit:
- "c'est le caillou ?"
- "oui, mais il est un peu spécial, en fait, c'est très certainement une météorite, tenez, soupesez-la" et le déposa dans la main de Walbeck. Ce dernier fut surpris par le poids de l'objet dont la densité lui paru extrêmement élevée.
- "voilà votre meurtrier, votre enquête va s'en trouver écourtée. Pour votre information, l'objet pèse 237 grammes et a une dimension moyenne de 22 millimètres. 28 à sa plus grande, 16 à sa plus petite. On attendait votre accord pour en prélever un échantillon et le faire analyser".
- "faites, je vous en prie" approuva Ernst.
- "la morte est décédée vers 23h10, elle s'est fracturée très légèrement l'occipital en tombant sur la tête et également le métacarpe du pouce droit sans doute en voulant retenir sa chute, c'est assez classique. La météorite si c'en est une, est entrée sous un angle de 62 degrés pratiquement dans l'axe du corps, elle devait donc marcher en direction de la gare, et est tombée à l'endroit où on l'a trouvée. L'objet a pénétré très profondément en perforant le poumon droit, en cassant une côte au passage. En fait, la résistance des tissus a dû le freiner, car il aurait très bien pu la traverser de part en part, malgré sa forme hétéroclite."
- "c'est vraiment un coup de malchance, se faire tuer par une parmi les faibles quantités de météorites qui tombent du ciel, passer au mauvais moment au mauvais endroit".
- "oui, elle n'a vraiment pas eu de chance ce soir là".
- "merci pour toutes ces explications, vous me tiendrez au courant pour l'analyse… je vous signe la décharge et comme ça vous pouvez la transférer".
A peine sorti du bâtiment, Ernst s'empressa d'appeler Paolo, et ce que son adjoint lui dit fut une nouvelle surprise:
- "tu devrais écouter la radio, le mort de Schwerin a aussi été tué par une météorite, et ce n'est pas tout, le mieux est que tu branches ta radio et que tu viennes ici, on a des dizaines d'appels".
- "D'accord, j'arrive !"
Le commissaire Walbeck sauta dans sa voiture et alluma aussitôt la radio puis démarra en trombe.
- "…Hamburg, Hannover, Lübeck et dans plusieurs autres villes dans le nord et le centre du pays, les journaux télévisés belges font état également de multiples cas un peu partout dans l'est du pays. Pour l'instant nous n'avons aucune confirmation officielle qu'il s'agisse bien d'une pluie de météorites, mais les informations semblent le montrer. Des dizaines d'accidents de la circulation et de blessés sont déjà recensés par les services de police et de secours, et nous recevons beaucoup d'appels sur notre antenne pour nous signaler d'autres cas. Les services de secours nous font dire que dans tous les cas, vous devez …".
Ernst du faire un écart brutal, car le motocycliste qui roulait devant lui, venait de tomber. Il arrêta sa Porsche et sortit pour lui porter secours. Fort heureusement, il n'avait que quelques rares éraflures, sa combinaison l'ayant bien protégé de la chute. Tous deux cherchaient ce qu'il l'avait fait chuter et ils ne mirent pas longtemps à voir le pneu éclaté. Aussitôt, guidé par une intuition, Ernst chercha autour de la machine à terre et trouva ce qu'il redoutait: une petite pierre comme celle qu'il avait eue entre les mains quelques minutes auparavant. Il regarda vers le ciel, puis, se ravisant, invita le motocycliste à monter dans sa voiture. Il appela les pompiers et tous deux attendirent leur arrivée.
Chapitre 3
METEORITES
Chaînes de télévision et radio étaient mobilisés pour inciter les populations à la prudence. Il était recommandé de rester chez soi ou de se mettre à couvert en attendant qu'on puisse estimer la durée de cette soudaine anomalie. Les animaux étaient affolés, leur sensibilité les faisait réagir parfois avec un extrême instinct de survie; on assista ainsi à l'évasion d'une dizaine de loups d'un parc zoologique qui avaient déchiqueté les parois de leur enclos, à la dévastation d'une volière où des centaines d'oiseaux s'étaient mutilés contre les grillages et d'autres tragiques accidents comme par exemple cette ferme, où, du fait de la concentration en météorites, un cheptel de plus de cinquante bêtes avait presque entièrement été décimé. Les pertes humaines étaient non moins catastrophiques, car déjà on dénombrait plusieurs dizaines de victimes sur une zone qui couvrait près d'un quart du nord de l'Europe. Les dégâts occasionnés étaient proportionnels à la taille des fragments. Car on en était sûr maintenant, il s'agissait de fragments provenant sans doute d'un seul et même astéroïde qui aurait explosé. Restait à savoir où et quand, car l'activité spatiale n'avait pas révélé de manière flagrante cette manifestation qui, autrement aurait pu être anticipée.
De par le monde les centres d'observation, les astronomes amateurs, tous observaient le ciel avec l'objectif de découvrir l'origine de ce qui se présentait déjà comme les prémices d'une catastrophe annoncée: la collision d'un météore avec la Terre. Depuis le temps qu'on étudiait probabilités et conséquences possibles d'un tel événement, il allait peut être bien se produire dans les prochains jours. Plus la densité de météorites augmentait, plus la panique commençait à se faire sentir, et les dirigeants relayés par les médias redoutaient une catastrophe humaine bien avant un hypothétique choc. D'ailleurs, pour l'instant, personne n'avait encore trouvé un quelconque morceau de taille suffisamment préoccupante parmi les nombreux débris qui continuaient d'affluer. Aussi loin que les télescopes puissent scruter les étoiles, on ne voyait que de petits éléments qui ne dépassaient guère la taille d'un ballon de football. Certes, la destruction que pouvait générer un objet de cette dimension tombant à près de 540 mètres par seconde était incommensurable, on avait assisté par exemple à l'implosion instantanée d'un édifice en construction au centre de Bruxelles et il faisait près de dix étages. La violence du choc avait été telle que des morceaux de béton avaient volé en éclat et avaient traversé de part en part des constructions voisines de celle qui avait été détruite. La poussière soulevée avait envahi le centre ville et l'onde de choc avait fait éclater les vitrines dans un rayon de 50 m autour de la zone, sans qu'il y ait eut de projectile. On imagine sans difficulté ce qu'un fragment gros comme une voiture par exemple pourrait avoir comme impact.
Les heures qui suivirent furent donc passées dans l'angoisse générale et on vit des scènes surréalistes caractérisées par un exode sans but ni fondement établi. Il fallut une force de conviction presque surhumaine pour rappeler à la raison tous ces gens qui faisaient leurs valises, remplissaient leurs congélateurs, dévalisaient littéralement les magasins de nourriture. Il fallait à tout prix interrompre ce processus dans l'œuf avant que pillages et violences ne succèdent à la panique générale. Le salut vint d'un
discours lucide, explicite et crédible apporté par un général d'armée britannique, un illustre inconnu qui sut trouver les mots justes pour calmer les ardeurs des fuyards. Dans les heures qui suivirent son intervention télévisée à la demande du Premier ministre anglais, le mouvement commença à se stabiliser, puis, de proche en proche, la communication passa et les gens commencèrent à comprendre qu'il était dans leur intérêt de ne pas céder à la panique désordonnée. Malgré tout, un flux migratoire se poursuivait vers le sud, même s'il s'amenuisait.
Dans le laboratoire parisien "Institut de Recherche Géologique et Physique" de la cité des sciences, une équipe s'était mobilisée pour étudier ces météorites. Leurs confrères allemands, belges, autrichiens avaient en effet décelé des anomalies dans la composition des cailloux et demandaient à tous les laboratoires spécialisés d'apporter leur confirmation à leur découverte. Les fragments étaient passés dans toutes sortes d'instruments de mesures: spectromètres, analyseurs optiques, par résonance, sondes nucléaires, nanosondes, bref, tout ce que la science moderne comportait de plus perfectionné pour venir à bout des étranges secrets que dissimulaient les météorites. Finalement, l'annonce fut faite discrètement étant donné le contexte déjà agité des dernières heures. On convoqua au siège du Consortium Européen des Sciences à Strasbourg, les plus grands scientifiques du moment et les représentants des Etats qui pouvaient faire le déplacement en moins de 24 heures. Le reste de la communauté politique et scientifique fut invité à assister à cette grande réunion par le biais des voies de télécommunications multiples dont disposait le gigantesque bâtiment qui se dressait au cœur de la "Cité Européenne", à l'est de Strasbourg.
C'est le lendemain donc, que la rencontre eut lieu, sous l'égide du professeur Alain Gambert du CIERPA le "Centre International d'Etude et de Recherche sur les Phénomènes Astrologiques". Il avait l'honneur d'exposer devant les quelques 90 personnes réunies en hémicycle et derrière leurs écrans, téléphones et autres Stiend, ce tout dernier produit des technologies de pointe en matière de communication optique, les conclusions des analyses sur les météorites. Il faut dire que ce qu'il allait annoncer allait sans aucun doute susciter des commentaires.
Après s'être éclairci la voix en toussant bruyamment, il se rapprocha du microphone qui se dressait devant lui sur le pupitre et, d'un ton monocorde, il déclara:
- " mesdames, messieurs les représentants des Etats, mesdames, messieurs, chers confrères, je vais vous exposer les conclusions que la communauté scientifique a tiré des analyses effectuées ces dernières quarante huit heures sur les fragments de météorites qui sont tombées récemment comme vous le savez certainement. Avant tout, je tiens à préciser que ces résultats sont fondés sur des analyses fiables et effectuées par plusieurs laboratoires sans concertation ayant pu influencer les conclusions. Voici en photographie agrandie, un des fragments analysé…"
L'écran géant qui le surplombait s'illumina soudain et on y reconnut un caillou difforme qui semblait poreux et dont l'aspect rappelait scories volcaniques du Vésuve. La démonstration du professeur Gambert s'accompagna d'un diaporama animé qui montrait toutes les imageries réelles et virtuelles qui avaient été faite depuis cet objet.
- "la composition chimique et physique de ces météorites est strictement identique, on peut donc conclure avec un taux d'erreur relativement faible qu'elles proviennent toutes d'un seul et même astéroïde qui aurait été pulvérisé. Là où l'affaire se complique c'est que l'analyse spectrale désigne des éléments dont la nature nous est inconnue. Autrement dit, ces éléments ne font pas partie des molécules connues dans notre système de planète. En soi, ce n'est guère étonnant si le fragment provient de zones si lointaines que la science n'en a pas encore exploré toutes les substances, mais la logique de leur structure n'en demeure pas moins un mystère. En effet, sur de nombreux points, les particules élémentaires qui constituent cette matière défient les lois basiques de la physique que nous connaissons. Mesdames, messieurs nous avons donc affaire à une matière nouvelle, dont la nature nous est totalement étrangère. La quantité de fragments disséminés un peu partout ne nous permet pas d'appliquer raisonnablement les principes fondamentaux de précaution sanitaire, mais comme nous ne savons pas les effets de cette matière sur nos organismes, ni sur l'environnement il convient d'être prudent. Malgré cela, nous n'avons à cette heure aucune information qui nous permette de redouter des conséquences épidémiologiques, pandémique ou d'autre nature infectieuse avérée. Une juste information en temps et en heure devra néanmoins être donnée aux populations afin de prévenir un risque éventuel. Les analyses n'ont pas révélé de signes de présence de vie sous les formes connues. Mais la traversée de l'atmosphère aurait pu en détruire les indices, aussi, il n'est pas exclu qu'elle ait pu être en cohabitation avec la matière."
Albert Solenbur, qui écoutait jusque là sans broncher se pencha vers son voisin et dit: "le vieux rêve des spationautes, trouver une vie extraterrestre" et il eut un rire étouffé. L'exposé que venait de faire l'éminent professeur Gambert avait retenu toute l'attention de son auditoire, cependant de légers murmures se faisaient entendre ça et là. On pouvait sentir une atmosphère où se mêlaient doutes, inquiétudes et interrogations. Les premières questions vinrent par les liaisons satellite, dont la qualité était altérée par les dommages causés par le grenaillage des pierres de l'espace à la fois aux satellites et aux paraboles de réception. La traduction de la présentation dans les différentes langues avait subit un décalage dans le temps qui provoqua un moment de pagaille que le directeur du CESS s'efforça de calmer. Dès que l'ordre fut rétabli, la parole fut donnée sous la gestion du directeur, assisté par un système automatisé qui déterminait l'ordre dans lequel étaient soumises les interventions.
La plupart des questions étaient centrées sur trois thèmes principaux et le professeur en fit rapidement une synthèse: Comment s'était-on assuré de la bonne interprétation des tests ? Savait-on combien de temps encore durerait la "pluie" ? Comment allait se faire l'information aux populations ?
Puisque c'était de son domaine de compétences, Gambert répondit à la première de ces interrogations:
- "Nous avons eu peu de temps pour réaliser les examens sur ces météorites, néanmoins, l'efficacité du matériel et la grande expérience des laboratoires et des spécialistes qui se sont concentrés sur le sujet ont donné des résultats sans ambiguïté. Pas moins de six cent analysent ont permis de faire concorder les mesures et toutes ont révélé les mêmes éléments qui ne répondent pas aux critères scientifiques connus et qui sont donc non interprétables. Nous les qualifierons d'extraterrestres. En ce qui concerne la durée probable de cet événement, je laisse la parole à John Downlany qui a participé au groupe d'étude astrologique sur ce phénomène.
- "Bonjour à vous tous, je vais effectivement vous parler de ce qui nous préoccupe tous: Combien de temps cela va t'il encore durer ? Je vous dis tout de suite que nous n'avons pas la réponse à cette question, car, afin de préserver les optiques des télescopes géants, nous avons réalisé les observations à partir de points d'observation décentrés par rapport aux sites de collision et avec des appareils plus modestes. La précision s'en trouve affectée, mais à l'heure ou je vous parle, il semble que le flux devrait encore se poursuivre jusqu'à l'aube, peut-être au-delà. Nous avons pu malgré tout faire une simulation des zones frappées en supposant que l'axe dans lequel se produisent les pénétrations dans l'atmosphère reste le même, ce qui est très vraisemblable s'il s'agit d'une implosion d'un astre. Le tracé va lentement se propager vers le nord-est ce qui va laisser l'Europe à l'abri ces prochaines heures et va plutôt toucher les contrées moins habitées."
Downlany resta encore quelques secondes à attendre des réactions, puis se tourna vers Gambert:
- "merci" fit ce dernier "Monsieur le Président va maintenant s'adresse à vous pour vous parler de la communication".
Andreï Borlov était resté en retrait jusqu'à ce moment, or c'était lui pourtant qui présidait le Haut Conseil des Etats de l'Union fondé en 2009 à la suite des catastrophes écologiques de cette année là. Il était un ancien du "bloc de l'est" mais avait su prôner respect et conciliation dans les moments difficiles qu'avait traversée l'Europe en 2009. Les conséquences du vieillissement du parc nucléaire civil de l'ex Union Soviétique avaient nécessité des mesures drastiques pour enrayer la catastrophe qui en résultait sur le plan écologique. Cette fois encore, on fit appel à ce talentueux diplomate et la planète toute entière s'était mobilisée face à la situation de crise. Même si, à ce jour, tout n'était pas encore résolu, l'œuvre commune avait permis d'éviter le pire. On comptait donc sur sa sagesse pour préparer l'annonce de cette nouvelle crise.
- "Mesdames, messieurs, la mission qui nous incombe à présent est des plus délicate: de la façon dont elle sera menée, dépend la réaction des populations. Nous devons…"
Il n'eut pas le temps de poursuivre, le directeur s'était approché de lui précipitamment et lui avait mis un papier sur le pupitre en le regardant comme s'il avait eu soudain une vision d'horreur. En lisant le mot, Andreï eut un mouvement de recul très lent, posa sa main gauche sur le pupitre, regarda un moment en direction de l'assemblée incrédule qui commençait déjà à émettre une rumeur. Borlov posa doucement le papier, s'approcha du micro et dit:
- "des éléments nouveaux sont apparus, les télescopes ont repéré un morceau de taille plus grande, on n'arrive pas encore à discerner ses contours, mais il s'approche de nous avec la même vitesse que les météorites. Je… je… sa taille est d'au moins 50 mètres de diamètre…".
Il n'eut pas besoin de continuer, la salle était debout, les uns se tenant la tête; les autres pleurant, d'autres courant dans les escaliers pour sortir de l'amphithéâtre, car tous avaient déjà compris ce que cela signifiait: un tel choc pouvait pulvériser une ville entière et tout détruire sur des centaines de kilomètres autour en quelques minutes. Tel une bombe, par ses retombées, il anéantirait toute forme de vie sur l'étendue d'un continent, voire plus. Dès lors, toute précaution pour une annonce perdait tout son sens, rien, ni personne ne pouvait enrayer le processus de la catastrophe. Andreï Borlov hurla dans le micro pour ramener le silence, et il eut beaucoup de difficulté à y parvenir, mais lorsqu'un calme relatif fut revenu, il demanda aux chefs d'états de convoquer d'urgence leurs Etats Majors pour mettre en place une stratégie.
Chapitre 4
COLLISION ANNONCEE
Cela faisait près de trois jours que Sonia Melvill, journaliste à Euro-News Chanel n'avait pas fermé l'œil. Les événements se succédaient à une telle cadence que cela ne lui accordait guère que quelques minutes de répit de temps à autre. Elle ne voulait en aucun cas perdre une miette de ce qui se passait, c'était l'affaire du siècle, et le reportage de sa vie, elle le savait. Depuis le début de la matinée, elle n'avait cessé de rassembler du matériel de prise de vue, et maintenant elle tentait de se constituer une équipe avec les quelques collègues qui n'étaient pas encore partis en mission. Les chaînes de télévision du monde entier étaient concentrées sur la "chose" qui allait bouleverser l'humanité.
Sonia attrapa son sac à main et se rua vers la salle des conférences. Elle en poussa la porte battante du pied, tenant d'une main un attaché case et son pardessus et de l'autre une caméra numérique dernier cri qu'elle avait réussi à préserver de la ruée sur le matériel qui sévissait depuis la veille au soir. Sans autre forme de politesse elle interrompit bruyamment le cours du briefing qui se tenait là et hurla:
- "il me faut une équipe de reportage de suite, on part à l'instant !"
Personne n'eut le temps ni même le courage de contester sa requête formulée avec autant d'autorité, quatre personnes se levèrent et lui emboîtèrent le pas. Elle, sans attendre une réponse de l'assemblée, avait lâché la porte qu'elle retenait avec son talon et courrait déjà dans le long couloir circulaire qui ceinturait l'étage. nerveuse, elle se mit devant l'ascenseur et dit à haute voix en direction du micro:
- "Melvill, sous-sol, cinq personnes !" et les portes s'ouvrirent juste au moment ou le reste de son équipe arrivait.
- "Jacques, tu as quelle voiture cette semaine ?"
- "Messaro, sept places et toute la quincaille de transmission"
- "parfait", et elle lui tendit la caméra.
Les portes s'ouvrirent silencieusement sur le garage et tous se dirigèrent vers le monospace qu'avait désigné Jacques. En moins trente secondes, ils furent installés et le véhicule démarra en trombe.
A Taverny dans le Val d'Oise, les chefs d'Etat Major et le ministre de l'intérieur français s'étaient installés au poste de commandement de crise et, alors que les informations arrivaient en temps réel, l'écran géant diffusait les images retransmises depuis le Centre de Télécommunication de Pleumeur-Bodou dans les côtes d'Armor, A peine vingt heures après l'annonce faite à Strasbourg par Andreï Borlov, les formes de l'objet qui s'approchait à grande vitesse de la Terre s'étaient précisées. Toute la nuit, les observateurs étaient restés à scruter l'espace, en direction de ce qui était supposé être une énorme météorite. Désormais, les formes régulières de la "chose" laissaient peu de doute: il ne s'agissait pas d'une météorite, mais d'un objet artificiel. Chacun se gardait d'avancer la thèse qui semblait de plus en plus probable, tant son évocation éveillait des fantasmes les plus incroyables. L'imagination était à l'œuvre, et, loin des réalités, les médias se laissaient aller à des extrapolations sans réel fondement. Les spéculations allaient bon train pour être les premiers à annoncer ce qu'aucune des communautés scientifiques ou politique ne s'était encore risquée à rendre publique. Pourtant, il fallait se rendre bientôt à l'évidence: la chose était le fruit d'une intelligence, et, manifestement, pas de notre planète Terre.
Le Général Bernard Perescamp s'adressa en ces termes à la salle de contrôle du PC de Taverny:
- "Messieurs, nous entrons dans une ère nouvelle, nous ne savons pas encore ce qui nous attend, aussi, chacun doit désormais prendre la mesure de ses responsabilités. L'OVNI (Objet Volant Non Identifié) qui s'approche sera sur nous d'ici deux heures s'il garde sa vitesse actuelle. D'après les informations que nous recevons en temps réel, l'axe actuel le conduit droit vers notre pays. Je demande à tous les corps d'armée, de se tenir prêt à une action sur ordre explicite du haut commandement, nous devons être opérationnels dès maintenant. Les chefs de zones se placeront sous le commandement direct du Ministère des armées qui a pris son poste ici même. Je dirige personnellement le PC de crise. L'ensemble des réseau de communication est sous le contrôle direct du PC opérationnel. Nous sommes en alerte rouge, ce qui signifie que le feu nucléaire est rendu possible s'il nous l'est demandé. Un avis aux populations est en cours de diffusion, par l'intermédiaire des médias audiovisuels ainsi que par les centres de proximité. Merci !" conclut-il.
Aussitôt le silence relatif qui avait régné durant son intervention, fut à nouveau rompu par la reprise d'une activité intense aux différents postes de travail. Sur l'écran qui surplombait la grande salle, on distinguait la forme allongée qui faisait immédiatement penser à une sorte de gigantesque aile delta. Ses contours se précisaient et on eut dit un dérivé d'une navette spatiale, mi-avion, mi-fusée. Un affichage qui servait habituellement à ponctuer les phases ses missions spatiales décomptait le temps, l'altitude et la vitesse relative de l'engin jusqu'à son hypothétique contact avec le sol terrestre. Toutes les minutes, une voix synthétique annonçait l'échéance: "contact dans H moins 103 minutes" et l'afficheur indiquait une vitesse stable de 9800 mètres par secondes. Les ingénieurs faisaient de rapides estimations et le chef de salle s'informa auprès de l'un d'eux qui lui fit une synthèse de la situation:
- "si l'OVNI arrive à cette vitesse dans l'atmosphère, sa vitesse sera de 30 pour cent plus élevée que celle d'une navette, il risque la désintégration. Pour éviter que cette masse ne s'écrase sur terre avec les mêmes conséquences qu'une bombe de 10 mégatonnes, il faut qu'il réduise sa vitesse à 140 mètres par secondes. Les météorites sont freinées dans un rapport de 1 à 30 en traversant l'atmosphère. Mais elles perdent de la masse, et on ne sait pas ce qu'il adviendra de cette chose. Si elle garde sa masse, elle devrait subir une décélération équivalente, ça devrait la conduite à environ 500 kilomètres par heure."
- "merci Max" dit Franck à son collègue en lui donnant une petite tape sur l'épaule.
Franck était chef de salle seulement depuis trois semaines, et cette toute nouvelle mission lui allait à merveille, du moins jusqu'à maintenant, où, malgré un entraînement hors norme, il commençait à perdre quelque peu ses repères. Personne ne l'avait préparé à un tel événement et, pour le détendre, ses collègues l'émoustillaient en évoquant les très rares cheveux qu'il avait encore et qu'il risquait de perdre. En réalité, tout le monde était "sur les nerfs", le petit geste amical pour Maxens était symbolique de la volonté de détendre l'atmosphère.
Il retourna s'asseoir derrière son écran, mit son stylo entre ses dents et fixa l'image devant lui. La forme élégante qui envahissait la presque totalité de l'écran était seulement brouillée par la piètre qualité des caméras suiveuses. Il finit le café froid qu'il s'était versé quelques heures auparavant, et se leva: l'image venait de se brouiller, des parasites s'étaient substitués à celle de l'OVNI.
- "la pluie de météorite vient de cesser !" cria un des hommes en serrant son casque audio sur ses oreilles, on va avoir une vue du module Diatron".
Et, à peine avait-il dit cela que l'écran se partagea en quatre parties avec quatre vues différentes et chacune d'elles se stabilisa après quelques soubresauts. En haut à gauche, l'image d'origine qui montrait la poursuite caméra depuis le sol, en dessous, une vue du scanner optique du satellite Quantic dont on venait d'ouvrir les panneaux protecteurs et qui avait miraculeusement échappé au bombardement des pierres spatiales, à droite en haut, l'image du télescope VLT (Very Large Télescope) en provenance du nord du Chili et enfin, en dessous, l'image la plus nette, provenant d'un élément de la station orbitale ISS et qui était déjà opérationnel: Diatron. C'était un module qui faisait partie des toutes premières sections de la station internationale et il était chargé des prises de vue et retransmission. Son équipement de haute technologie permettait d'obtenir des images de très bonne qualité et là, il donnait pleinement satisfaction: enfin on put voir "l'objet" sans les perturbations atmosphériques et sans la gêne occasionnée par la pluie de météorites.
Il avait une forme élancée, un profil aérodynamique avec une légère proéminence au centre, comme une sorte de fuselage, qui commençait en pente douce depuis l'avant, atteignait son maximum dans le premier tiers et s'amincissait en allant vers l'arrière et les côtés ressemblaient à des ailes de raie. Un voile de poussière entourait cette vision, les météorites ayant laissé derrière elles une traînée de particules très fines. Cela empêchait de voir des détails, comme par exemple s'il y avait des ouvertures, des signes ou indications, et même, la couleur était indéfinissable. C'était majestueux et non sans rappeler les formes imaginées par des réalisateurs de films de science-fiction. Le décomptage sortit les spectateurs de leur fascination: "contact dans H moins 68 minutes" et poursuivi "11 minutes avant entrée dans l'atmosphère".
Tous les ingénieurs de vol se concentrèrent et, sur les écrans devant chacun d'eux, des paramètres incompréhensibles pour un novice défilaient à une allure vertigineuse. L'émotion pour les uns, la concentration pour les autres étaient à leur paroxysme. En général, leur travail consistait plutôt à permettre aux équipages d'astronautes de regagner la terre ferme dans les meilleures conditions possibles, mais maintenant, le temps qui s'égrainait rapprochait tout le monde de plusieurs issues possibles. Soit l'OVNI pénétrait dans l'atmosphère sans décélération et serait détruit par l'intense chaleur, soit, toujours dans la même hypothèse, il en était protégé par des matériaux inconnus sur terre ou encore il freinerait sa course et alors qu'adviendrait-il une fois qu'il aurait passé cette phase critique et qu'il aurait rejoint la stratosphère. "contact dans H moins 58 minutes, … une minute avant l'entrée dans l'atmosphère" la réponse allait bientôt tomber. Par dix seconde puis une par une, la voix synthétique annonçait le temps restant. Et puis ce fut enfin le moment: "quatre, trois, deux, un, … entrée dans l'atmosphère terrestre". Les yeux se promenaient entre les différents écrans qui brillaient dans la grande salle, le silence était complet hormis le bruit de machines. Puis tous les regards convergèrent vers l'écran central où l'on voyait à présent une intense lumière qui drainait à sa suite une traîne de feu. Quelques secondes après, tous les instruments optiques ne furent plus en mesure de la suivre, à l'exception du satellite Quantic, qui transmettait l'image thermique de l'objet. Lorsqu'il fut hors de distance de ses capteurs, les quatre secteurs image de l'écran géant se fondirent à nouveau en un seul et c'était la caméra du centre d'observation du Pic du Midi dans les Alpes françaises qui avait pris le relais.
Pour l'instant on ne voyait rien d'autre que le ciel, et on fouillait les nuages sans vraiment savoir précisément où allait apparaître la forme attendue. Il faut dire que, contrairement à un programme spatial minuté et tracé par avance, la trajectoire était ici des plus incertaines. Lorsque le décompteur afficha et annonça: "contact dans H moins 41 minutes" quelqu'un hurla:
- "le voilà !"
Mais nul ne savait s'il s'agissait d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle. Les faits étaient là: l'OVNI avait traversé l'atmosphère sans y avoir été carbonisé. Les caméras en témoignaient, il était en un seul morceau, plus encore, il était intact. Les ordinateurs reprirent alors leurs calculs pour évaluer sa nouvelle vitesse de descente et sa trajectoire jusqu'à l'impact.
Centre de Télécommunication de Pleumeur-Bodou
ISS - Station spatiale internationale
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