14 mai 2008
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Merci chers lecteurs, vous m'encouragez à écrire par votre assiduité.
plus de 600 lecteurs pour "LUEUR BLEUE"
et déjà plus de 700 pour "ABSENCE et COLLISION"
Voici donc comme annoncé ma troisième publication
"LE GOUFFRE DU NOIRMONT"
Notes concernant la présente publication
Ce récit n'a pour but que de divertir le lecteur, toute ressemblance avec des personnes,
des lieux ou des situations existantes ou ayant existé est purement fortuite.
Les patronymes et fonctions ne font nullement référence à la réalité de
personnes morales ou physiques, ils sont le fruit de la création de l'auteur.
La reproduction totale ou partielle de ce texte est
strictement soumise à l'approbation de son auteur
sans laquelle des poursuites pourraient être engagées.
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Sommaire:
LUEUR BLEUE
Chapitre 1
ANIKA
Le bruit que faisaient les talons montants sur le trottoir laissait deviner que le pas se pressait, révélant le désir qu'avait Anika de fuir au plus vite ces ruelles sombres qu'elle arpentait depuis le début de la soirée. Frénétiquement, elle fit glisser ses doigts sur les billets qui garnissaient son sac à main et qui constituaient son revenu pour la journée. Elle s'efforçait de recompter mentalement ce que chacun de ses clients lui avait versé et se dit qu'elle avait réalisé un de ses meilleurs bilans.
Un frisson l'envahit, car malgré son long manteau d'hiver, le froid naissant en ce début de novembre s'engouffrait et ce n'étaient pas les courts vêtements qu'elle portait en dessous qui la réchauffaient. Elle avait peur aussi, car le quartier était mal fréquenté et son gagne-pain pouvait susciter la convoitise des rôdeurs qu'elle pouvait croiser à une heure aussi tardive. Elle jeta un rapide coup d'œil à sa montre, elle ne voulait pas manquer le dernier train qui la ramènerai chez elle et qui partait à 23h30.
Elle pensa à sa fille Astrid qui dormait depuis déjà plusieurs heures et elle sourit en pensant que d'ici l'été elle aurait accumulé assez d'argent pour lui payer de vraies vacances au bord de la mer. Depuis sa naissance, lorsque Gherart les avait abandonnées, Anika avait cherché un travail qui lui permettrait de payer son loyer, mais ses bagages scolaires étaient loin de lui ouvrir toutes les portes et elle s'était résignée à quelques petits boulots souvent temporaires. Mais rapidement sa situation était devenue précaire et elle craignait que les services sociaux ne lui retirent sa fille.
La peur au ventre, mise au pied du mur, la jeune femme avait commencé à offrir ses charmes en pensant que c'était provisoire, mais le temps n'avait pas arrangé sa situation et elle comptait toujours sur des lendemains meilleurs. Elle avait bien songé à quitter sa ville natale, mais Berlin lui avait tant apporté, elle avait vécu l'histoire en assistant au démantèlement du mur, et puis, elle ne savait pas où aller. Elle avait espéré trouver en Gherart Bruckner un héros libérateur qui l'aurait emmené à sa suite vers d'autres cieux, mais c'était sans compter la naissance d'Astrid qui avait fait perdre ses esprits à cet ancien soldat qui ne voulait pas assumer son nouveau rôle de père. Elle l'avait connu juste après la chute du mur en pleine période de réunification des deux Allemagne. Il symbolisait à ses yeux la libération de ce régime qui avait tant perturbé sa famille pour finalement la décimer quelques années avant les évènements de 1989. Gherart était entré dans sa vie alors que les berlinois fêtaient jour et nuit, des semaines durant, la fin d'une époque totalitaire. A bord de sa Traban qu'il avait racheté pour une bouchée de pain à un habitant de l'est, il avait faillit la renverser, tant les freins de cette antiquité roulante étaient peu efficaces. D'abord sous le choc de cet accident évité de justesse, elle était vite tombée sous le charme de ce beau blond, qui avait usé de tout son talent de séducteur pour lui présenter ses excuses. Quelques verres et quelques rencontres plus tard avaient eu raison de la jeune femme. Désormais, elle en était convaincue, c'est lui qui lui permettrait de surmonter l'absence de sa famille.
Anika releva la tête en entendant au bout de la Brenslerstrasse le trafic d'une rue plus passante et ce bruit la rassura. Elle n'était plus bien loin de la gare maintenant et le train arriverait à quai dans seulement vingt minutes, ce qui lui permit de ralentir son pas. Une fois à bord du train qui la mènerait jusqu'à la banlieue nord de Berlin, elle pourrait s'adonner à la lecture du FrauMagazin qu'elle avait acheté plus tôt dans l'après midi, et notamment de la page des annonces où figurent parfois des employeurs potentiels. Elle distinguait à présent les lumières de la grande rue et les bruits de la circulation se faisaient plus distincts.
Elle perçut à peine le petit sifflement qui précéda la violente douleur qu'elle ressentit soudain à la poitrine. Hébétée, elle baissa la tête et aperçut la tache de sang qui commençait à maculer son manteau beige clair. Elle laissa tomber son sac à main sur le trottoir et, endolorie par la blessure, elle fit un effort considérable pour desserrer la ceinture qui enserrait son corps afin d'ouvrir son manteau et de voir ce qui venait de la frapper. Une larme perla à son œil, et les forces commençaient à lui manquer. Les maisons accolées devenaient floues, les bruits de la rue distante d'à peine quelques dizaines de mètres s'estompèrent et, dans un ultime effort, elle ouvrit son manteau juste avant que ses jambes ne la trahissent.
Anika s'écroula sur le dos, sa tête heurta violemment le sol et du sang s'écoula de sa bouche. Dans la pénombre, la faible lueur de l'enseigne de l'hôtel devant lequel elle s'était affalée, éclairait son caraco bleu turquoise qui habillait à peine son torse. Les reflets que produisait le néon sur les paillettes furent bientôt éteints car le sang envahissait rapidement le tissus.
Sur le trottoir, à côté d'elle, l'hebdomadaire qu'elle s'apprêtait à lire pendant son trajet de retour, était tombé du sac et s'était ouvert à la page des sciences. Un article évoquait la découverte et l'observation récente de nouvelles étoiles dans notre galaxie. L'étoile Anika, elle, venait de s'éteindre. Au loin, un bruit de freinage se fit entendre, le train venait d'entrer en gare. Il repartirait sans Anika, sans ses rêves de vacances estivales.
Le lendemain, Carlos descendit de la plate-forme à l'arrière du camion de ramassage des poubelles. Il pénétra dans la ruelle à peine éclairée des premières lueurs de l'aube et, se saisissant de la première poubelle à sa portée, il jeta un regard lointain pour évaluer le nombre de passages qu'il aurait à faire pour tout ramener au véhicule. Il aperçut alors une forme sur le trottoir et s'en approcha pour mieux voir. Lorsqu'il fut en mesure d'identifier ce qui l'avait intrigué, il eut d'abord un mouvement de recul. Il lâcha la poignée qu'il tenait encore en main et la poubelle se renversa avec un bruit tel que plusieurs chats détalèrent soudain de plusieurs endroits de la rue.
Carlos cria en direction du camion: "Rodriguo !" et, comme il n'obtint pas de réponse il renouvela son appel et l'accompagna d'un sifflement strident en introduisant ses doigts entre ses lèvres. Une ombre se dessina au coin de la rue, et Carlos sut que son appel avait été entendu, il fait un grand signe du bras pour inviter son collègue à le rejoindre, puis s'avança vers le corps inanimé de la jeune femme.
L'espagnol était un dur, pourtant, il eut du mal à retenir un hoquet. Le spectacle qu'il voyait lui fit horreur: étendue dans une mare de sang qui avait ruisselée jusque dans le caniveau, la femme regardait fixement le ciel gris. Rodriguo arriva à ses côtés, ils se regardèrent sans un mot, et Rodriguo lâcha un juron en espagnol puis, se ravisant soudain, se signa et ajouta: "Santa Maria !".
Carlos s'approcha encore malgré son appréhension et mit un genou à terre à côté de la tête de la malheureuse victime. Il fit mine de regarder brièvement si elle était encore en vie, bien qu'il n'eut aucun doute à ce sujet et, ainsi qu'il l'avait vu faire dans des films, il ôta son gant et avanca sa main vers le visage d'Anika pour lui refermer les paupières. "Qu'est-ce que tu fais ?" hurla Rodriguo.
Surpris par l'interpellation, Carlos se jeta en arrière et manqua de tomber. "Ne la touche pas, il ne faut rien toucher, il faut appeler la police" dit Rodriguo en accompagnant ses paroles d'une gestuelle très éloquente. Carlos se releva et acquiesça: "d'accord, rejoints Maurice, moi, j'attends ici". Le vacarme avait éveillé quelques résidents et les volets commencèrent à s'entrouvrir. La porte de l'hôtel dont l'enseigne était maintenant éteinte s'ouvrit et un petit bonhomme hirsute descendit les quelques marches qui lui permirent de rejoindre Carlos. Il proféra quelques jurons dans une langue étrangère indéfinissable tant sa voix était éraillée, et ajouta: "polici, polici !". Carlos se tourna vers lui et dit: "c'est bon, c'est bon, calmos, la police va venir". "Qué passa ?" reprit l'autre, "je ne sais pas", répondit Carlos manifestement agacé.
De son côté, Rodriguo qui avait rejoint le camion ouvrit la portière et dit à Maurice: "Mauricio, il faut qué tou appelles la police, il y a une femme là-bas, elle est morte, Carlos est resté à côté". Sans répondre, Maurice descendit de son siège de conducteur, ouvrit sa combinaison et se saisit du téléphone portable qu'il avait en poche. Lorsqu'il entendit décrocher le service de police, il expliqua calmement la situation. Après avoir enregistré l'appel dans la main courante, le stationnaire du poste de police repris son téléphone et appela son chef.
Ernst Walbeck était du genre irascible et ce réveil brutal à cinq heures du matin ne fut pas de nature à le mettre dans de bonnes dispositions. Karl, le stationnaire qui l'avait réveillé en fit immédiatement les frais: "qu'est-ce que c'est ?" dit fortement le commissaire sur un ton qui ne laissait planer aucun doute sur son humeur. Mais Karl ne se laissa pas démonter et expliqua en quelques mots qu'une morte avait été trouvée dans une rue et qu'il avait cru bon de prévenir le commissaire. Ernst le remercia et lui confirma qu'il se rendait au commissariat. Il lui demanda de prévenir Moretti son second, pour qu'ils se rejoignent au bureau.
La cafetière n'eut pas le temps de terminer son programme "café court", Ernst avait déjà enfilé ses vêtements et bu la faible quantité de café qui avait eu le temps de filtrer. Il fit la grimace, car il avait trop allongé la dose et le goût ne lui plu pas. Il prit son imperméable sur le bras, fouilla les poches pour en extraire des clés, puis sortit rapidement de son appartement. Le commissaire Walbeck était fier de sa Porsche presque neuve qu'il avait acheté à bon prix et sourit en pensant qu'il ressemblait à cet inspecteur célèbre d'une série TV américaine, engoncé dans son imperméable, à la voiture près évidemment. Tout en se dirigeant vers le centre ville, il termina de s'habiller, fermant les boutons de sa chemise, enfonçant le bas de celle-ci tant bien que mal dans son pantalon et finissant le tout par un coiffage rapide à l'aide de sa main qu'il passa d'un coup dans ses cheveux grisonnants.
Abandonnant le camion, et leur tournée de ramassage des poubelles, Maurice et Rodrigue avaient rejoint Carlos. Celui-ci essayait tant bien que mal de convaincre les badauds qui s'accumulaient autour de la victime de ne rien toucher et de s'écarter. Sa forte corpulence l'aidait bien dans cette tâche et personne n'avait osé résister à ce colosse de plus de cent kilos. Mais l'arrivée de ses deux collègues le rassura, car il n'aurait pas pu tenir longtemps face aux curieux.
Dans la confusion, la liasse de billets qui garnissait le sac à main d'Anika avait déjà été subtilisée. Grâce au renfort des deux autres éboueurs, un espace conséquent fut créé autour du lieu et d'autres personnes aidaient à présent à maintenir la place ainsi gagnée. Carlos jeta un rapide coup d'œil vers la jeune victime que la clarté naissante commençait à éclairer du haut des toitures et il pensa: "dommage ! ".
Paolo Moretti était penché sur son bureau les deux mains à plat sur un plan, cherchant où se trouvait cette fameuse Brenslerstrasse, lorsque Ernst entra dans le commissariat. Ce dernier se dirigea droit vers son adjoint et ami Paolo, saluant au passage les quelques présents affairés, dont Marcus Reztger, le doyen des inspecteurs qui, comme à son habitude, lui rendit son salut "à la militaire" en ancien soldat qu’il était. Depuis l'appel que le stationnaire avait noté à 4h52, plusieurs agents avaient en effet été tirés de leur sommeil pour faire les préparatifs. Un détachement d'une dizaine de policiers s'étaient déjà mis en route pour baliser la zone.
Ernst demanda:
- "tu as du nouveau ?"
- "non, peu de choses, c'est une femme, la trentaine semble t'il, ce sont les éboueurs qui l'ont trouvée"
- " tu as envoyé du monde ?"
- "Karl s'en est chargé, il y a huit hommes qui sont partis"
- "bon, c'est où que ça se passe ?"
- "justement, je cherche où est cette rue,… ah ! voilà, c'est juste à côté de la gare Berlin-Gesundbrunnen".
- "c'est parti !" dit Ernst, puis en s'adressant à Karl qui téléphonait: "si on nous cherche, appelle sur mon portable".
Karl acquiesça d'un hochement de la tête tout en continuant sa conversation et les deux hommes sortirent.
Ernst aurait bien troqué la Volkswagen de fonction contre sa Porsche, mais il était en service commandé et, de plus, pour aller dans ce quartier, il préférait ne pas risquer d'abîmer sa belle sportive. Toutes sirènes hurlantes, les deux policiers traversèrent une partie de la banlieue nord pour se rendre sur les lieux du drame. Sur place, les agents qui les avaient précédés avaient déjà barré la ruelle et fait reculer les badauds. Ce déploiement de forces de police avait suscité la curiosité des habitants et attiré les journalistes.
Il y avait aussi deux ambulances et les services d'urgence médicale. Dès qu'il eut franchi les barrages matérialisés par des bandelettes, le commissaire Walbeck regarda en direction du médecin qui était venu avec les secours d'urgence. Celui-ci fit un signe négatif de la tête, qui renseigna Ernst sur l'état de la victime. Elle était donc bien morte. Accompagné du médecin et de Moretti, il s'approcha du lieu où gisait le corps ensanglanté. Quelqu'un avait simplement couvert le visage d'un linge que le médecin souleva délicatement.
Sans quitter le visage de la jeune femme des yeux il questionna: "personne n'a rien bougé ?"
Un agent de police répondit: "depuis notre arrivée, seulement le visage a été recouvert, mais rien n'a été bougé". "Voici les premiers témoins" poursuivit-il en désignant Carlos, Rodrigue et Maurice.
- "Bien, prenez leurs coordonnées, leurs témoignages et demandez-leur d'attendre, j'arrive de suite".
- "Bien commissaire"
Ernst s'accroupit auprès du corps, et Paolo, prenant appui avec ses mains sur ses genoux, se pencha pour mieux voir et entendre ce que son chef allait dire.
- "c'est moche, hein ?"
- "oui Ernst, et pourtant j'en ai déjà vu"
Ernst entrouvrit le sac à main, fouilla brièvement, mais ne trouva pas ce qu'il y cherchait:
- "pas d'argent !"
Il esquissa une moue, car la présence d'argent, sa quantité, auraient été des indices sur ce qui avait précédé le crime. Il regarda en direction des éboueurs et commenta:
- "relève tous les détails que tu pourras voir, fais-toi aider, moi, je vais interroger les trois gus là bas". Et, avant de se relever: "tu as remarqué, le tissus est comme explosé, on dirai du gros calibre"
- "Ouais, curieux, même si c'est un règlement de compte, celui qui a fait ça n'y est pas allé par quatre chemins".
- "Fais prendre un maximum de photos, puis mets le sac sous scellé, on détaillera son contenu au bureau".
Carlos était en train d'expliquer comment il avait découvert la scène en entrant dans la ruelle, lorsque Ernst l'interrompit:
- "c'est donc vous qui étiez le premier ici ?"
- "oui inspecteur"
- "Komissar, s'il vous plaît"
- "pardon"
Ernst se rapprocha du trio qu'un des agents avait isolé dans un endroit plus calme, et il se fit raconter en détail tout ce qui avait précédé l'arrivée des premiers policiers sur les lieux, et Carlos ne se faisait pas prier, tant il redoutait qu'on ne l'accuse de quoi que ce soit. Assisté de Rodrigue et de Maurice, il expliquait avec moult détails tout ce qu'il avait vu et entendu. A plusieurs reprises, Ernst dut l'interrompre tant il avait du mal à noter le flot d'information que lui donnaient les trois hommes. Lorsqu'il eut rassemblé ce qui l'intéressait, il demanda aux trois éboueurs:
- "vous voudrez bien passer au commissariat, disons vers 10 heures, pour faire votre déposition ?" Ce n'était pas dans les habitudes du commissaire d'être aussi courtois, et son subordonné resté à ses côtés et qui n'avait rien perdu de l'interrogatoire en fut tout étonné. Il se tourna vers Paolo qui venait de les rejoindre avec un regard interrogateur qui voulait dire: "qu'est-ce qu'il a à être aussi gentil aujourd'hui ?", et Paolo de répondre en haussant les épaules et en souriant.
Berlin
Chapitre 2
LA MENACE
Sur le trajet du retour, Ernst ne fut pas très prolixe, il cogitait. Paolo fit défiler les photos sur l'écran de l'appareil numérique. La question de son ami le tira de ses rêveries:
- "où est-ce qu'ils emmènent le corps ?"
- "Hochberg Platz" répondit Paolo.
- "qu'est-ce qu'on sait ?"
- "Anika Grezzel, 32 ans, elle habite à Frohnau, apparemment elle rentrait chez elle, elle n'avait pas de clé de voiture sur elle ni dans son sac, mais un plan du réseau de trains de banlieues."
- "Quelqu'un l'a reconnue dans le quartier ?"
- "non, pas que je sache"
- "un téléphone ?"
- "oui, mais je suis tombé sur un répondeur"
- "on y va, tu as l'adresse ?"
Paolo profita d'une pause imposée par le trafic pour entrer l'adresse qui figurait sur la carte d'identité dans l'ordinateur de bord qui comportait une fonction de localisation par GPS. En quelques secondes, le quartier où résidait Anika apparut sur l'écran. Un bref appui sur une touche lança le processus qui leur désigna le chemin à suivre jusqu'à la Wahnfriedstrasse
En chemin, Paolo recomposa le numéro de téléphone de l'appartement d'Anika, et, bonne surprise, une femme répondit. C'était une voisine. Astrid, la fille d'Anika s'était réfugiée chez elle en ne voyant pas sa maman au réveil et elles étaient toutes deux retournées dans l'appartement en attendant des nouvelles. Le policier leur demanda de rester sur place, et de n'ouvrir la porte qu'à leur arrivée.
Paolo avait déjà atteint l'appartement au quatrième étage, alors que Ernst traînait ses kilos excédentaires dans la cage d'escalier. Aimablement, son ami lui demanda: "ça va ?". Ernst bougonna et arriva essoufflé sur le palier.
- "vous pouvez ouvrir madame Baumann, c'est la police, je vous ai parlé au téléphone tout à l'heure" annonça Moretti.
On entendit la clé tourner dans la serrure, puis un verrou s'ouvrir, et enfin la porte s'entrebâilla. Après avoir contrôlé les cartes que lui tendaient Ernst et Paolo, la femme ouvrit en décrochant la chaînette de sécurité. Son expression se crispa et elle demanda:
- "qu'est ce qui se passe ?".
Paolo lui demanda: "c'est Astrid ?" en désignant la petite fille.
- "oui, c'est la fille de madame Grezzel"
Paolo invita Astrid à lui montrer sa chambre pendant que Ernst expliqua à la gardienne providentielle que Anika était morte. Il ne donna pas de détails, d'ailleurs, il n'eut pas besoin de le faire, car madame Baumann était déjà en pleurs.
Pendant ce temps, Paolo essayait de questionner la fillette: "sais-tu où est ta maman ?"
- "non monsieur"
- "depuis quand est-elle partie ?"
- "je sais pas, elle était là quand je me suis couchée hier soir"
Il continua prudemment à tenter de savoir ce que savait Astrid. Puis, l'invitant à le suivre, il retourna au salon où il avait laissé Ernst avec madame Baumann.
- "rien" fit-il à Ernst qui se pencha vers la fillette et, en la dévisageant lui dit:
- "tu sais, ta maman ne va pas rentrer, il faut que tu viennes avec nous, tu peux aller t'habiller ?"
Astrid interrogea sa voisine du regard et celle-ci approuva:
- "va t'habiller Astrid, tu peux aller avec ces messieurs"
Et, alors qu'elle se dirigeait vers sa chambre, Paolo reprit la suite en s'adressant à madame Baumann:
- "nous aurons besoin de votre déposition, madame, si vous voulez bien, nous dire tout ce que vous savez, nous vous entendrons au Commissariat Kaltbrück Polozeïamt, dont voici l'adresse", et il lui tendit une carte.
Ingrid Baumann sécha ses larmes et confirma le rendez-vous pour l'après-midi.
Astrid, n'était pas à son aise sur la banquette arrière de la Volkswagen, aussi, Paolo qui la scrutait dans le rétroviseur, se retourna et l'interrogea:
- "quel âge as-tu Astrid ?"
- "neuf ans, bientôt dix"
- "ça arrive parfois que ta maman ne soit pas là le matin quand tu te réveilles ?"
- "je sais pas, oui, je crois"
- "tu as un papa, une mamie ou quelqu'un qui habite près d'ici ?"
- "non, papa il est parti et je n'ai plus que ma maman, mes papis et mamies ils sont tous déjà morts".
Pendant le reste du trajet, Paolo, s'efforça de préparer le travail de la psychologue de la brigade qui aurait la difficile mission d'annoncer à la fillette la mort de sa mère. Ernst quant à lui, continuait à imaginer quel proxénète, ou client ou quelque autre individu avait pu aussi sauvagement abattre Anika en pleine rue.
Carlos et ses deux collègues attendaient déjà depuis une demi-heure au commissariat lorsque les deux policiers arrivèrent. Moretti confia Astrid au bons soins de Jania, une jeune recrue qui avait beaucoup de talents relationnels et lui sembla la meilleure personne qui pourrait s'occuper de la petite fille. Toute la journée, le commissariat fut en effervescence; les interrogatoires et dépositions se succédaient, entrecoupés par les appels téléphoniques incessants de la presse et des journalistes de tous bords qui voulaient faire leurs choux gras de cet assassinat pour alimenter les nouvelles du soir. Il faut dire qu'au commissariat, personne ne se doutait encore de ce que la mort d'Anika avait de prémonitoire.
Vers 19 heures, Paolo, Marcus et trois autres inspecteurs se réunirent dans le bureau de leur chef et chacun apporta sa pierre à l'édifice de l'enquête.
- "messieurs, je vous écoute !" dit Ernst d'un ton cérémonial.
Moretti fut le premier à parler, faisant une synthèse de tous les éléments dont il avait connaissance:
- "Anika Grezzel, née à Berlin Est RDA le 11 août 1978, les parents sont morts lorsqu'elle avait 16 ans, cause officielle: accident de voiture, mais il se pourrait qu'ils aient tenté de s'évader vers l'ouest. Une fille: Astrid née le 14 janvier 2001 d'une liaison avec un ancien soldat de RFA Gherart Bruckner 44 ans. Il l'a quitté après la naissance d'Astrid et réside maintenant à Potsdam où il est chauffagiste. Plus de contact avec la victime depuis leur séparation. A priori, aucun lien avec l'affaire. La victime avait peu de relations connues, et très peu d'échanges avec ses voisins, à l'exception de sa voisine de palier madame Ingrid Baumann qui sert occasionnellement de nounou. Anika se prostituait depuis 6 ou 7 ans environ, après que ses réserves en banque ont commencé à lui faire défaut. A partir de cette période on retrouve des versements irréguliers de sommes en liquide qui sont probablement ses revenus nocturnes. Pas de proxénète dans son entourage, si elle en avait un, ses versements n'auraient pas été aussi conséquents. D'après des tickets de train et d'achats retrouvés chez elle et dans son sac, elle devait certainement faire toujours le même quartier. On a retrouvé quelques clients, mais ça n'a rien donné de concret… à toi Franz".
- "d'après les témoignages recueillis sur place, personne n'a rien entendu jusqu'au moment où le corps a été retrouvé par le service de ramassage des ordures. La victime n'a pas été déplacée, mais on est incapable de dire si le contenu du sac était complet. On n'y a pas trouvé d'argent, mis à part quelques pièces de un et deux euros. Sa recette de la soirée devait au moins se monter à 400 euros si on en croit les clients retrouvés. Les éboueurs disent qu'il y avait beaucoup de voyeurs avant l'arrivée de la police et que c'est sans doute là que l'argent a été volé. Sinon, dans le sac on n'a retrouvé que sa carte d'identité, une photo de son père, quelques tickets de caisse datant de la semaine, mais pas de la veille et du nécessaire de maquillage, peigne, et un préservatif dans son emballage provenant d'un distributeur du quartier, c'est tout".
- "en tous cas, elle ne sera pas morte du sida" dit Ernst sur un ton ironique qui ne fit sourire que lui. "Marcus, les dépositions ?".
- "les éboueurs paraissent sincères, en tous cas, l'argent volé n'a pas été retrouvé sur eux ni dans le camion, on a gardé leurs coordonnées au cas ou… leur patron dit que ce sont des gars nickel, et qu'il n'a jamais eu de problème avec eux. Ils habitent tous à Berlin même. Quant-à la voisine, elle ne sait pas grand chose de la vie nocturne d'Anika, elle ne lui connaissait pas d'amis réguliers, encore moins d'ennemis."
- "autre chose ?" questionna Ernst en balayant ses collaborateurs du regard.
Paolo reprit la parole:
- "elle avait un magazine féminin sur elle, elle y avait entouré une annonce d'emploi, on a appelé l'annonceur, mais il n'avait pas eu d'appel de sa part. Le légiste confirmera sans doute, mais pas de piqûre de seringue, pas de restes de poudre ou quoi que ce soit dans son sac, bref, clean."
- "bon sang!" reprit Ernst, "pourquoi a t'on flingué une prostituée ordinaire, sans histoire à priori et qui ne fréquente pas le milieu de la drogue, surtout avec un calibre qui lui a fait un trou aussi gros que mon pouce ?" il dit cela en regardant son doigt usé par le manque de soins et qui était d'assez gros diamètre. "quelle merde, on va certainement avoir du fil à retordre si on n'a pas plus à se mettre sous la dent !".
- "attendons le rapport d'autopsie" suggéra calmement Paolo pour le rassurer.
- "bien, messieurs, c'est tout pour aujourd'hui, merci et à demain 7 heures, on remet le couvert" conclut Ernst en se levant de sa chaise. Il attrapa son imperméable, fouilla ses poches pour chercher ses clés, pendant que ses hommes sortaient un à un de son bureau. Paolo, qui avait senti chez lui l'empressement d'en découdre avec cette affaire, lui dit:
- "je passe voir le légiste à l'hôpital en rentrant si tu veux"
- "non, c'est bon, rentre chez toi, ta femme et tes gosses t'attendent, on verra ça demain matin".
Paolo savait que cette remarque était empreinte d'un peu de jalousie, car contrairement à Ernst qui vivait seul depuis son divorce, il avait une vie bien rangée et, de temps à autre, son ami lui faisait bien remarquer cette différence. Pourtant, il était souvent l'hôte privilégié de la famille Moretti, il était même le parrain du cadet de la famille.
En rentrant dans son appartement, Ernst jeta son imperméable sur le dossier du fauteuil du salon et s'affala dans son canapé. Il attrapa la télécommande de la télévision et chercha une chaîne qui diffusait les informations. Le journal de la nuit devait commencer dans quelques minutes, il se releva donc pour se chercher de quoi faire un repas rapide.
Depuis la cuisine, il entendit le générique du journal et retourna précipitamment s'asseoir face à l'écran.
- "Mesdames et messieurs bonsoir, voici les titres de notre édition de la nuit: deux assassinats la nuit dernière à Berlin et Schwerin, la police enquête sur ces crimes en pleine rue, on ne sait pas encore s'il y a une relation entre eux. Politique avec…" à ce moment le téléphone sonna, tirant Ernst de sa concentration. Il appuya sur la touche "MUTE" de la télécommande, mais, tout en gardant un œil sur le téléviseur, il prit le combiné en main et répondit à l'appel:
- "Commissaire Walbeck ?"
- "Oui"
- "Franz Salzmann, du service d'autopsie"
- "Ah ! oui, je vous écoute"
- "Vous êtes bien assis, vous allez être surpris: votre morte n'a pas été tuée par balle, mais par un caillou"
- "Un caillou ?" répéta Ernst incrédule
- "Oui, je … " mais Ernst l'interrompit: "un moment !"
et il remit le son de la télévision. Le reportage portait sur "son" affaire et il voulait entendre ce que disaient les journalistes. Il amplifia le son:
- "…dans la Brenslerstrasse. Il semblerait qu'il s'agisse d'une prostituée, assassinée par balle, la police a procédé à des interrogatoires, peut-être un règlement de compte dans les milieux de la prostitution".
- "Pff !" fit Ernst
- "un autre crime du même genre mais cette fois à Schwerin, où un passant a été tué également par une balle en pleine tête, cette fois en plein jour, un reportage de Kevin Höllbrein.
Ernst écouta attentivement le reportage, puis, se souvenant qu'il avait toujours son correspondant en ligne, il mit le combiné à l'oreille et dit:
- "écoutez Franz, il vaut mieux que je passe, vous m'expliquerez ça sur place, d'accord ?"
Franz confirma et la conversation se termina. Déjà un autre reportage avait succédé à celui qui intéressait le commissaire, aussi, il éteignit son téléviseur, et se saisit d'un journal qui traînait sur la table devant lui.
Le réveil fut désagréable, encore engoncé dans ses vêtements de la veille, Ernst, qui s'était endormi dans son canapé, s'étira en baillant. Il regarda sa montre, et son visage pris l'allure de celui d'un enfant qu'on venait de prendre en train de chiper des sucreries. Très vite, il se leva, et suivit un parcours assez désordonné qui le mena successivement à la cuisine, où il mit un café en route, à la salle de bains où il ôta ses vêtements, dans sa chambre où il en prépara d'autres, retour à la cuisine… il fit ainsi près de trois fois le tour des pièces et finit par être douché, rasé, habillé, et rassasié par le petit déjeuner qu'il avait engloutit presque d'un coup. En à peine vingt minutes, il était passé de sa position couchée dans son canapé à assise dans sa Porsche, et il se dirigeait à présent vers l'hôpital où il voulait éclaircir avec Franz ce que celui-ci lui avait dit la veille au soir.
Et il se répéta mentalement: "un caillou, un caillou ?"
Il gara sa voiture devant les services mortuaires de l'hôpital et pénétra dans les couloirs qu'il connaissait bien, car depuis qu'il était à la criminelle, ses visites au service d'autopsie étaient assez fréquentes. Il sonna à la porte, une jeune femme lui ouvrit, et, après l'avoir salué, il demanda à voir Franz Salzmann. Le légiste l'accueillit un peu froidement, car la conversation de la veille avait un peu tourné court à son goût, mais très vite il entra dans le vif du sujet:
"venez, suivez-moi, je vais vous faire voir quelque chose". Ernst lui emboîta le pas, il entrèrent dans ce lieu d'où beaucoup de jeunes inspecteurs sortent précipitamment après y être entrés tant l'atmosphère y est lugubre. Franz tendit à son visiteur une paire de gants en latex et en enfila également. Le commissaire reconnu quelques-uns uns des vêtements que portait Anika et qui étaient entassés dans un bac métallique. Dans un récipient plus petit, Franz prit en main un objet difforme et le montra en le tournant délicatement comme on le ferait avec un diamant, pour qu'on en voie bien tous les côtés. Ernst dit:
- "c'est le caillou ?"
- "oui, mais il est un peu spécial, en fait, c'est très certainement une météorite, tenez, soupesez-la" et le déposa dans la main de Walbeck. Ce dernier fut surpris par le poids de l'objet dont la densité lui paru extrêmement élevée.
- "voilà votre meurtrier, votre enquête va s'en trouver écourtée. Pour votre information, l'objet pèse 237 grammes et a une dimension moyenne de 22 millimètres. 28 à sa plus grande, 16 à sa plus petite. On attendait votre accord pour en prélever un échantillon et le faire analyser".
- "faites, je vous en prie" approuva Ernst.
- "la morte est décédée vers 23h10, elle s'est fracturée très légèrement l'occipital en tombant sur la tête et également le métacarpe du pouce droit sans doute en voulant retenir sa chute, c'est assez classique. La météorite si c'en est une, est entrée sous un angle de 62 degrés pratiquement dans l'axe du corps, elle devait donc marcher en direction de la gare, et est tombée à l'endroit où on l'a trouvée. L'objet a pénétré très profondément en perforant le poumon droit, en cassant une côte au passage. En fait, la résistance des tissus a dû le freiner, car il aurait très bien pu la traverser de part en part, malgré sa forme hétéroclite."
- "c'est vraiment un coup de malchance, se faire tuer par une parmi les faibles quantités de météorites qui tombent du ciel, passer au mauvais moment au mauvais endroit".
- "oui, elle n'a vraiment pas eu de chance ce soir là".
- "merci pour toutes ces explications, vous me tiendrez au courant pour l'analyse… je vous signe la décharge et comme ça vous pouvez la transférer".
A peine sorti du bâtiment, Ernst s'empressa d'appeler Paolo, et ce que son adjoint lui dit fut une nouvelle surprise:
- "tu devrais écouter la radio, le mort de Schwerin a aussi été tué par une météorite, et ce n'est pas tout, le mieux est que tu branches ta radio et que tu viennes ici, on a des dizaines d'appels".
- "D'accord, j'arrive !"
Le commissaire Walbeck sauta dans sa voiture et alluma aussitôt la radio puis démarra en trombe.
- "…Hamburg, Hannover, Lübeck et dans plusieurs autres villes dans le nord et le centre du pays, les journaux télévisés belges font état également de multiples cas un peu partout dans l'est du pays. Pour l'instant nous n'avons aucune confirmation officielle qu'il s'agisse bien d'une pluie de météorites, mais les informations semblent le montrer. Des dizaines d'accidents de la circulation et de blessés sont déjà recensés par les services de police et de secours, et nous recevons beaucoup d'appels sur notre antenne pour nous signaler d'autres cas. Les services de secours nous font dire que dans tous les cas, vous devez …".
Ernst du faire un écart brutal, car le motocycliste qui roulait devant lui, venait de tomber. Il arrêta sa Porsche et sortit pour lui porter secours. Fort heureusement, il n'avait que quelques rares éraflures, sa combinaison l'ayant bien protégé de la chute. Tous deux cherchaient ce qu'il l'avait fait chuter et ils ne mirent pas longtemps à voir le pneu éclaté. Aussitôt, guidé par une intuition, Ernst chercha autour de la machine à terre et trouva ce qu'il redoutait: une petite pierre comme celle qu'il avait eue entre les mains quelques minutes auparavant. Il regarda vers le ciel, puis, se ravisant, invita le motocycliste à monter dans sa voiture. Il appela les pompiers et tous deux attendirent leur arrivée.
Chapitre 3
METEORITES
Chaînes de télévision et radio étaient mobilisés pour inciter les populations à la prudence. Il était recommandé de rester chez soi ou de se mettre à couvert en attendant qu'on puisse estimer la durée de cette soudaine anomalie. Les animaux étaient affolés, leur sensibilité les faisait réagir parfois avec un extrême instinct de survie; on assista ainsi à l'évasion d'une dizaine de loups d'un parc zoologique qui avaient déchiqueté les parois de leur enclos, à la dévastation d'une volière où des centaines d'oiseaux s'étaient mutilés contre les grillages et d'autres tragiques accidents comme par exemple cette ferme, où, du fait de la concentration en météorites, un cheptel de plus de cinquante bêtes avait presque entièrement été décimé. Les pertes humaines étaient non moins catastrophiques, car déjà on dénombrait plusieurs dizaines de victimes sur une zone qui couvrait près d'un quart du nord de l'Europe. Les dégâts occasionnés étaient proportionnels à la taille des fragments. Car on en était sûr maintenant, il s'agissait de fragments provenant sans doute d'un seul et même astéroïde qui aurait explosé. Restait à savoir où et quand, car l'activité spatiale n'avait pas révélé de manière flagrante cette manifestation qui, autrement aurait pu être anticipée.
De par le monde les centres d'observation, les astronomes amateurs, tous observaient le ciel avec l'objectif de découvrir l'origine de ce qui se présentait déjà comme les prémices d'une catastrophe annoncée: la collision d'un météore avec la Terre. Depuis le temps qu'on étudiait probabilités et conséquences possibles d'un tel événement, il allait peut être bien se produire dans les prochains jours. Plus la densité de météorites augmentait, plus la panique commençait à se faire sentir, et les dirigeants relayés par les médias redoutaient une catastrophe humaine bien avant un hypothétique choc. D'ailleurs, pour l'instant, personne n'avait encore trouvé un quelconque morceau de taille suffisamment préoccupante parmi les nombreux débris qui continuaient d'affluer. Aussi loin que les télescopes puissent scruter les étoiles, on ne voyait que de petits éléments qui ne dépassaient guère la taille d'un ballon de football. Certes, la destruction que pouvait générer un objet de cette dimension tombant à près de 540 mètres par seconde était incommensurable, on avait assisté par exemple à l'implosion instantanée d'un édifice en construction au centre de Bruxelles et il faisait près de dix étages. La violence du choc avait été telle que des morceaux de béton avaient volé en éclat et avaient traversé de part en part des constructions voisines de celle qui avait été détruite. La poussière soulevée avait envahi le centre ville et l'onde de choc avait fait éclater les vitrines dans un rayon de 50 m autour de la zone, sans qu'il y ait eut de projectile. On imagine sans difficulté ce qu'un fragment gros comme une voiture par exemple pourrait avoir comme impact.
Les heures qui suivirent furent donc passées dans l'angoisse générale et on vit des scènes surréalistes caractérisées par un exode sans but ni fondement établi. Il fallut une force de conviction presque surhumaine pour rappeler à la raison tous ces gens qui faisaient leurs valises, remplissaient leurs congélateurs, dévalisaient littéralement les magasins de nourriture. Il fallait à tout prix interrompre ce processus dans l'œuf avant que pillages et violences ne succèdent à la panique générale. Le salut vint d'un
discours lucide, explicite et crédible apporté par un général d'armée britannique, un illustre inconnu qui sut trouver les mots justes pour calmer les ardeurs des fuyards. Dans les heures qui suivirent son intervention télévisée à la demande du Premier ministre anglais, le mouvement commença à se stabiliser, puis, de proche en proche, la communication passa et les gens commencèrent à comprendre qu'il était dans leur intérêt de ne pas céder à la panique désordonnée. Malgré tout, un flux migratoire se poursuivait vers le sud, même s'il s'amenuisait.
Dans le laboratoire parisien "Institut de Recherche Géologique et Physique" de la cité des sciences, une équipe s'était mobilisée pour étudier ces météorites. Leurs confrères allemands, belges, autrichiens avaient en effet décelé des anomalies dans la composition des cailloux et demandaient à tous les laboratoires spécialisés d'apporter leur confirmation à leur découverte. Les fragments étaient passés dans toutes sortes d'instruments de mesures: spectromètres, analyseurs optiques, par résonance, sondes nucléaires, nanosondes, bref, tout ce que la science moderne comportait de plus perfectionné pour venir à bout des étranges secrets que dissimulaient les météorites. Finalement, l'annonce fut faite discrètement étant donné le contexte déjà agité des dernières heures. On convoqua au siège du Consortium Européen des Sciences à Strasbourg, les plus grands scientifiques du moment et les représentants des Etats qui pouvaient faire le déplacement en moins de 24 heures. Le reste de la communauté politique et scientifique fut invité à assister à cette grande réunion par le biais des voies de télécommunications multiples dont disposait le gigantesque bâtiment qui se dressait au cœur de la "Cité Européenne", à l'est de Strasbourg.
C'est le lendemain donc, que la rencontre eut lieu, sous l'égide du professeur Alain Gambert du CIERPA le "Centre International d'Etude et de Recherche sur les Phénomènes Astrologiques". Il avait l'honneur d'exposer devant les quelques 90 personnes réunies en hémicycle et derrière leurs écrans, téléphones et autres Stiend, ce tout dernier produit des technologies de pointe en matière de communication optique, les conclusions des analyses sur les météorites. Il faut dire que ce qu'il allait annoncer allait sans aucun doute susciter des commentaires.
Après s'être éclairci la voix en toussant bruyamment, il se rapprocha du microphone qui se dressait devant lui sur le pupitre et, d'un ton monocorde, il déclara:
- " mesdames, messieurs les représentants des Etats, mesdames, messieurs, chers confrères, je vais vous exposer les conclusions que la communauté scientifique a tiré des analyses effectuées ces dernières quarante huit heures sur les fragments de météorites qui sont tombées récemment comme vous le savez certainement. Avant tout, je tiens à préciser que ces résultats sont fondés sur des analyses fiables et effectuées par plusieurs laboratoires sans concertation ayant pu influencer les conclusions. Voici en photographie agrandie, un des fragments analysé…"
L'écran géant qui le surplombait s'illumina soudain et on y reconnut un caillou difforme qui semblait poreux et dont l'aspect rappelait scories volcaniques du Vésuve. La démonstration du professeur Gambert s'accompagna d'un diaporama animé qui montrait toutes les imageries réelles et virtuelles qui avaient été faite depuis cet objet.
- "la composition chimique et physique de ces météorites est strictement identique, on peut donc conclure avec un taux d'erreur relativement faible qu'elles proviennent toutes d'un seul et même astéroïde qui aurait été pulvérisé. Là où l'affaire se complique c'est que l'analyse spectrale désigne des éléments dont la nature nous est inconnue. Autrement dit, ces éléments ne font pas partie des molécules connues dans notre système de planète. En soi, ce n'est guère étonnant si le fragment provient de zones si lointaines que la science n'en a pas encore exploré toutes les substances, mais la logique de leur structure n'en demeure pas moins un mystère. En effet, sur de nombreux points, les particules élémentaires qui constituent cette matière défient les lois basiques de la physique que nous connaissons. Mesdames, messieurs nous avons donc affaire à une matière nouvelle, dont la nature nous est totalement étrangère. La quantité de fragments disséminés un peu partout ne nous permet pas d'appliquer raisonnablement les principes fondamentaux de précaution sanitaire, mais comme nous ne savons pas les effets de cette matière sur nos organismes, ni sur l'environnement il convient d'être prudent. Malgré cela, nous n'avons à cette heure aucune information qui nous permette de redouter des conséquences épidémiologiques, pandémique ou d'autre nature infectieuse avérée. Une juste information en temps et en heure devra néanmoins être donnée aux populations afin de prévenir un risque éventuel. Les analyses n'ont pas révélé de signes de présence de vie sous les formes connues. Mais la traversée de l'atmosphère aurait pu en détruire les indices, aussi, il n'est pas exclu qu'elle ait pu être en cohabitation avec la matière."
Albert Solenbur, qui écoutait jusque là sans broncher se pencha vers son voisin et dit: "le vieux rêve des spationautes, trouver une vie extraterrestre" et il eut un rire étouffé. L'exposé que venait de faire l'éminent professeur Gambert avait retenu toute l'attention de son auditoire, cependant de légers murmures se faisaient entendre ça et là. On pouvait sentir une atmosphère où se mêlaient doutes, inquiétudes et interrogations. Les premières questions vinrent par les liaisons satellite, dont la qualité était altérée par les dommages causés par le grenaillage des pierres de l'espace à la fois aux satellites et aux paraboles de réception. La traduction de la présentation dans les différentes langues avait subit un décalage dans le temps qui provoqua un moment de pagaille que le directeur du CESS s'efforça de calmer. Dès que l'ordre fut rétabli, la parole fut donnée sous la gestion du directeur, assisté par un système automatisé qui déterminait l'ordre dans lequel étaient soumises les interventions.
La plupart des questions étaient centrées sur trois thèmes principaux et le professeur en fit rapidement une synthèse: Comment s'était-on assuré de la bonne interprétation des tests ? Savait-on combien de temps encore durerait la "pluie" ? Comment allait se faire l'information aux populations ?
Puisque c'était de son domaine de compétences, Gambert répondit à la première de ces interrogations:
- "Nous avons eu peu de temps pour réaliser les examens sur ces météorites, néanmoins, l'efficacité du matériel et la grande expérience des laboratoires et des spécialistes qui se sont concentrés sur le sujet ont donné des résultats sans ambiguïté. Pas moins de six cent analysent ont permis de faire concorder les mesures et toutes ont révélé les mêmes éléments qui ne répondent pas aux critères scientifiques connus et qui sont donc non interprétables. Nous les qualifierons d'extraterrestres. En ce qui concerne la durée probable de cet événement, je laisse la parole à John Downlany qui a participé au groupe d'étude astrologique sur ce phénomène.
- "Bonjour à vous tous, je vais effectivement vous parler de ce qui nous préoccupe tous: Combien de temps cela va t'il encore durer ? Je vous dis tout de suite que nous n'avons pas la réponse à cette question, car, afin de préserver les optiques des télescopes géants, nous avons réalisé les observations à partir de points d'observation décentrés par rapport aux sites de collision et avec des appareils plus modestes. La précision s'en trouve affectée, mais à l'heure ou je vous parle, il semble que le flux devrait encore se poursuivre jusqu'à l'aube, peut-être au-delà. Nous avons pu malgré tout faire une simulation des zones frappées en supposant que l'axe dans lequel se produisent les pénétrations dans l'atmosphère reste le même, ce qui est très vraisemblable s'il s'agit d'une implosion d'un astre. Le tracé va lentement se propager vers le nord-est ce qui va laisser l'Europe à l'abri ces prochaines heures et va plutôt toucher les contrées moins habitées."
Downlany resta encore quelques secondes à attendre des réactions, puis se tourna vers Gambert:
- "merci" fit ce dernier "Monsieur le Président va maintenant s'adresse à vous pour vous parler de la communication".
Andreï Borlov était resté en retrait jusqu'à ce moment, or c'était lui pourtant qui présidait le Haut Conseil des Etats de l'Union fondé en 2009 à la suite des catastrophes écologiques de cette année là. Il était un ancien du "bloc de l'est" mais avait su prôner respect et conciliation dans les moments difficiles qu'avait traversée l'Europe en 2009. Les conséquences du vieillissement du parc nucléaire civil de l'ex Union Soviétique avaient nécessité des mesures drastiques pour enrayer la catastrophe qui en résultait sur le plan écologique. Cette fois encore, on fit appel à ce talentueux diplomate et la planète toute entière s'était mobilisée face à la situation de crise. Même si, à ce jour, tout n'était pas encore résolu, l'œuvre commune avait permis d'éviter le pire. On comptait donc sur sa sagesse pour préparer l'annonce de cette nouvelle crise.
- "Mesdames, messieurs, la mission qui nous incombe à présent est des plus délicate: de la façon dont elle sera menée, dépend la réaction des populations. Nous devons…"
Il n'eut pas le temps de poursuivre, le directeur s'était approché de lui précipitamment et lui avait mis un papier sur le pupitre en le regardant comme s'il avait eu soudain une vision d'horreur. En lisant le mot, Andreï eut un mouvement de recul très lent, posa sa main gauche sur le pupitre, regarda un moment en direction de l'assemblée incrédule qui commençait déjà à émettre une rumeur. Borlov posa doucement le papier, s'approcha du micro et dit:
- "des éléments nouveaux sont apparus, les télescopes ont repéré un morceau de taille plus grande, on n'arrive pas encore à discerner ses contours, mais il s'approche de nous avec la même vitesse que les météorites. Je… je… sa taille est d'au moins 50 mètres de diamètre…".
Il n'eut pas besoin de continuer, la salle était debout, les uns se tenant la tête; les autres pleurant, d'autres courant dans les escaliers pour sortir de l'amphithéâtre, car tous avaient déjà compris ce que cela signifiait: un tel choc pouvait pulvériser une ville entière et tout détruire sur des centaines de kilomètres autour en quelques minutes. Tel une bombe, par ses retombées, il anéantirait toute forme de vie sur l'étendue d'un continent, voire plus. Dès lors, toute précaution pour une annonce perdait tout son sens, rien, ni personne ne pouvait enrayer le processus de la catastrophe. Andreï Borlov hurla dans le micro pour ramener le silence, et il eut beaucoup de difficulté à y parvenir, mais lorsqu'un calme relatif fut revenu, il demanda aux chefs d'états de convoquer d'urgence leurs Etats Majors pour mettre en place une stratégie.
Chapitre 4
COLLISION ANNONCEE
Cela faisait près de trois jours que Sonia Melvill, journaliste à Euro-News Chanel n'avait pas fermé l'œil. Les événements se succédaient à une telle cadence que cela ne lui accordait guère que quelques minutes de répit de temps à autre. Elle ne voulait en aucun cas perdre une miette de ce qui se passait, c'était l'affaire du siècle, et le reportage de sa vie, elle le savait. Depuis le début de la matinée, elle n'avait cessé de rassembler du matériel de prise de vue, et maintenant elle tentait de se constituer une équipe avec les quelques collègues qui n'étaient pas encore partis en mission. Les chaînes de télévision du monde entier étaient concentrées sur la "chose" qui allait bouleverser l'humanité.
Sonia attrapa son sac à main et se rua vers la salle des conférences. Elle en poussa la porte battante du pied, tenant d'une main un attaché case et son pardessus et de l'autre une caméra numérique dernier cri qu'elle avait réussi à préserver de la ruée sur le matériel qui sévissait depuis la veille au soir. Sans autre forme de politesse elle interrompit bruyamment le cours du briefing qui se tenait là et hurla:
- "il me faut une équipe de reportage de suite, on part à l'instant !"
Personne n'eut le temps ni même le courage de contester sa requête formulée avec autant d'autorité, quatre personnes se levèrent et lui emboîtèrent le pas. Elle, sans attendre une réponse de l'assemblée, avait lâché la porte qu'elle retenait avec son talon et courrait déjà dans le long couloir circulaire qui ceinturait l'étage. nerveuse, elle se mit devant l'ascenseur et dit à haute voix en direction du micro:
- "Melvill, sous-sol, cinq personnes !" et les portes s'ouvrirent juste au moment ou le reste de son équipe arrivait.
- "Jacques, tu as quelle voiture cette semaine ?"
- "Messaro, sept places et toute la quincaille de transmission"
- "parfait", et elle lui tendit la caméra.
Les portes s'ouvrirent silencieusement sur le garage et tous se dirigèrent vers le monospace qu'avait désigné Jacques. En moins trente secondes, ils furent installés et le véhicule démarra en trombe.
A Taverny dans le Val d'Oise, les chefs d'Etat Major et le ministre de l'intérieur français s'étaient installés au poste de commandement de crise et, alors que les informations arrivaient en temps réel, l'écran géant diffusait les images retransmises depuis le Centre de Télécommunication de Pleumeur-Bodou dans les côtes d'Armor, A peine vingt heures après l'annonce faite à Strasbourg par Andreï Borlov, les formes de l'objet qui s'approchait à grande vitesse de la Terre s'étaient précisées. Toute la nuit, les observateurs étaient restés à scruter l'espace, en direction de ce qui était supposé être une énorme météorite. Désormais, les formes régulières de la "chose" laissaient peu de doute: il ne s'agissait pas d'une météorite, mais d'un objet artificiel. Chacun se gardait d'avancer la thèse qui semblait de plus en plus probable, tant son évocation éveillait des fantasmes les plus incroyables. L'imagination était à l'œuvre, et, loin des réalités, les médias se laissaient aller à des extrapolations sans réel fondement. Les spéculations allaient bon train pour être les premiers à annoncer ce qu'aucune des communautés scientifiques ou politique ne s'était encore risquée à rendre publique. Pourtant, il fallait se rendre bientôt à l'évidence: la chose était le fruit d'une intelligence, et, manifestement, pas de notre planète Terre.
Le Général Bernard Perescamp s'adressa en ces termes à la salle de contrôle du PC de Taverny:
- "Messieurs, nous entrons dans une ère nouvelle, nous ne savons pas encore ce qui nous attend, aussi, chacun doit désormais prendre la mesure de ses responsabilités. L'OVNI (Objet Volant Non Identifié) qui s'approche sera sur nous d'ici deux heures s'il garde sa vitesse actuelle. D'après les informations que nous recevons en temps réel, l'axe actuel le conduit droit vers notre pays. Je demande à tous les corps d'armée, de se tenir prêt à une action sur ordre explicite du haut commandement, nous devons être opérationnels dès maintenant. Les chefs de zones se placeront sous le commandement direct du Ministère des armées qui a pris son poste ici même. Je dirige personnellement le PC de crise. L'ensemble des réseau de communication est sous le contrôle direct du PC opérationnel. Nous sommes en alerte rouge, ce qui signifie que le feu nucléaire est rendu possible s'il nous l'est demandé. Un avis aux populations est en cours de diffusion, par l'intermédiaire des médias audiovisuels ainsi que par les centres de proximité. Merci !" conclut-il.
Aussitôt le silence relatif qui avait régné durant son intervention, fut à nouveau rompu par la reprise d'une activité intense aux différents postes de travail. Sur l'écran qui surplombait la grande salle, on distinguait la forme allongée qui faisait immédiatement penser à une sorte de gigantesque aile delta. Ses contours se précisaient et on eut dit un dérivé d'une navette spatiale, mi-avion, mi-fusée. Un affichage qui servait habituellement à ponctuer les phases ses missions spatiales décomptait le temps, l'altitude et la vitesse relative de l'engin jusqu'à son hypothétique contact avec le sol terrestre. Toutes les minutes, une voix synthétique annonçait l'échéance: "contact dans H moins 103 minutes" et l'afficheur indiquait une vitesse stable de 9800 mètres par secondes. Les ingénieurs faisaient de rapides estimations et le chef de salle s'informa auprès de l'un d'eux qui lui fit une synthèse de la situation:
- "si l'OVNI arrive à cette vitesse dans l'atmosphère, sa vitesse sera de 30 pour cent plus élevée que celle d'une navette, il risque la désintégration. Pour éviter que cette masse ne s'écrase sur terre avec les mêmes conséquences qu'une bombe de 10 mégatonnes, il faut qu'il réduise sa vitesse à 140 mètres par secondes. Les météorites sont freinées dans un rapport de 1 à 30 en traversant l'atmosphère. Mais elles perdent de la masse, et on ne sait pas ce qu'il adviendra de cette chose. Si elle garde sa masse, elle devrait subir une décélération équivalente, ça devrait la conduite à environ 500 kilomètres par heure."
- "merci Max" dit Franck à son collègue en lui donnant une petite tape sur l'épaule.
Franck était chef de salle seulement depuis trois semaines, et cette toute nouvelle mission lui allait à merveille, du moins jusqu'à maintenant, où, malgré un entraînement hors norme, il commençait à perdre quelque peu ses repères. Personne ne l'avait préparé à un tel événement et, pour le détendre, ses collègues l'émoustillaient en évoquant les très rares cheveux qu'il avait encore et qu'il risquait de perdre. En réalité, tout le monde était "sur les nerfs", le petit geste amical pour Maxens était symbolique de la volonté de détendre l'atmosphère.
Il retourna s'asseoir derrière son écran, mit son stylo entre ses dents et fixa l'image devant lui. La forme élégante qui envahissait la presque totalité de l'écran était seulement brouillée par la piètre qualité des caméras suiveuses. Il finit le café froid qu'il s'était versé quelques heures auparavant, et se leva: l'image venait de se brouiller, des parasites s'étaient substitués à celle de l'OVNI.
- "la pluie de météorite vient de cesser !" cria un des hommes en serrant son casque audio sur ses oreilles, on va avoir une vue du module Diatron".
Et, à peine avait-il dit cela que l'écran se partagea en quatre parties avec quatre vues différentes et chacune d'elles se stabilisa après quelques soubresauts. En haut à gauche, l'image d'origine qui montrait la poursuite caméra depuis le sol, en dessous, une vue du scanner optique du satellite Quantic dont on venait d'ouvrir les panneaux protecteurs et qui avait miraculeusement échappé au bombardement des pierres spatiales, à droite en haut, l'image du télescope VLT (Very Large Télescope) en provenance du nord du Chili et enfin, en dessous, l'image la plus nette, provenant d'un élément de la station orbitale ISS et qui était déjà opérationnel: Diatron. C'était un module qui faisait partie des toutes premières sections de la station internationale et il était chargé des prises de vue et retransmission. Son équipement de haute technologie permettait d'obtenir des images de très bonne qualité et là, il donnait pleinement satisfaction: enfin on put voir "l'objet" sans les perturbations atmosphériques et sans la gêne occasionnée par la pluie de météorites.
Il avait une forme élancée, un profil aérodynamique avec une légère proéminence au centre, comme une sorte de fuselage, qui commençait en pente douce depuis l'avant, atteignait son maximum dans le premier tiers et s'amincissait en allant vers l'arrière et les côtés ressemblaient à des ailes de raie. Un voile de poussière entourait cette vision, les météorites ayant laissé derrière elles une traînée de particules très fines. Cela empêchait de voir des détails, comme par exemple s'il y avait des ouvertures, des signes ou indications, et même, la couleur était indéfinissable. C'était majestueux et non sans rappeler les formes imaginées par des réalisateurs de films de science-fiction. Le décomptage sortit les spectateurs de leur fascination: "contact dans H moins 68 minutes" et poursuivi "11 minutes avant entrée dans l'atmosphère".
Tous les ingénieurs de vol se concentrèrent et, sur les écrans devant chacun d'eux, des paramètres incompréhensibles pour un novice défilaient à une allure vertigineuse. L'émotion pour les uns, la concentration pour les autres étaient à leur paroxysme. En général, leur travail consistait plutôt à permettre aux équipages d'astronautes de regagner la terre ferme dans les meilleures conditions possibles, mais maintenant, le temps qui s'égrainait rapprochait tout le monde de plusieurs issues possibles. Soit l'OVNI pénétrait dans l'atmosphère sans décélération et serait détruit par l'intense chaleur, soit, toujours dans la même hypothèse, il en était protégé par des matériaux inconnus sur terre ou encore il freinerait sa course et alors qu'adviendrait-il une fois qu'il aurait passé cette phase critique et qu'il aurait rejoint la stratosphère. "contact dans H moins 58 minutes, … une minute avant l'entrée dans l'atmosphère" la réponse allait bientôt tomber. Par dix seconde puis une par une, la voix synthétique annonçait le temps restant. Et puis ce fut enfin le moment: "quatre, trois, deux, un, … entrée dans l'atmosphère terrestre". Les yeux se promenaient entre les différents écrans qui brillaient dans la grande salle, le silence était complet hormis le bruit de machines. Puis tous les regards convergèrent vers l'écran central où l'on voyait à présent une intense lumière qui drainait à sa suite une traîne de feu. Quelques secondes après, tous les instruments optiques ne furent plus en mesure de la suivre, à l'exception du satellite Quantic, qui transmettait l'image thermique de l'objet. Lorsqu'il fut hors de distance de ses capteurs, les quatre secteurs image de l'écran géant se fondirent à nouveau en un seul et c'était la caméra du centre d'observation du Pic du Midi dans les Alpes françaises qui avait pris le relais.
Pour l'instant on ne voyait rien d'autre que le ciel, et on fouillait les nuages sans vraiment savoir précisément où allait apparaître la forme attendue. Il faut dire que, contrairement à un programme spatial minuté et tracé par avance, la trajectoire était ici des plus incertaines. Lorsque le décompteur afficha et annonça: "contact dans H moins 41 minutes" quelqu'un hurla:
- "le voilà !"
Mais nul ne savait s'il s'agissait d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle. Les faits étaient là: l'OVNI avait traversé l'atmosphère sans y avoir été carbonisé. Les caméras en témoignaient, il était en un seul morceau, plus encore, il était intact. Les ordinateurs reprirent alors leurs calculs pour évaluer sa nouvelle vitesse de descente et sa trajectoire jusqu'à l'impact.
Centre de Télécommunication de Pleumeur-Bodou
ISS - Station spatiale internationale
Lueur Bleue (suite 1/2)
Chapitre 5
L'APPROCHE
En pénétrant dans l'aire de la base aéronautique du Bourget, Jacques questionna Sonia:
- "et là, où on va ?"
- "à gauche, vers l'espace militaire, tu vois là bas derrière le hangar ?"
Le Falcon attendait à l'extrémité du Taxiway, porte d'embarquement ouverte et réacteurs en marche. Dans un crissement de pneus, Jacques stoppa le Messaro. Aussitôt, toute l'équipe se jeta hors du véhicule et se saisirent de tout le matériel qu'il y avait à bord. En tenue militaire, un homme vint à leur rencontre, il portait un casque blanc de pilote de jet à l'effigie de la FRALEC, la Flotte Rapide d'Appui Logistique Et de Communications. Il y avait aussi son nom au-dessus de la visière: LAMOUR, et Sonia eu une petit sourire rêveur.
- "Mademoiselle Melvill ?" questionna t'il, la ramenant au fait,
- "Oui, et voici mon équipe" répondit-elle en tendant sa carte de presse tout en désignant ses collaborateurs.
- "Embarquez, nous avons moins de trente minutes" pressa le pilote en prenant Sonia par le bras. Machinalement la journaliste leva la tête vers le ciel en espérant sans doute y apercevoir l'objet de son reportage.
Les quatre techniciens, Sonia et enfin le pilote pénétrèrent dans l'avion. A l'entrée, une femme en uniforme se tenait prête à refermer la porte. En passant devant elle Jacques eut une remarque déplacée heureusement masquée par le bruit des réacteurs. Lorsque tous eurent embarqué, elle manoeuvra le système de fermeture de la porte et en verrouilla la condamnation. Aussitôt, les réacteurs montèrent en puissance et l'avion se mit à rouler. L'homme qui les avait accueillis reprit:
- "Lieutenant Tristan Lamour, je suis le copilote de cet appareil, le capitaine Frédéric Vasseur sera votre pilote, je vous laisse avec le lieutenant Patricia Crevoles qui va vous donner les instructions, moi, je retourne au poste de pilotage".
Le lieutenant Crevoles était une très belle jeune femme, et Jacques lui adressa un "Mon Lieutenant !" à la fois moqueur et dragueur. Mais elle resta flegmatique et ne lui adressa même pas un regard. Elle se tourna au contraire vers le reste de l'équipe de journalistes et dit simplement:
- "installez-vous et attachez vos ceintures, vous aurez le temps après le décollage d'installer votre matériel. Si vous vous sentez mal, il y a le nécessaire au dos des sièges qui sont devant vous, mais j'aime autant vous prévenir, on n'est pas à bord d'un avion de ligne avec tout le confort. Dernière chose, vous vous conformerez aux instructions qu'on vous donnera, capito ?" fit-elle en regardant Jacques droit dans les yeux. Celui-ci fit mine que la remarque s'adressait à un autre et fuya son regard autoritaire.
Crevoles se dirigea vers un siège à l'avant, s'attacha à son tour, puis mit son casque et fit pivoter le micro devant sa bouche. Il y eut une légère secousse, quand le pilote stoppa l'avion en bout de piste.
- "Ready on runway Twenty two" annonça le pilote
On n'entendit pas la réponse de la tour de contrôle, mais seulement le hurlement des trois réacteurs juste avant que l'avion ne s'élance sur la piste d'envol. La poussée plaqua tous les passagers au fond de leurs sièges et en quelques secondes, le Falcon était en l'air. Un rayon de soleil inonda la cabine au travers des hublots, et, dans le poste de pilotage, le pilote et son copilote baissèrent la visière de leurs casques. L'ascension était impressionnante, les passagers civils de ce vol, fréquentaient habituellement des avions de ligne dont la montée était plutôt progressive, mais là, il fallait gagner une altitude de 27000 pieds en très peu de temps. Paul, le caméraman bloqua de son pied la caisse en aluminium contenant l'émetteur pour la retransmission au sol et qui glissait doucement vers la queue de l'appareil dans l'allée centrale.
Moins de trois minutes après le décollage, l'avion avait pris 18000 pieds soit à peu près 5500 mètres et sa pente ascensionnelle s'infléchit doucement. Patricia déboucla sa ceinture et se retourna:
- "ça va ?" dit-elle impassible.
- "m…m" répondirent en cœur les passagers en gardant la bouche fermée et en acquiescant.
- "on prend encore un peu d'altitude et vous pourrez vous détendre" ajouta l'officier en souriant.
"contact dans H moins 20 minutes", le décompte se poursuivait inlassablement au PC de Taverny. Le lieu d'atterrissage se précisait et si la course restait rectiligne, l'engin allait s'abîmer en mer à quelques kilomètres des côtes françaises quelque part à l'ouest de la Bretagne. La vitesse de l'engin avoisinait les 500 km/h, et, à cette vitesse, le choc avec l'eau serait terrible, aucun avion, aucune navette spatiale n'y résisterait. Tout le trafic maritime et aérien était strictement interdit depuis la pluie de météorite, seuls neufs appareils de l'armée française étaient en vol à présent dont le Falcon avec ses 8 occupants. Le mystérieux contact de Sonia, présent dans la grande salle du PC de crise, bascula sur la fréquence du Falcon:
- "137 Victor Bravo de Couverture"
- "137 Victor Bravo à l'écoute transmettez" répondit le pilote du Falcon.
- "contact au sol prévu dans H moins 18 minutes, secteur Ouest Bretagne au 265, coordonnées précises vous seront communiquées dans trois minutes, visuel au 240 à 150 kilomètres"
- "roger" confirma le pilote, (ce qui signifie reçu)
L'avion atteignit enfin son palier de vol et Frédéric Vasseur s'adressa à Patrica:
- "on y est, les paparazzis peuvent s'installer"
- "Ok, je leur dis"
La jeune femme se leva et, désignant le matériel confirma l'autorisation du pilote. Les cinq savaient ce qu'ils avaient à faire et chacun se mit à l'ouvrage. En moins de cinq minutes, l'installation fut opérationnelle et Jacques testa la liaison:
- "Pascal, on est prêts, tu captes le signal image et son ?"
Dans son casque, son correspondant au sol lui confirma la réception et, heureux comme un enfant qui vient de recevoir un cadeau, Jacques se frappa les mains:
- "on est ok, les enfants, tout baigne !"
Dans le monde entier, l'activité s'était suspendue et les téléspectateurs fébriles attendaient avec impatience les images promises depuis quelques minutes par Paul-Henri Saranah et Armèle Andrieu dans le journal en direct sur ENC. Bien sûr, les autres chaînes internationales tentaient de combler le retard qu'elles avaient sur leur concurrente européenne, mais la dérogation obtenue par Sonia Melvill avait déjà relégué ses confrères au rang de simples spectateurs, et elle marqua un point décisif. Quand l'objet volant apparut sur les écrans de télévision, des cris de stupeur jaillirent dans presque tous les foyers, bureaux, bars et hôtels et on eut cru assister à un but marqué à l'occasion d'une rencontre de football. Les regards étaient empreints d'émerveillement, de curiosité et de crainte à la fois.
Entre-temps, le pilote du Falcon avait reçu de nouvelles informations, il commuta le haut-parleur à l'arrière de l'avion pour que tout le monde puisse suivre le déroulement final de l'approche de l'OVNI. Bernard, le technicien du son d'ENC, plaça un micro juste devant et s'assura que le son était bien retransmis vers la station au sol. Le pilote annonça:
- "il est à un peu moins de 100 kilomètres d'altitude. D'après le centre d'observation il va tomber au large de la Bretagne"
Au sol, de nombreux observateurs, des militaires, des scientifiques, des astronomes amateurs, et des milliers de gens armés de jumelles, visaient le ciel dans l'espoir d'être parmi les premiers à LE voir. Dans le radôme de l'observatoire du Pic du Midi, les puissants objectifs qui équipaient les caméras asservies par ordinateur retransmettaient depuis près de trois quart d'heure l'image dont Taverny avait fait sienne dans le PC de crise. On commençait à voir des nuances dans le coloris à dominante gris clair de l'étrange aile. Malgré un grossissement maximum, l'instabilité relative de ce qu'on pouvait voir ne permettait pas de détecter d'ouverture ou d'inscription évidentes.
Simultanément dans le jet, à Taverny et sur des centaines de téléviseurs, le décompte se fit à nouveau entendre: "contact dans H moins 7 minutes altitude 190000 pieds, 57 kilomètres, atterrissage prévu à 10 heures 56 minutes". Dans leurs casques, Frédéric Vasseur, Tristant Lamour et Patricia Crevoles eurent quelques précisions supplémentaires:
- "Impact au 47,6 Nord 5,2 Ouest vitesse 138 mètres par secondes"
- "Il va provoquer un raz de marrée" dit le capitaine en se tournant vers son copilote.
Invité par Patricia à rejoindre le cockpit, Paul, caméra en main pointa l'objectif dans la direction que lui indiquait le lieutenant. Le téléobjectif grossissait suffisamment pour qu'enfin, il puisse ajouter du visible au reportage en direct qui passait sur la chaîne ENC. Dès lors, les quatre caméras embarquées à bord du Falcon par l'équipe de Sonia, furent constamment braquées vers l'OVNI. De temps à autres, le pilote devait corriger la trajectoire du jet pour qu'il restât sur la zone prévue, et l'inclinaison due au roulis pendant le virage obligeaient les passagers à se cramponner et à immobiliser leur matériel. Pendant ces courtes phase, la cible était momentanément perdue et, à la télévision, Paul-Henri Saranah comblait en expliquant que les conditions du direct ne permettaient pas d'avoir une image fixe. Si celle provenant du Pic du Midi était bien plus belle pour l'instant, elle ne permettrait pas dans les dernières minutes de suivre le sujet jusqu'au sol.
"contact dans H moins 2 minutes altitude 54000 pieds, 16 kilomètres, atterrissage prévu à 10 heures 55 minutes 38 secondes". Plus le décompte se rapprochait du moment crucial, plus les visages se tendaient, les mains se crispaient sur les objectifs des jumelles, des manettes, on eut dit que le temps se figeait progressivement et que tout allait s'arrêter dans un instant.
"contact dans H moins 1 minute altitude 27000 pieds, 8 kilomètres, atterrissage prévu à 10 heures 55 minutes 38 secondes" à ce moment précis l'OVNI passa à l'altitude du Falcon des reporters à près de 150 mètres à la seconde et à peine à 30 kilomètres sur leur flanc gauche. Il était énorme, et on distinguait bien à présent le dessus, alors que, jusqu'ici, les seules vues qu'on en avait étaient prises du sol par en dessous. C'est ainsi qu'on put découvrir ce qui pouvait ressembler à des tracés géométriques dans une couleur plus sombre, proche du noir sur chacune des ailes. et, sur le fuselage, il y avait des découpes comme des ouies de poisson dirigées vers l'arrière. Enfin, si dans son ensemble, la couleur était d'un gris clair assez uniforme, il y avait un peu disséminées et réparties de manière irrégulière, des taches plus sombres, qui rappelaient des impacts de météorites sur certains des engins spatiaux terrestres une fois rentrés de mission.
"40 secondes, 18000 pieds, 5500 mètres" … et soudain, la forme se mit à pivoter lentement autour de son axe longitudinal à la manière d'un avion qui change de trajectoire, l'avant se cabra un peu, mais la descente se poursuivait à la même vitesse. Taverny corrigea alors les coordonnées de l'atterrissage:
"47,52 Nord, 4,75 Ouest"
- "il se rapproche des terres" dit le capitaine Vasseur
Tous les spectateurs retinrent leur souffle et écoutèrent les secondes et les altitudes s'égrainer:
"30, …25, …20, …9000 pieds, 18, …17, …16, …15, …6800 pieds, 13, …12, …11, …10, …4400, …9, …8, …7, …6, …5, …4, …3, …2, …1, contact !
Chapitre 6
CONTACT
Un mélange d'eau, de sable, de rochers et de poussière fut projeté à des centaines de mètres du lieu du crash, l'onde de choc fut terrible, et, dans le petit village de Saint-Guénolé qui jouxtait la longue plage de l'Anse de la Torche, dix-sept maisons furent partiellement détruites. Pourtant, l'angle d'impact avait été fortement diminué par un redressement inopiné de l'engin dans les toutes dernières secondes. Le nez et le bord d'attaque de l'aile droite s'étaient enfoncés dans le sable mouillé, projetant celui-ci très loin devant l'endroit du premier contact. Une gerbe d'eau de mer, suivie d'une énorme vague déferla le long du rivage en emportant quelques bateaux ancrés un peu plus loin. L'échauffement subit pendant la traversée de l'atmosphère, suivi du plongeon dans l'eau du bord de mer, créa un choc thermique qui fit un nuage de vapeur immense qui s'éleva dans le ciel tel un champignon nucléaire.
L'engin fit une glissade sur près de deux cents mètres avant de s'immobiliser, le nez penché vers le bas, partiellement recouvert de sable, l'aile droite à moitié dans la mer, et giflée par les vagues. L'aile gauche pointait vers le haut et son extrémité était perchée à près de dix mètres au-dessus de la plage. L'arrière de l'appareil avait creusé un sillon qui partait de la terre ferme, traversait en diagonale la longue étendue de sable beige clair et se terminait là où il avait finalement terminé sa course, à la jonction entre sable et océan. C'était un peu comme s'il s'était aligné en catastrophe sur l'Anse de la Torche, pour s'y poser comme sur une piste improvisée, et avait finalement raté son atterrissage. Pourtant, extérieurement, il ne semblait pas endommagé par le crash.
L'impact avait été retransmis en direct sur tous les écrans, mais la projection de débris et de vapeur d'eau avait masqué l'essentiel. Il fallut six minutes avant que, depuis le ciel, l'engin fut visible dans sa totalité. Les avions en vol eurent l'autorisation de s'approcher de la verticale à condition de respecter une distance de dix kilomètres du point d'impact. Pendant ce temps, au sol, on s'affairait: le crash avait secoué la terre et le tremblement avait été ressentit jusqu'à Pont-l'Abbé distante de 15 kilomètres où déjà, les secours qui en avait reçu l'ordre se dirigeaient vers les secteurs sinistrés. Plusieurs divisions blindées, des escouades d'hélicoptères, des hommes en armes, des bâtiments de combat venant de la rade de Brest, convergeaient vers la Pointe de Penmarch.
Des barrages furent placés sur les deux routes nationales qui reliaient Brest et Lorient à Quimper et la départementale entre Quimper et Pont l'Abbé fut également coupée. Mais la curiosité était grande et on ne pouvait contenir très longtemps tous les badauds qui voulaient voir "ça" de près. Reporters des services de presse, télévisions, radios, s'était mis en route pour le Finistère. A tous les niveaux, après la stupeur, l'attraction de ce phénomène surmontait la peur. Même les pays étrangers, à commencer par les Etats Unis d'Amérique, étaient obligés de prendre des dispositions militaires pour empêcher la folie de gagner les gens.
Dans la petite bourgade de Saint-Guénolé, on pensait les plaies au sens propre comme au figuré. Le crash avait fait sept victimes dans l'éboulis de leurs maisons, et des dizaines de blessés soit par les projections qui avaient franchi la distance depuis la plage, soit parce qu'elles étaient tombée, à cause de l'onde de choc, et, on dénombrait plusieurs personnes assourdies par le bruit formidable qui avait suivi le souffle de cette quasi-explosion.
A Taverny, le lieu et l'instant précis étaient encore affichés sur l'écran géant:
47°50'05.03 N - 4°21'68.02W - Nov 08 2010 - 10h55'43"025
On ne s'entendait plus parler dans la grande sale du PC de crise, tant la retenue qui avait précédé le crash laissait place maintenant à un brouhaha libératoire. Pourtant, chacun était affairé, qui à classer les documents qui émanaient des imprimantes, d'autres les cartes à mémoire holographique, les enregistrements image et son, personne ne chômait.
Le Général Bernard Perescamp refit son apparition sur la passerelle qui surplombait la salle et demanda le silence:
- "je vous demande la plus grande concentration, j'ai demandé une relève pour ceux d'entre vous qui sont présents depuis plus de 24 heures maintenant. D'ici là, continuez votre mission avec la même rigueur que vous avez montré précédemment. Le Président s'adressera à la population dans une demi-heure, mais il a déjà transmis ses félicitations et ses remerciements à tous les centres opérationnels de l'Armée, et, en ce qui concerne Taverny, il m'a chargé de vous les transmettre".
Son allocution fut suivie d'un tonnerre d'applaudissements puis l'ambiance redevint calme.
Le capitaine François Gilbert arriva parmi les premiers à la brigade de Pont-l'Abbé. Il fonça vers son vestiaire, se saisit du sac contenant ses effets de protection, et, toujours dans le même rythme, se dirigea vers les garages, sa feuille de route en mains. Il avait laissé le break de service gyrophares en marche sur le parking, et, en sortant dans la cour, il s'aperçut que l'un d'entre eux ne fonctionnait plus, aussi, il envoya une tape sur le plexiglas et, aussitôt, le feu se remit à tourner. Deux de ses hommes l'avaient rejoint et tous embarquèrent dans la voiture. Une fois sortis de la ville, ils distinguèrent très nettement la colonne de fumée au loin. Un hélicoptère passa au-dessus d'eux, suivi d'un second, ils se dirigeaient vers Saint-Guénolé. Le capitaine Gilbert en pilote d'hélicoptère qu'il était n'eut aucun mal à les reconnaître: le premier était un Maxan C135 de l'armée de l'air, le second un Bell Huraco BJ900 de la sécurité civile.
A Saint-Guénolé, les Sapeurs Pompiers tentaient d'extraire les victimes des décombres et contenaient un feu de conduite de gaz dans la rue principale, ils étaient les rares être vivants dans les rues de la petite bourgade, car l'essentiel de la population s'était dirigée vers le lieu du crash. Quelques chiens aboyaient ça et là, c'était à peu près les seuls bruits qui émanaient de cet endroit devenu fantomatique en quelques minutes. Au loin, on entendait sirènes et turbines d'hélicoptères qui se dirigeaient vers la plage un peu plus au nord. Le soleil faisait timidement sa réapparition depuis que les fumées avaient commencé à se dissiper. Le sol était jonché de poussières, de sable et de papiers emportés par le vent depuis une des habitations détruites.
Il faisait froid, et, en sortant de la voiture, François Gilbert frissonna. Il enfila sa veste par-dessus son gilet pare-balles puis ferma la jugulaire de son casque. Les neufs hommes et femmes de sa brigade qui étaient arrivés avec lui dans le break et dans une fourgonnette qui suivait, firent de même et s'équipant de leurs protections. A cent mètres environ, les deux hélicoptères qui les avaient précédés s'étaient posés dans un pré, et on en voyait encore arriver à l'horizon. Il y avait beaucoup de monde sur le monticule de terre qui bordait la plage. Depuis ce promontoire naturel, on surplombait les lieux du crash et le champ de vision portait jusqu'à deux cents mètres au nord à l'extrémité de la courbe que décrit l'Anse de la Torche, là où le sillon commençait.
En escaladant la butte de terre, pour atteindre le point de vue où s'étaient amassés les gens, le capitaine reçu le vent du large en pleine face et son souffle en fut coupé net, il détourna le visage et marqua un temps d'arrêt avant de finir son ascension. Le spectacle était incroyable: la masse gigantesque de la chose occupait la presque totalité de la largeur de sable depuis la limite du flux des vagues. L'écume des vagues se brisait sur le dessus de l'aile droite et atteignait presque le fuselage. Le corps inerte de l'engin reposait comme une épave échouée que les spectateurs regardaient avec circonspection.
Avec un léger retard sur l'horaire annoncé, le Président de la Nation s'adressa au monde entier via les chaînes de télévision:
- "Mesdames, messieurs, le monde connaît aujourd'hui un événement sans précédent. Il y a moins d'une heure, un objet non identifié en provenance de l'espace s'est abîmé sur notre planète Terre. Je m'adresse avant toute chose aux habitants de la région où s'est posé cette chose, et je voudrais dire, au nom de tous les français, et sans aucun doute au nom de tous, combien je compatis à la douleur de ceux qui ont perdu des proches dans les instants qui ont suivi l'impact. Ceux qui ont perdu leur habitation recevront l'aide d'urgence pour leur relogement. Tout sera mis en œuvre afin de limiter leurs difficultés. J'en viens maintenant à la situation nouvelle que nous connaissons depuis ces instants qui ont ému toute la population. Pour l'heure, nous ne savons pas à quoi nous avons affaire, et, naturellement les principes de précaution s'imposent. La vigilance est l'affaire de tous, aussi, je compte sur la responsabilité individuelle pour ne pas compliquer la tâche des forces armées, à qui j'ai demandé d'installer un périmètre de sécurité autour de la commune et de la zone d'atterrissage. Tout doit être fait pour éviter des pertes humaines pour quelque raison que ce soit, et c'est en prenant ces dispositions que je m'en porte garant. Dès ce soir, des cellules d'appel de crise seront mises en place et les chaînes de télévision nationales et européennes auront pour mission de vous tenir informés sur l'évolution des événements. Je compte et je sais pouvoir compter sur l'appui de nos voisins européens et dans le monde pour relayer le message le plus largement possible. Hormis l'inquiétude légitime que chacun de nous peut avoir, des questions se posent, mais nous devons aussi recevoir cela comme quelque chose d'universel, car nous pouvons désormais affirmer qu'une autre forme de vie existe ailleurs que sur Terre. Soyons humbles et solidaires devant l'événement, je vous remercie."
Les commentateurs des médias avaient du grain à moudre, aussi, pour diversifier un peu leurs sujets, ils décryptèrent le message du Président comme seuls les journalistes savent le faire. Mais, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, les téléspectateurs voulaient voir la chose, et les analyses politiques du message leur importaient peu.
Au dehors, les prévoyants avaient déjà commencé à s'approvisionner en denrées diverses dans les rares magasins qui n'avaient pas perdu leur sens du commerce et qui faisaient grimper les prix de manière presque irraisonnée. Outre la nourriture, les cinéastes et photographes amateurs s'arrachaient les quelques appareils en stock dans les boutiques spécialisées.
Les télécommunications, Internet, les routes, tout était saturé. L'immobilité du trafic des transports qui avait suivi le crash contrastait avec la migration enregistrée quelques jours auparavant, quand les gens fuyaient la pluie de météorites. Au PC national de la Sécurité Routière, le taux d'accidentologie n'avait jamais été aussi bas depuis l'existence de l'automobile. Les nombreux bouchons sur l'ensemble du réseau routier y étaient pour quelque chose.
Il était midi, les gens s'étaient massés en nombre sur le bord de la dune de sable et de terre mêlés et bravaient le froid pour assister au spectacle. Mais rien n'avait évolué depuis une heure maintenant si ce n'est que l'océan s'était retiré et avait ainsi laissé voir la partie droite. A part une partie de l'extrémité de l'aile encore enfoncée dans le sable, le reste étaient maintenant suffisamment dégagé pour qu'on puisse détailler chaque côté. Les traces remarquées pendant la descente étaient très visibles, il ne pouvait s'agir d'une décoration ou de signes d'une écriture, elles ressemblaient plutôt à des impacts avec une brûlure en longueur. Curieusement, alors qu'on aurait pu s'attendre à ce qu'elles soient dirigées de l'avant vers l'arrière, comme les auraient faites des météorites, elles étaient orientées de côté, certaines même de l'arrière droit vers l'avant. D'autres nuances découpaient le long profil gris métallisé. Il y en avait quatre sur les ailes de chaque côté, d'une forme presque carrée. Et puis, à l'arrière, de gigantesques découpes verticales, légèrement penchées vers l'arrière et arrondies, faisaient immanquablement penser à des ouies de poisson géant. Même avec de puissantes jumelles, on ne pouvait pas voir ce qu'elles dissimulaient.
Les corps d'armée française et européennes déployaient des moyens considérables en direction de la Pointe de Penmarch. Cette protubérance au sud du Finistère, à environ 30 kilomètres au sud ouest de Quimper et 40 kilomètres au sud de la Pointe du Raz, attirait maintenant les regards et la convoitise du monde entier. Mais les autochtones se seraient bien passés d'une telle publicité. Non seulement ils héritaient d'une chose dont on ne savait ni l'origine, ni les risques, mais, leur contrée si paisible une semaine auparavant s'était transformée en champ militaire. Les blindés qui arrivaient par dizaines, les hélicoptères qui luttaient pour circuler dans l'étroit espace aérien autorisé, et les navires de guerre postés à l'horizon qui n'étaient pas sans rappeler les visions du débarquement de la deuxième guerre mondiale en Normandie, tout était en place pour prévenir un risque potentiel. mais un risque de quoi au juste ? nul ne savait. On ignorait par exemple si cet engin était habité, s'il véhiculait des germes, microbes, ou toute autre source de contamination, s'il allait exploser, faire jaillir des rayons laser comme dans les films de science-fiction, bref, on ne savait rien de ce qui allait se passer dans les minutes, les heures ou les jours qui suivaient.
Alors, pendant que l'attroupement se faisait de plus en plus massif, et que soldats et forces de l'ordre tentaient de contenir le flot des curieux, on attendait. Sur ordre des forces d'armée, une petite délégation fut envoyée à proximité de l'engin avec ordre de ne pas s'en approcher à moins de dix mètres, de faire des photos, et de relever à la fois les dimensions approximatives, et les taux de gaz, de radioactivité, et de tout rayonnement suspect. C'est ce qu'ils firent sans que rien de dangereux ne fut capté par les appareils. Ils avaient parcouru le tour de l'OVNI en évaluant sa longueur à 62 mètres environ, sa largeur à 45 mètres en supposant que la partie d'aile ensablée, soit symétrique à l'autre, et 15 à 20 mètres au centre du fuselage. Aucune émission de lumière, de son ou d'odeur ne leur étaient parvenus. Les heures passèrent, la marrée haute se réinstalla.
Vers le milieu de l'après-midi, alors que des journalistes du monde entier débarquaient dans les aéroports voisins, la zone fut isolée par un long cordon d'hommes en tenue de combat. La foule, repoussée à 100 mètres manifestait son incompréhension et les malheureux habitants du secteur durent faire leurs bagages, déménager et s'installer plus loin, là où ils le pouvaient. Désormais, les seules images qui émanaient du site provenaient des moyens de retransmission militaires. Même l'équipe de Sonia Melvill dont le Falcon s'était posé le matin à Brest n'eut pas l'autorisation escomptée.
Le soleil couchant illumina les belles formes arrondies de la silhouette qui était immobilisée sur la plage, la marrée était à son apogée, il était dix neuf heures. Sur la butte, les camions avec les équipements radars et de retransmission basculèrent sur leur énergie de réserve, car les panneaux solaires furent plongés dans l'obscurité. Une impressionnante rangée de projecteurs avait été installée sur le bord de plage, mais ils n'entreraient en action que si l'ordre en serait donné. Pour le moment, il fallait se contenter des images infrarouge captées par les appareils à vision nocturne. Parmi les soldats, la fatigue commençait à se faire sentir, et, profitant de l'obscurité, ils relâchèrent leur vigilance pour s'adonner à de courtes siestes. Un homme sur deux s'allongeait pendant que son voisin restait debout, arme au poing. La nuit s'installa, une longue, très longue nuit.
Saint Guénolé Saint Guénolé – Anse de la Torche
Chapitre 7
RECONNAISSANCE
Gérard Nicol était l'un des rares enquêteurs à avoir bien dormi, il s'étonna donc de trouver ses collaborateurs avec les traits marqués et plaisanta tout en baillant aux corneilles. Son cabinet d'investigation avait été missionné par le ministère des armées pour effectuer des analyses précises et pouvoir établir une fiche technique sur l'OVNI. Dans la salle de réunion, la télévision n'avait cessé de diffuser des reportages toute la nuit, avec, cycliquement, le film de la descente, sous différents angles.
Pour meubler la nuit, les journalistes avaient interviewé des habitants de Saint-Guénolé et des environs et leurs témoignages intervenait entre chaque rediffusion des prises de vues de l'appareil.
Nicol fit une boutade à l'attention de ses collègues:
- "quand vous aurez fini d'analyser l'infect café que nous a préparé Michaël, on ira se coltiner le machin qui traîne sur la plage en Bretagne" puis, à nouveau plus sérieux "Ah ! Michel, tu n'oublies pas les laisser passer, il paraît que les cow-boys ne sont pas du genre à plaisanter avec les barrages routiers". Michel leva les yeux par-dessus le bord de sa tasse de café et cligna des paupières pour acquiescer.
Dans un ensemble presque coordonné, les neufs agents du service d'investigation de la BES, Brigade d'Enquêtes Spéciales, se levèrent de table et, les uns à la suite des autres se dirigèrent vers les vestiaires. Anne poussa la porte de son armoire pour la mettre à l'équerre et se mettre à l'abri du regard de Michaël qui lorgnait dans sa direction. Elle fit une grimace, lui tira la langue et lâcha: "vicieux !". Michaël sourit et envoya un léger coup de pied dans la porte de l'armoire d'Anne. Barbara, qui n'avait rien perdu de la petite scène y alla de son commentaire narquois:
- "il ferait mieux de s'occuper des fesses de sa femme que des nôtres".
Vexé, Michaël haussa des épaules, mais ne rétorqua pas.
Le minibus Volvo quitta Versailles à 4 heures, et se dirigea vers l'ouest. Carte en main, Nicol entra les coordonnées sur le traceur satellite au milieu du tableau de bord: "Saint-Guénolé, via Rambouillet, Chartres, Le Mans, Rennes, Lorient et Quimper, voilà, on en a pour 5 heures environ, on devrait arriver vers 9 heures sur place. Gwenaël mit la radio en marche. Presque toutes les stations qui diffusaient habituellement des programmes de divertissement avaient modifié leurs programmes, ou s'étaient arrêtée d'émettre: sur ordre des plus hautes instances de l'Etat, seules les informations relatant les événements avaient droit de cité, les reportages étaient soigneusement audités par l'armée pour éviter toute diffusion maladroite qui pourrait générer un élan de panique. Néanmoins, l'état de la circulation, la météo et les reste des informations mondiales faisaient exception. Comme les occupants du minibus s'y attendaient, les radios n'avaient rien de très nouveau à raconter, Gwenaël baissa le volume, pour ne pas gêner la conversation:
- "d'après l'ordre de mission, on va recevoir des tenues spéciales NBC (Nucléaire, Bactériologique et Chimique) quand on sera arrivé sur le site. J'ai pris la précaution d'emmener des sandwichs et de la boisson, parce qu'ils sont foutus de nous fourger leurs rations militaires, beurk !" fit Gérard en faisant une moue de dégoût.
- "il y a pire, ça n'a plus rien à voir avec ce que tu as connu lors de la crise de 2009, ils ont fait des progrès" corrigea Barbara.
- "tu ne vas quand même pas nous faire croire qu'ils ont mis du foie gras et du caviar dans leurs boîtes non ?"
Cette remarque déclencha quelques rires. En réalité ces petites plaisanteries avaient pour but de détendre l'atmosphère, car tous savaient que dans quelques heures, ils allaient entamer la mission la plus périlleuse de leur carrière, et ils espéraient secrètement qu'elle ne serai pas la dernière.
Emily Johnson de Californian TV News fit l'ouverture du journal de la matinée avec les images en direct depuis la France prises par l'équipe de tournage que sa chaîne avait envoyé la veille. Comme bon nombre de ses homologues internationaux, elle dût faire appel à toutes ses ressources personnelles pour "habiller" son édition. Fort heureusement, la nuit avait été active sur le plan géopolitique. Des polémiques étaient venues se greffer sur les événements de ces derniers jours au sujet de la prévention des risques, la gestion de la crise par les responsables gouvernementaux, et les actions réalisées par la France depuis le crash. Tout cela attisé par la peur qui engendrait des comportements irresponsables.
Certains commençaient à évoquer la propriété intellectuelle ou matérielle de l'OVNI, et c'était plutôt pathétique. Andreï Borlov usa de toute son autorité de Président du Haut Conseil des Etats de l'Union pour ramener les principaux agitateurs à la raison, et il s'imposa très vite comme le donneur d'ordre de cette affaire. La puissance de certains grands états du monde ne leur était pas d'un grand secours face à une opinion populaire qui soutenait une démarche cohérente et protectrice face au dangers potentiels de l'intrusion d'un corps étranger sur la Terre. A la télévision et dans les journaux, malgré l'ardeur que mettait la presse à relater le moindre incident diplomatique, le public n'était pas au rendez-vous. L'audience se portait plutôt sur les chaînes qui avaient misé sur le spectacle fantastique de l'objet aux reflets argentés qui renaissait au soleil levant.
Emily Johnson comme bien d'autres en fut bientôt informée par sa rédaction et changea de stratégie en revenant à un message plus consensuel. Même dans ces heures graves, la position économique des grandes chaînes de télévision internationales était source de préoccupation pour leurs dirigeants. Ils espéraient tous avoir la primeur d'une exclusivité.
Ils n'eurent plus beaucoup de temps à patienter, car, vers 9 heures 15, le minibus de la BES, avec Nicol et son équipe, fit son apparition aux barrières du périmètre de sécurité. Le Volvo était pourtant discret, mais son immatriculation particulière n'avait pas échappé aux plus rusés et des micros se tendirent vers le véhicule lorsque la vitre s'abaissa:
- "Nicol, BES" dit brièvement le chef de brigade au planton qui était chargé du contrôle. Et il lui tendit les laisser passer. C'était le sixième barrage qu'ils passaient, preuve que le site était sous étroite surveillance. Gwenaël rangea le minibus à deux pas de la dune qui dominait l'océan et le mystérieux engin.
Le commandant Philippe Moss, chef des troupes établies sur le site, accompagné de trois hommes et du capitaine François Gilbert accueillit les neufs enquêteurs à leur arrivée. Il leur dépeint rapidement la situation en expliquant notamment qu'il tenait à leur disposition toute une infrastructure, dont une partie logistique. Poliment il leur proposa un petit déjeuner rapide avant d'entamer leur travail et Gérard accepta l'invitation. Le camp retranché se trouvait à 500 mètres environ et c'est en blindé que les hôtes du commandant s'y rendirent. Dans le véhicule de restauration, on s'affairait, car il fallait faire tenir les quelques 200 soldats en poste depuis la veille et la logistique ne devait souffrir d'aucune faille. Nicol, ses collègues, Gilbert, Moss et ses trois soldats s'assirent autour d'une table. Après de courte présentations, Nicol expliqua ce qu'ils allaient faire, et ses explications tinrent lieu de briefing à ses collaborateurs:
- "si tout se déroule normalement, nous en avons pour la matinée. Nous allons effectuer des mesures physiques, chimiques, bactériologiques. Il faudra prendre d'infinies précautions pour ne pas risquer de contamination. Michaël tu t'occupes du scanner, Michel le télémètre, Anne et Gwenaël vous ferez des prélèvements, j'en veux sur le sol depuis la zone de contact jusqu'au-dessous de l'engin. Vous essayerez de prélever un peu de la matière. Barbara et toi Jean-Patrick, vous examinerez les spectres audio et le rayonnement, quant-à toi Mervin, tu feras les photos avec le marquage comme d'habitude. Pierre, tu filmes tout ça. Je serai au commandes du MIEP"
Le Module d'Incursion en Environnement Périlleux était un petit robot piloté à distance, dernière évolution de toute une génération d'appareils destinés aux déminages, aux reconnaissances en milieu toxique, en subaquatique, et même un exemplaire avait servi à l'exploration lunaire lors d'une mission non habitée en 2008. Il avait l'avantage d'être très agile et pouvait se mouvoir dans toutes les directions, y compris sur des plans fortement inclinés, lisses ou très accidentés. C'était la fierté de la firme Tusking Technologies qui en commercialisait depuis plus de cinq ans. Depuis un pupitre autonome, l'opérateur pouvait voir, entendre avec des spectres de vision allant de l'infrarouge aux ultraviolets et d'audition infrasonore à ultrasons. Le décryptage était reproduit en temps réel sur un Stiend, ces petits ordinateurs de poche intégrant toutes les fonctions de traitement numérique en un seul appareil extrêmement puissant. Une fois raccordé à un système d'analyse, il délivrerait tous les secrets des images et des sons que seule une machine pouvait percevoir et décoder.
Sonia avait une nouvelle fois fait appel à son influent contact de Taverny pour obtenir les papiers indispensables pour approcher un tant soit peu la zone protégée. Elle avait le droit de circuler dans un périmètre défini et son autorisation se limitait à elle et un seul de ses équipiers. Toute prise de vue ou de son devait être remise entre les mains de l'armée qui les lui rendrait lorsque tout risque serait écarté. C'était le prix à payer pour être l'unique reporter admis dans la zone gardée. Elle fit le trajet en voiture de police et ne put s'empêcher de séduire le conducteur dont le charme ne lui avait pas échappé. Sonia s'était successivement séparée de Christian, puis d'Ahmed, de Johnny, Kamel et de tous ses amants d'une saison qui, s'ils avaient succombé aux formes généreuses de la jeune journaliste, ne supportaient ni son investissement carriériste, ni son autoritarisme. En professionnelle déterminée, elle sacrifiait ses conquêtes à son travail sans préliminaires et cela lui valait des surnoms douteux tels que Vampirella, Allumette suédoise, Tueuse des cœurs. Mais c'était mérité, et elle le savait. Pourtant elle rêvait de s'établir un jour, et de calmer ses ardeurs de papillon volage. Pour l'heure, son chauffeur lui faisait déjà oublier le nom magique du pilote de la veille… Lamour.
Derrière le Volvo, Gwenaël avait étendu une bâche blanche sur laquelle il avait déposé neuf sacs. Chacun d'eux portait le nom de son propriétaire et ils montèrent un à un dans le minibus pour s'équiper de leur tenue protectrice. Ils avaient réussit à négocier l'échange du port des combinaisons NBC au profit de leurs tenues adaptées qu'ils trouvaient nettement plus confortables et tout aussi efficaces. Une fois habillés, ils contrôlèrent minutieusement l'étanchéité et l'intégrité de l'ensemble en se mettant deux par deux. Anne baissa sa visière, on aurait dit une cosmonaute, un rayon de soleil frappa la surface réfléchissante de couleur or et illumina l'intérieur du coffre du minibus.
Gérard questionna:
- "tout le monde est prêt ?"
Huit réponses affirmatives vinrent en écho et chacun s'empara du matériel qui lui avait été attribué. La petite colonne franchit les quelques mètres jusqu'au sommet de la butte de terre et de sable et se retrouva alors face à la mer et à son destin. Après avoir pris quelques secondes pour admirer l'élégante forme devant eux, ils encliquetèrent leurs appareils respiratoires et, reprenant leur marche, se dirigèrent droit vers l'engin. Par radio, Nicol dirigea ses équipiers en leur désignant les lieux par lesquels ils devaient commencer leurs différentes tâches, puis il posa la lourde malle qu'il portait avec Pierre. Tous deux en ouvrirent le couvercle et en sortirent le MIEP. En quelques minutes, le robot fut opérationnel et commença à rouler dans le sable humide.
Balayant l'espace devant lui, Michaël sondait la surface de l'appareil tout en regardant l'image sur le petit écran de son scanner. Mais rien ne transparaissait. Non loin de lui, armés d'appareils non moins sophistiqués, Barbara et JP comme le surnommaient ses collègues, casques sur les oreilles, tentaient de capter quelque chose en explorant les contours hermétiques. En retrait, Mervin et Pierre criblaient la scène de photos.
Anne sursauta, elle n'était pas familiarisée avec le système de communication par oreillettes et le volume était réglé un peu fort lorsque Gérard l'appela:
- "si vous trouvez des crustacés ou des bestioles sur la plage, essayez d'en ramener".
- "Ok, répondit Gwenaël à qui s'adressait aussi l'ordre.
Coïncidence, un petit crabe traversa le sillon de l'atterrissage en se mettant à découvert. Anne se baissa et l'attrapa dans sa main gantée. Elle ouvrit un récipient, y déposa l'animal et rajouta un peu de sable qu'elle préleva avec une petite pelle. Puis, elle mit un genou à terre, enficha dans le sable un petit panonceau avec un repère identique à celui du bocal. Gwenaël fit une photo et ils s'éloignèrent encore davantage de l'OVNI pour aller à l'extrémité de sa trace dans le sable.
Le MIEP parcourait de pourtour de l'aile droite, quand il entra en contact avec une partie dure. Gérard le fit reculer en jouant avec finesse des manettes de commande et de l'écran tactile et pointa l'objectif de la caméra juste devant les chenillettes. Mais l'eau avait déjà refermé l'empreinte du MIEP et il ne put voir l'obstacle. Le robot était pourtant à près de trois mètres du bord d'attaque de l'aile et, en supposant qu'il était rectiligne, ça n'était pas cela qui l'avait bloqué. Nicol fit sortir la minuscule sonde tactile de l'avant du MIEP et celle-ci pénétra dans le sable mouillé. A trois reprises, il plongea le doigt électronique avant de rencontrer enfin le point dur. Tout en maintenant la position du MIEP, il commanda l'extraction du bras de prélèvement qu'il amena délicatement au-dessus du point de contact entre la sonde et l'objet dur. A son tour, le bras articulé fouilla le sable, jusqu'à rencontrer une résistance. Alors, depuis sa télécommande, Nicol resserra la pince du robot et fit remonter le bras. Gérard émit un grognement lorsque l'objet apparut à la surface. Il s'agissait d'une bouteille en verre qu'il déposa derrière le MIEP en lui faisant faire un demi-tour sur place. Puis, l'ayant remis dans l'axe de progression, la caméra toujours braquée vers le sol, il stoppa à nouveau le robot et effectua un grossissement de l'image qu'il avait à l'écran: au fond du trou laissé par la bouteille, il y avait autre chose.
Avec la même précaution qu'auparavant, il saisit l'objet et tenta de le sortir du sable. Mais le MIEP s'enfonça par l'avant et Gérard dut interrompre la manœuvre. C'était beaucoup trop lourd pour le petit robot. Alors, il l'avança encore et creusa tout autour pour le dégager. Finalement, devant la complexité de la tâche, que l'arrosage du flux de vagues rendait impossible, il demanda à Anne et Gwenaël qui s'étaient rapprochés de s'en occuper. Chargés de prélèvements de sable, de terre et de bestioles récoltés en amont du crash, ils se dirigèrent vers le MIEP. Anne creusa avec ses mains jusqu'à atteindre le corps dur. Elle dut prolonger sa tranchée sur près de trois mètres à l'horizontale jusqu'à rencontrer le bord de l'aile. Prudente, elle préféra continuer avec des outils. Quand elle eut dégagé la chose, Gwenaël lui dit:
- "on dirait une perche, une antenne ou une arme pointée vers l'avant de l'aile".
En effet, l'objet plus ou moins cylindrique avec quelques parties plus épaisses, était rattaché à l'aile sans raccord, comme fusionné avec le reste de la matière, et formait une canne de trois mètres environ qui était dirigée vers l'avant. A l'extrémité, il semblait brûlé, mais non déformé. Gwenaël sortit l'appareil photo, et, alors qu'il cadrait la chose dans son objectif, Nicol hurla dans la radio:
- "tout le monde dégage, on se replie, dégagez, dégagez !"
Sans plus d'explications, tous abandonnèrent leurs postes et coururent vers la dune en s'éloignant de l'appareil. Sur le panneau de commande du MIEP, Gérard voyait le signal de captage du son s'affoler, la caméra qui filmait toujours le sol ainsi qu'une partie de l'eau se mit à trembler. La masse gigantesque était en train de bouger et le nez jusque là pointé vers le sol était monté de près d'un demi-mètre. Dans le même temps, l'arrière s'était abaissé et la pointe dégagée par Anne sortit totalement du sable. Un grincement sinistre se fit entendre, comme une masse d'acier que l'on plie, un navire qui se tord. Puis le bruit cessa et tout redevint calme. Les soldats massés sur la dune avaient instinctivement porté leur arme à l'épaule pour mettre l'engin dans leur ligne de mire. Sonia Melvill qui avait assisté à la scène sentit ses mains trembler et ce n'était pas de froid. Le moment de frayeur passé, Nicol accorda à son équipe un moment de répit. Il retira son heaume protecteur, car il était en sueur malgré le froid qui baignait la crique. Lui d'ordinaire qui dominait ses émotions sentait bien que le calme apparent de la "bête" pouvait les surprendre à tout moment et il n'aimait pas ça.
- "qu'est-ce qu'on a ?" demanda t'il à ses collaborateurs.
Anne présenta son cabas ouvert avec quelques fioles, tubes, flacons et autres bocaux remplis de sable, de coquillages ou de crustacés. Elle précisa qu'ils provenaient de différents points entre le début du sillon et l'engin. Puis elle sortit une petite boîte frappée d'un logo qui avertissait des risques potentiels de contamination. Sans l'ouvrir, elle désigna les minuscules éclats qu'elle avait pu gratter sur la perche qu'elle avait mise au jour quelques secondes avant le glissement de la chose. C'était peu, mais elle avait eu toutes les difficultés à entamer la surface extrêmement résistante de cette matière. Pour le laboratoire cela suffirait. Les mesures au scanner, au spectromètres audio et image n'avaient rien donné de probant. Michel fut le seul à apporter des éléments concrets sur les dimensions qui avait pu relever:
- "longueur totale 61 mètres 55, largeur 45 mètres 10, hauteur 17 mètres à la partie la plus épaisse, diamètre moyen du fuselage à sa partie la plus grande: 16 mètres 25, longueur du fuselage 58 mètres 10. J'ai relevé 34 impact avec des traces de brûlure avec des angles de marquage différents mais tous orientés de la droite vers la gauche: 23 sur les ailes, 6 sur le dessus du fuselage, 4 sur les parties visibles du dessous, et une à l'extrémité de la perche sur l'aile droite. Cette perche a une longueur de 3 mètres 10 et quatre boursouflures dont la plus petite qui est à l'extrémité, fait 10 centimètres de diamètre et la plus grosse fait 13 centimètres, mais a un profil en amande légèrement aplatie. Il y a 4 marquages répartis sur les deux ailes. Ils ne sont pas tout à fait carrés et ont une dimension moyenne de 4 mètres sur 4. On retrouve quelque chose d'équivalent sous les ailes mais le contraste de couleur est moins évident. Enfin, il y a six ouvertures allongées et inclinées à 9 mètres de l'extrémité arrière qui font 2 mètres 50 de haut et 40 centimètres de large. On voit des stries plus claires sur un fond noir, elles sont horizontales et en retrait de 70 centimètres environ de l'embouchure de ces découpes. Pour ce qui est de la matière de l'engin, elle ne subit pas de déformation à la pression manuelle, Anne m'a confirmé que c'était très dur, mais ça n'a pas de résonance métallique ou interprétable. C'est tout".
- "merci Michel"
Il escalada les quelques mètres jusqu'au promontoire que formait la butte de terre et, avec ceux qui étaient restés là, il observa longuement la plage. Il soupira, fit demi tour et redescendit en direction du bus Volvo où il s'assit à même le coffre ouvert. Il posa délicatement son heaume à côté de lui, tâta ses poches et, par le col de la combinaison où il plongea son bras, il sortit un paquet de cigarettes. Lui qui venait de prendre la décision de cesser de fumer, le voici qui faisait une rechute magistrale. Fort heureusement pour lui, le vent éteignit par trois fois son briquet, et il renonça à faire une quatrième tentative.
- "regardez!" dit quelqu'un en haut de la dune en désignant la chose.
Gérard attrapa son casque, gravit la pente en courant, en manquant de tomber, et, atteignant la rangée de spectateurs, il regarda dans la direction de l'OVNI. Une lumière intense émanait à présent d'un secteur du fuselage accompagnée d'un bruit identique à celui produit par un arc électrique. Lentement, l'aveuglante lumière dessina comme une porte dans le flan gauche du fuselage. Les contours étaient imprécis, mais c'était comme si, de l'intérieur, quelque chose allait jaillir. Prudemment tous les gens postés en hauteur se protégèrent derrière la butte jusqu'à ne laisser dépasser que leurs yeux pour bien voir ce qui se passait. Sur les camions et les chars, les occupants abaissèrent les persiennes blindées et fermèrent les portes étanches. Nicol observa le panneau de commande du MIEP, tout ou presque était au rouge, les afficheurs s'affolaient et il dût éteindre l'appareil de peu qu'il ne subisse des dommages.
Hébétées, les quelques 300 personnes qui assistaient à cette première manifestation depuis le crash ainsi que les milliers de téléspectateurs qui ne quittaient plus leur écran des yeux étaient fascinées par la lumière oscillante qui jaillissait du corps échoué comme le soleil au travers des nuages après un orage. La légère brume qui avait formé une mince couche humide à la surface de l'OVNI au soleil levant, s'évapora peu à peu en faisant s'élever de petites volutes de vapeur. Et soudain, un bruit strident se fit entendre et tous portèrent leurs mains sur les oreilles. Plusieurs des nombreux projecteurs alignés le long de la baie volèrent en éclat et des gens criaient sous l'effet de la douleur qui meurtrissait leurs tympans.
MIEP
Chapitre 8
LES VISITEURS
Comme il avait commencé, le bruit cessa, et un immense soulagement parcouru les gens qui s'étaient éloignés. La lumière émanant de l'engin se ternit et une forme apparut en son centre. La forme s'avança vers l'extérieur, et, tout en progressant, fit place à une seconde ombre, puis une autre. Cinq "choses" firent ainsi leur apparition et se postèrent sur l'aile gauche. Elles avaient un aspect humanoïde, mais la lumière était telle qu'il fut impossible de bien les distinguer. De partout où ils avaient trouvé refuge pour se protéger du bruit, les soldats et les spectateurs revenaient vers la plage car ils voulaient "voir". Et ils ne furent pas déçus: le spectacle était incroyable, et pourtant, beaucoup avaient une impression de "déjà vu" et se remémoraient les films de science-fiction avec leurs extraterrestres aux formes presque humaines. Cette comparaison avait quelque chose de rassurant, même si l'inquiétude dominait ces instants fatidiques.
Oubliées les querelles chauvines et la fatigue de l'attente, les programmes audio visuels restaient centrés sur l'action que le monde vivait minute par minute. A Strasbourg, où le Conseil des Etats de l'Union s'était à nouveau réuni, à Taverny, où tout le monde était au four, dans les régies de communication du monde entier, et dans les foyers, on observait sur grands écrans avec des yeux écarquillés les cinq êtres qui se tenaient debout sur leur vaisseau et qui semblaient observer les réactions. La lumière s'estompa peu à peu, permettant au écrans de restituer une image plus nette. Le temps s'était suspendu, même les animaux de compagnie semblaient ressentir cette pause générale et participaient malgré eux à l'inertie du moment.
A la même seconde Nicol, Gilbert, Moss, Melvill et tous le présents eurent un sursaut: ils entendirent très clairement qu'on leur parlait en ces termes:
- "nous avons besoin de votre aide, vous n'avez rien à craindre"
Chacun dévisagea son voisin pour savoir qui lui avait adressé ces paroles et il fallut quelques secondes avant de réaliser que tous avaient entendu la même chose. Les langues se déliaient et un brouhaha commençait à se faire entendre: quel était ce mystère ?
- "vous vous interrogez parce que vous ignorez notre mode de communication. Notre monde cultive la communication par la pensée depuis très longtemps, mais cette façon de communiquer ne vous est pas familière. Elle va nous permettre pourtant de nous faire comprendre de chacun d'entre vous quelque soit sa langue, et même s'il est sourd et muet"
Nicol rompit le silence et cria en direction du vaisseau:
- "est-ce vous qui nous parlez ?"
La réponse fusa:
- "nous ne parlons pas au sens où vous le comprenez, nous vous adressons la parole par télépathie, c'est le mot le plus approprié à notre méthode de communication pour vous"
Puis la voix reprit:
- "nous avons besoin de vous, notre arrivée sur votre planète a été rude et nous ne pouvons pas repartir sans votre aide. Nous allons maintenant avancer, ne craignez rien, nous ne vous voulons aucun mal".
Le scepticisme dominait dans le camp humain, mais, alors qu'une à une les cinq formes descendaient de leur perchoir pour mettre "pied" à terre, il fallut se rendre à l'évidence: la rencontre était imminente avec ces êtres venus d'ailleurs et on ne pourrait bientôt plus arrêter le processus. Sonia et son cameraman ne perdaient pas une miette des instants historiques que l'humanité vivait. Echappant un instant à la surveillance de la barrière de soldats, les deux journalistes d'Euro-News Chanel s'étaient aventurés en direction de la plage en dépassant la dune en amont du vaisseau et de ses occupants. Les extraterrestres s'approchaient maintenant lentement d'un petit groupe dont faisaient partie les hommes de la BES qui s'était rassemblés au pied de la dune. Dans leurs casques, ils recevaient des ordres en direct de l'Etat Major des armées qui préconisait la prudence, tout en subissant les événements au fur et à mesure qu'ils se produisaient.
Le commandant Philippe Moss reprit les rennes et intima à l'attention des étrangers:
- "halte !", et son ordre fut aussitôt suivi d'une réaction spontanée des troupes massées sur la crête de la dune: on entendit le claquement caractéristique des chargeurs automatiques des armes. Si l'ordre en était donné, ils étaient prêts à ouvrir le feu. Mais on n'en était pas là, il fallait d'abord savoir quelles étaient précisément les intentions de ces êtres inconnus. Ces derniers avaient parfaitement saisi la situation et avaient stoppé leur progression, restant à bonne distance des hommes. Une trentaine de mètres séparait les visiteurs de l'espace des terriens.
Les formes auréolée de lumière à la sorte de l'engin étaient plus distinctes maintenant qu'elles contrastaient avec la plage et le vaisseau qui constituaient le décor de cet incroyable tableau. A peu de choses près elles ressemblaient à des humains dont les membres et la tête auraient été étirés, de telle sorte qu'ils étaient filiformes. Les extrémités de leur membres se terminaient par des moignons légèrement plus gros. Le cou était extrêmement mobile et supportait une tête sans bouche, ni nez, ni oreilles, mais avec deux taches foncées qui pouvaient être des yeux et qui rappelaient ceux d'un fœtus. Leurs corps était d'aspect laiteux, ils n'avaient pas à proprement parler de vêtements, mais une sorte de carapace brillante, comme une armure qui recouvrait les surfaces les plus grandes de leur corps.
L'un d'eux proposa:
- "notre aspect vous inquiète, nous le sentons, aussi, pour vous être plus familiers nous allons modifier nos apparences" et alors qu'il terminait sa phrase, les cinq formes prirent forme humaine, celles de trois hommes et de deux femmes qu'on aurait pu croiser dans la rue sans se douter de leur origine.
- "comment font-ils ça ?" dit Barbara à Nicol
- "c'est dingue !" rétorqua t'il sans la regarder.
L'extraterrestre reprit:
- "vous pouvez nous entendre dans votre langue alors que nous ne la connaissons pas, de même vous nous voyez avec votre imaginaire, votre esprit, que nous stimulons par communication cérébrale. Pour nous, c'est une façon très commune d'échanger, et grâce à cela nous pouvons nous faire comprendre de vous tous." Il fit une courte pose puis: "vous pouvez m'appeler Reban, et voici mes compagnons Molyée, Sapon, Préol et Alvil".
Interloqués, les hommes ne savaient que dire. Au bout de deux minutes Nicol s'avança d'un pas et
s'aventura à quelques mots:
- "je suis Gérard Nicol… je crois que nous avons beaucoup de questions à vous poser"
- "nous en avons aussi, bien que nous en sachions plus sur vous que vous sur notre monde"
- "vous comprenez alors que nous avons quelques craintes"
- "bien sûr, mais vous ne devez pas en avoir, nous ne sommes pas porteurs de germes, de bactéries ou de substances toxiques pour votre planète. Si nos intentions étaient belliqueuses, vous le sauriez déjà, car notre puissance dépasse vos moyens de défense. Nous préférons apprendre à nous connaître".
Bien que ces mots aient une consonance globalement positive, Gérard pensa au fond de lui que les termes utilisés étaient tous basés sur les craintes qui motivaient un tel déploiement de forces autour du site. Il fallait faire un choix, celui de la confiance ou celui de la prudence, et nul ne savait quelle option prendre.
La décision vint des autorités en la personne de Borlov, qui, depuis Moscou, qu'il avait rejoint, appela le Président français à Paris. Ce dernier transmit l'ordre jusqu'au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) qui suggéra un ambassadeur auprès des visiteurs. Et c'est ainsi qu'un spécialiste en question de vie extraterrestre fut désigné. Depuis des années, bien que leur travail fut toujours soutenu, on avait catalogué les chercheurs du domaine des OVNI et des "êtres venus d'ailleurs" de fantaisistes, voire d'hurluberlus. Certains en haut lieu étaient même exaspérés de voir ainsi dilapidées des sommes non négligeables pour un résultat très discutable selon eux.
Philippe Ranier renversa son café sur son pantalon, l'information qu'il venait de recevoir l'avait fait bondir de la chaise. Il demanda à son interlocuteur de répéter pour être bien sûr d'avoir compris et commenta:
- "mais pourquoi souhaite t'il que ce soit moi ?"
A l'autre bout du téléphone son correspondant répondit:
- "c'est un ordre direct de Borlov, il estime que vous êtes le mieux qualifié"
- "c'est absurde, ce ne sont pas mes recherches qui me donnent un statut d'ambassadeur auprès de ces entités. Je n'ai aucune compétence en relation "extra-humaines", d'ailleurs j'en ai à peine avec ces messieurs des instances ministérielles qui n'en avaient rien à faire de mes recherches jusqu'ici, alors pensez donc, avec ces ET venus d'un autre monde, pfff !"
- "pourtant ce sera vous, un avion vous attend à Roissy, soyez-y dans une heure, et ne vous en faites pas, je pense que désormais, le budget de votre département n'aura plus besoin d'être défendu bec et ongle comme vous avez toujours su le faire".
Ranier congédia son interlocuteur et prépara quelques documents qu'il ajouta à ceux déjà réunis depuis les dernières vingt quatre heures. En moins d'une heure, comme il en avait reçu les instructions, il se retrouva à Roissy, dans un avion qui l'emmena en Bretagne.
Sur place, la conversation n'avait guère évolué, des deux côtés, on en était resté à des banalités qui avaient fait stagner les parlementations. Tout juste avait-on appris que la planète d'où venaient les visiteurs avait été détruite et qu'ils en étaient les seuls survivants à la dérive à bord de ce vaisseau qui avait échoué ici mais pas tout à fait par hasard. En fait, selon leurs explications, ils avaient choisi la Terre après des mois de dérive interplanétaire parce qu'ils savaient qu'ils y trouveraient de la vie et que l'environnement serait propice à leur survie.
Lorsque Philippe Ranier arriva, on le mit au courant des moindres détails et, après des préparatifs pour se prémunir d'une contamination, il fut présenté comme l'interlocuteur qui leur avait été alloué auprès des cinq êtres. L'approche fut timide, mais, dialogue aidant, les deux partis finirent par se rejoindre, par échanger de vraies conversations et, dans le camp humain, on proposa de poursuivre la démarche dans un milieu plus convenable. Dans un premier temps, le PC avancé qui se trouvait 500 mètres en retrait de la plage servit de lieu d'accueil. Sous bonne garde, une troupe composée des principaux protagonistes avec Ranier en tête se retrouva en huis clos dans les blocs ramenés sur camions et qui, assemblés sur le site constituaient un quartier avec tous les moyens logistiques nécessaires.
Il était midi, mais le temps ne comptait plus. Assis sur des chaises, comme n'importe quel être humain, les étrangers parlaient avec leurs hôtes et expliquaient ce qu'il était important de savoir dans l'immédiat. Tour à tour, Reban, Molyée, Sapon, Préol et Alvil se présentèrent comme des gens de science qui avaient tenté d'expliquer à leurs congénères d'où ils étaient issus, et quel destin rencontrerai leur monde si l'évolution technologique se développait au même rythme que jusque là. Ils n'avaient pas été entendus et la catastrophe qui avait conduit à l'explosion de la planète toute entière s'était finalement produite. Heureusement, eux avaient anticipé la catastrophe et avaient fui à bord de ce vaisseau juste avant la destruction de leur monde. Ne connaissant que la Terre comme seul refuge possible, ils avaient mis le cap vers la planète bleue en espérant que leur vaisseau leur permettrait d'y parvenir.
Comme ils étaient questionnés sur leurs aptitudes à la télépathie, ils entrèrent plus en détail sur leurs origines réelles et firent une révélation qui stupéfia tout le monde: leurs racines primaires étaient les mêmes que celle des terriens, ils en avaient eu la preuve en découvrant un satellite terrestre envoyé dans l'espace pour l'explorer et qui avait dérivé jusqu'à eux alors qu'ils entraient dans notre galaxie. Fascinés, les auditeurs étaient avides d'explications au point ou la journée passa sans que personne n'eut songé ni à manger, ni à dormir. Pourtant, il fallut bien que la nuit ait raison des organismes fatigués, et peu à peu, la pression des ces dernières journées fit place à une certaine quiétude. Les visiteurs retournèrent dans leur vaisseau, les hommes à leurs affaires et dans leurs quartiers.
Dès l'aube, le protocole reprit ses droits et les échanges recommencèrent. Philippe Ranier fit venir les autorités, les télévisions furent enfin autorisées à filmer l'engin et ses occupants, la suite des événements se déroula dans la plus grande simplicité. Au fur et à mesure qu'on en apprenait sur les cinq scientifiques, ils questionnaient eux aussi les hommes et commençaient à ressembler à de simples visiteurs à qui l'on fait découvrir une région qu'ils ne connaissent pas. Cependant, durant tout ce temps, Nicol qui n'avait pas perdu son sens très pratique, on aurait pu dire précisément "terre à terre", s'étonnait de certaines incohérences. Il en avait parlé à de proches collaborateurs, mais pour le moment il se contentait d'observer. Par exemple, les marques d'impact sur l'engin, n'avaient jamais été expliquées, pas plus que le crash, qui, si les visiteurs avaient été pleinement en possession de leurs moyens aurait sans doute pu être évité ou, au moins, expliqué. Or, sur ces sujets, les questions étaient rapidement esquivées, comme s'il y avait quelque chose à taire.
Nicol était suspicieux, et l'avenir proche allait lui donner raison.
Strasbourg
Lueur Bleue (suite 2/2)
Chapitre 9
NOUVELLE PEUR
Confiants, trop peut-être, des émissaires politiques et scientifiques de tous horizons, se faisaient un devoir d'escorter les humanoïdes afin de leur faire découvrir la Terre et ses merveilles. Chaque nation voulait avoir le privilège d'accueillir ces hôtes extraordinaires comme si le temps était compté. Pour l'instant en effet, il n'avait jamais été question de repartir.
Les cinq furent baptisés Amoniens, en raison du nom qu'ils avaient donné arbitrairement à leur monde disparu, afin que leurs interlocuteurs terrestres aient une identité à leur attribuer. Leur planète Amon fut décrite comme très proche dans sa constitution que la Terre. Il y avait un équivalent de notre flore, mais aucune faune, les animaux, au sens où nous le comprenons, ayant disparu depuis longtemps. Les amoniens n'avaient besoin pour vivre que d'un échange moléculaire avec la flore. Leur atmosphère était compatible avec notre air et ceci expliquait leur acclimatation immédiate. Quant à leur morphologie réelle et à leur anatomie, mis à part leur forme vaguement humanoïde, il n'y avait presque rien de comparable avec le corps humain. L'ensemble de leurs sens transitait par télépathie, à un niveau tellement puissant que la vision, l'audition, et, dans une certaine mesure, le toucher étaient intégrés dans cette faculté mentale. Ils expliquèrent aussi que leur corps tout entier faisait office de cerveau et qu'il était un seul et même ensemble vital. Ainsi, il n'y avait pas de systèmes différenciés pour des fluides drainant des fonctions de régénérescence, comme le sang par exemple chez les humains.
La visite de leur vaisseau avait été longuement reportée pour, selon les visiteurs, des raisons sanitaires. Il y avait des risques, toujours selon eux, que leur énergie de propulsion ait pu contaminer les installations internes. Tout comme sur Terre, ils avaient maîtrisé la réaction en chaîne de particules élémentaires pour générer une énergie. Mais la poussée et l'autonomie qu'autorisait cette forme d'énergie était sans comparaison avec ce qui se faisait de mieux sur Terre avec l'atome.
Finalement, une semaine après le crash, les naufragés de l'espace avaient réussi à confiner leur propulseur et donc à rendre inoffensive la visite de l'intérieur de leur engin. Une délégation de scientifiques accompagnés des représentants du CEA (Commissariat à l'Energie Atomique) et des interlocuteurs privilégiés des tous premiers entretiens, fut invité à pénétrer dans l'immense navire spatial. Tout suscitait la fascination, mais ce qui étonna le plus les hommes fut l'apparente simplicité de l'environnement: pas de tableau de bord supportant des milliers de commandes, pas d'écran, pas de siège où aurait trôné le commandant de bord. On ne s'imaginait pas à bord d'un vaisseau intergalactique. Alors que de l'extérieur on ne voyait rien des aménagements intérieurs, vu de l’intérieur, les parois partiellement translucides permettaient de voir la plage presque comme au travers d'une vitre épaisse. Seule la partie centrale de l’appareil fut inaccessible parce qu'elle abritait la source d'énergie et qu'elle était dangereuse.
Les études sur la matière dont était faite le vaisseau révélèrent des similitudes avec des composés minéraux et organiques de notre planète. Ceci corroborait la thèse d'une racine commune dans les origines des deux systèmes de planètes. En de nombreux points, la vie sur leur planète ressemblait à la nôtre, ils avaient évolué de la même manière, la science leur ayant seulement permis de le faire beaucoup plus rapidement. Une nouvelle fois pourtant le petit groupe qui s'était constitué autour de Nicol et qui partageait ses soupçons remarqua que les étrangers n'étaient pas très loquaces quand on leur demandait des détails sur la vie sociale, la population de leur monde, la pérennité qu'avaient leur planète et ses ressources avant la catastrophe. En un mot, ils se confiaient presque exclusivement sur des aspect technologiques comparables aux nôtres, sans jamais aborder le sujet crucial de la relation psychologique. Ainsi, on ne sut pas comment était dirigé leur monde, s'ils avaient une forme de hiérarchie politique, s'ils avaient connu les conflits, choses qui intéressaient pourtant les dirigeants des Etats qui auraient bien aimé avoir une source d'inspiration.
C'est l'observatoire du VLT qui fut le premier à déceler "quelque chose" dans le fouillis d'étoiles et qui leur parut étrange. Depuis la pluie de météorite et le crash du vaisseau, l'observation du ciel avait mobilisé tous les astronomes, des plus illustres aux amateurs éclairés. C'est dans ce contexte que l'approche de quatre autres OVNI fut annoncée au monde. D'abord envisagée comme une nouvelle pluie d'astéroïdes, la découverte de nouveaux vaisseaux intrigua toute la communauté scientifique, puis les hommes d'Etat. Tout naturellement, l'information fut transmise à Reban et ses amis en émettant l'hypothèse qu'ils n'étaient pas les seuls rescapés de leur planète. Mais ceux-ci, pris de panique firent des révélations assez inattendues: alors qu'ils s'étaient tus jusque là sur l'origine exacte de la catastrophe qui avait anéantit leur monde, ils expliquèrent qu'une guerre avait éclaté avant leur fuite. L'explosion n'était pas due à un dérapage technologique, mais à une montée en puissance du conflit qui avait abouti à l'utilisation d'armes de destruction à la puissance colossale et leur planète n'y avait pas survécu. Ils avaient volontairement occulté cette partie de leur histoire pour préserver une image plus positive de leur monde. De plus en plus, cette planète avait des ressemblances avec la Terre et avec ses démons.
La vitesse avec laquelle les quatre OVNI se rapprochaient, prouvait que, de toute évidence, leur système de propulsion était en ordre de marche. Mystérieusement, Reban, Molyée, et les autres s'étaient évanouis dans la nature après avoir rapidement expliqué qu'ils redoutaient qu'il ne s'agisse cette fois de rescapés qui auraient des intentions de conquête de la Terre. En l'espace de dix jours, l'humanité vivait son troisième événement dramatique. Désormais, on se préparait à un conflit majeur, alors même que, parmi les nations terrestre, une trêve générale avait suivi les cataclysmes de 2009. Préol, l'une des deux entités extraterrestre qui avait pris l'apparence d'une femme, s'était réfugiée à Paris où elle résidait au Palace Grand Empire avec des chefs d'Etat qui séjournaient en France depuis quelques jours. C'est là que les stratèges de guerre l'interrogeaient pour adopter la meilleure défense contre l'envahisseur potentiel qui arrivait. Le sinistre tableau qu'elle dépeint en disait long sur les chances que l'humanité avait de survivre à une attaque: les armes dont disposaient les envahisseurs seraient si terrible qu'en moins d'une semaine, la Terre pourrait être sous leur contrôle.
A 14h en ce samedi 20 novembre, quatre gigantesques vaisseaux se posèrent délicatement et simultanément en plusieurs endroits du continent européen. La carcasse abandonnée sur la plage de Bretagne leur avait sans aucun doute servi de repère. Les mastodontes qui faisaient au moins cinq à six fois sa taille, sauf l'un d'entre eux plus petit, avaient atterri à proximité de grandes villes tout en restant dans des zones dégagées. Une fois encore les télévisions avaient d'abord été consignées en retrait des sites, puis avaient fini par s'approcher des appareils de telle sorte que toutes les chaînes retransmettaient en direct l'invasion imminente. Et pourtant, il n'en fut rien: après trois interminables heures d'attente, des portes lumineuses semblables à celle du premier vaisseau s'ouvrirent et des troupes constituées de centaines d'amoniens débarquèrent, mais restèrent à proximité de leurs appareils. Seules de petits détachements constitués de cinq à six porteurs de ce qui semblait être des armes s'éloignaient des zones d'atterrissage pour se disperser et rejoindre les zones habitées.
L'armée n'avait pas eu le temps de réagir, et, de toutes façons, personne ne se serait risqué à engager un conflit qui, si on en croyait Préol avait toutes les chances de se terminer en faveur des étrangers. Si l'initiative venait d'eux, alors, et alors seulement, la riposte serait organisée. Cela n'empêchait pas les avions de combat de survoler les OVNI. Trois d'entre eux furent estimés à plus de 250 mètres longueur et le plus petit à la moitié environ. Ce dernier avait une forme avec moins d'aspérités que les trois autres et Préol expliqua qu'il s'agissait d'un chef de guerre et que les autres vaisseaux étaient des appareils armés. Elle confirma que ses congénères ennemis étaient fortement armés et qu'un combat n'était pas souhaitable. Mieux valait se rendre avant un hypothétique anéantissement des humains.
Malgré leurs recherches, les forces de police, de gendarmerie et de l'armée combinées ne réussissaient pas à localiser les quatre scientifiques amoniens en fuite. Reban et Sapon avaient élu domicile dans une auberge où, sous leur apparence humaine, ils se cachaient en attendant de savoir quel sort leur serait réservé. Alvil s'était réfugié dans son vaisseau. Mais il ne tarda pas à être pris d'assaut par ses ennemis sous les yeux effarés des soldats humains qui gardaient toujours le site, mais qui avaient reçu l'ordre de ne pas intervenir. En entendant cela par le biais des médias, Molyée avait décidé de rejoindre un camp militaire pour demander asile. Elle se présenta au poste de garde qui avertit le colonel Melhoued qui dirigeait le camp. Une fois qu’elle se fut présentée, on l’invita à se cacher dans un bâtiment sous la protection d'une garde spéciale. Pendant ce temps, le colonel prit contact dans la plus grande discrétion avec les autorités de Taverny pour les avertir qu'il hébergeait l'un des étrangers. Pourtant, c'était une erreur, car la communication fut interceptée par les puissants moyens technique dont disposait le camp adverse et il ne fallut pas une heure pour que le camp soit encerclé par les envahisseurs.
Les appels à la radio et à la télévision, incitant la population à ne pas résister aux traqueurs extraterrestres, finirent par convaincre l'aubergiste qui hébergeait Reban et Sapon, de faire part de ses soupçons quant à l'identité de ses "clients". Leur comportement lui avait semblé bizarre et il avait fait rapidement le lien avec la cavale des étrangers. Il fut surpris en ouvrant sa porte à la police qu'il avait appelée, de voir une dizaine d'amoniens, dans leur apparence fantomatique, pénétrer en force dans l'auberge sans le moindre regard pour les êtres humains qu'ils croisaient. Depuis la salle à manger au rez-de-chaussée où il était resté planté, éberlué, l'aubergiste entendit le fracas des portes de chambres qu'on explosait pour les éventrer. Et, tout à coup, la troupe redescendit avec un prisonnier fermement encadré et sous la menace de ce qui étaient de toute évidence des armes. Les clients et l'aubergistes assistaient à la scène sans bouger, quand soudain, Sapon esquissa un mouvement pour se dégager et profita de l’effet de surprise pour tenter de fuir. Aussitôt un sifflement perçant retentit, une lueur aveugla les spectateurs et, dans la gerbe d'étincelles qui suivit, Sapon n'était plus.
Les journalistes Emily Johnson, Gaspert Lincoln et Steve Mildoww venus d'Amérique et qui résidaient dans l'auberge depuis le début des événements, avaient regardé avec tous les autres, l'humanoïde se faire pulvériser sous leurs yeux.
Emily s'adressa au meurtrier sur un ton sans équivoque:
- "assassin, il n'avait pas d'arme, c'est comme ça qu'on fait chez vous ?"
Puis elle eut un mouvement de recul, car l'amonien à qu'elle avait fustigé de ses mots, venait de se retourner et braquait maintenant l'arme dans sa direction. Un de ses accompagnants qui semblait commander s’avança alors vers les humains, baissa son arme et dit:
- "il n'y a aucun acte qu'il ait pu faire qui justifie qu'on le laisse en vie. Sur notre planète, votre protégé a tué plus que vous ne pourriez le faire durant toute une vie terrestre. Nous sommes ici pour faire justice à nos morts par leur faute"
Puis il attendit une réaction.
- "que voulez-vous dire ?" dit l'aubergiste en rompant le silence.
- "si vous voulez sauver votre monde, il faut nous aider à trouver les autres, où se cachent t'ils ?"
- "pourquoi devrions-nous vous faire confiance ?" reprit Emily Johnson
- "vous n'avez pas le choix" rétorqua l'amonien
Au même instant, le camp où s'était retranchée Molyéé avait été prit d'assaut, mais l'affrontement s'était limité à quelques tirs d'intimidation, car les soldats du camp sous les ordres de leur colonel avaient vite réalisé que leurs armes, même sophistiquées, ne faisaient pas le poids devant celles des extraterrestres. Pourtant, les deux camps se défiaient sans que l'un des deux n'engage le combat réel. Ainsi, peu avant la nuit, le bilan dans le camp des fugitif amoniens était déjà lourd: Sapon et Alvil avaient été tués sans sommation, Reban en fuite et Molyée sur le point d'être capturée. Seule Préol avait réussi à échapper au recherches de ses congénères ennemis, gardée au secret dans le palace parisien.
Lorsque l'obscurité envahit le camp militaire de Saulieu, le chef amonien s'adressa aux troupes du colonel Melhoued:
- "nous sommes venus les chercher, vous ne pourrez pas nous en empêcher, mais nous ne voulons pas vous détruire pour y parvenir. Notre cause n'est pas de votre monde, vous cachez un ennemi que vous ne soupçonnez pas. Donnez-le nous et nous repartirons".
Molyée sentait qu'elle faisait l'enjeu d'un combat inégal et profita de la confusion qui régnait pour changer d'apparence. Aux yeux des hommes elle était devenue maintenant l'un des nombreux soldats qui composait les troupes du colonel Melhoued. Ce dernier négociait encore lorsque le soldat Feruchis alias Molyée, fit passer l'information jusqu'à ses oreilles, information selon laquelle Molyée s’était enfuie. Melhoued la transmit aussitôt aux amoniens, trop heureux en effet de ne pas avoir à engager une épreuve de force pour protéger cet être dont il ne savait finalement pas s'il était effectivement ami ou ennemi.
Le chef amonien se présenta alors à lui:
- "Tabouscan, je serai votre interlocuteur. Nous sommes du même bord croyez-moi, laissez-nous entrer, nous connaissons bien mieux que vous notre cible".
- "votre cible ?" répéta Melhoued en fronçant les sourcils avec quelque chose d'accusateur.
- "c'est notre ennemi, il sera le vôtre aussi" et sans attendre la réponse de Melhoued, il passa à côté de lui, appelant à ses côtés trois de ses acolytes.
Mais la ruse de Myloée avait fonctionné, et, pendant que les combattants amoniens pénétraient dans la base, elle se hissa discrètement dans un blindé rapide et, à peine en quelques secondes, elle démarra, et fonça à toute vitesse vers la sortie, échappant de justesse à un de ces éclairs foudroyants tiré par un amonien. Sous des tirs nourris, le blindé disparut dans la nuit en larguant ses poursuivants.
Melhoued regarda l'étrange fusil qui semblait être le prolongement du bras de Tabouscan. Celui-ci, voyant qu'il l'observait lui adressa ces mots:
- "nous n'aurions pas voulu les utiliser contre vous. Celui que vous avez cru devoir protéger n'est pas comme vous le pensez."
- "expliquez-vous !" ordonna le colonel
- "nous devons les trouver et les détruire, sinon, ils nous détruiront tous"
Le petit attroupement qui s'était formé autour d'eux fut saisit d'effroi. Que signifiaient ces mots ?
qui étaient réellement les visiteurs du premier vaisseau ?
Télescope VLT (Very Large Télescope)
Chapitre 10
REVELATIONS
Maintenant, pour Molyée, il s'agissait de retrouver au plus vite ses trois compagnons survivants, elle ne savait pas en effet que Sapon avait été tué. L'urgence était de se regrouper et de se mettre sous la protection des humains en les convainquant qu’ils avaient affaire à de dangereux envahisseurs. Elle avait profité de la nuit et d'un endroit calme pour charger le canon du petit blindé sur roues qui filait à présent à vive allure sur les routes désertes du Val d'Oise en direction de la capitale.
Reban avait envisagé cette dispersion et avait laissé comme consigne de se retrouver à Taverny, où ils pourraient trouver l'appui des militaires dont ils avaient gagné la confiance. Pour l'heure, il roulait lui aussi à bord d'une voiture qu'il avait réussi à subtiliser sans trop de difficulté, alors même que son propriétaire était en train de payer le plein de carburant qu'il venait de faire. Mais avant de rejoindre Taverny, il devait d'abord récupérer quelque chose de précieux qui avait eu la précaution de cacher non loin de là, alors que lui et ses amis jouissaient encore d'une certaine liberté. Echappant à la présence de leurs accompagnateurs, il avait prétexté le dépannage de leur propulseur pour sortir discrètement de leur vaisseau un mystérieux contenant. La taille modeste de la chose n'ayant pas semblé suspecte aux gardes du site, il avait pu la sortir sans anicroche de la zone surveillée et la cacher dans un bois à quelques centaines de mètres à peine du lieu du crash.
Préol sentit la résonance du petit appareil de communication qu'elle portait sur elle. Le signal était imperceptible par ses gardes du corps qui la veillaient à Paris. Elle s'approcha de la porte de sa chambre et l'entrebâillât. Le seuil en était gardé et pourtant, le signal qu'elle venait de recevoir était celui du rassemblement. Reban avait mis la balise en marche aussitôt après avoir récupéré son précieux trésor caché. Préol modifia son corps et se glissa silencieusement dehors de la chambre. Lorsque le planton la vit, il l’interrogea:
- "tu es déjà là ? la relève est seulement dans une heure !"
Préol, sous les traits d'un clone de planton semblable à son vis à vis, répondit:
- "tu peux aller te reposer, on m'a dit de te remplacer"
Le planton ne se fit pas prier et, après avoir passé les consignes à son homologue, tourna les talons. Préol était maintenant seule et pouvait changer une nouvelle fois d'apparence pour sortir le plus simplement du monde du Palace sans se faire remarquer.
Molyée, tout comme Préol avait reçu l'appel de Reban et tous trois devaient maintenant converger au point de rencontre prévu. Reban rangea l’émetteur avec lequel il avait déclenché le signal de rassemblement et sortit du même emballage un objet vaguement cylindrique. Il en ôta un couvercle et, dès que le contenu fut visible, une forte lueur bleutée illumina tout l’espace autour de lui. L’enveloppe renfermait une sorte de fiole en matière transparente, dans laquelle il y avait un fluide bleu très lumineux. En quelques secondes, les quelques rares feuilles encore sur les arbres flétrirent et un oiseau perché à proximité tomba inanimé dans les feuilles mortes au sol. Les radiations émises par le fluide tuaient tout dans un rayon de huit à dix mètres alentours, mais n’affectaient pas l’amonien. Celui-ci referma le récipient et, après l’avoir replacé aux côtés de l’émetteur, mit le tout dans la voiture.
Posant sa main sur le lecteur de cryptocartes optiques, Préol valida un fantomatique titre de transport qu’elle ne possédait pas. Les portes s’ouvrirent, le système ayant été trompé par l’action de l’amonienne sur le capteur. Malheureusement pour elle, embarquant dans la rame de métro à sa suite, deux contrôleurs de la compagnie de transport vérifiaient à présent les cartes des passagers. Quelques stations seulement la séparaient du point de rendez-vous. A cette heure tardive, les passagers étaient peu nombreux dans la rame et les deux contrôleurs progressaient rapidement dans sa direction. Ils n'étaient plus qu'à deux banquettes de sa position et elle évalua rapidement les risques de se faire démasquer. Si elle ratait le rendez-vous, elle serait perdue. Préol échappa de justesse au contrôle, car elle atteignait enfin sa destination, alors même que les contrôleurs arrivaient à sa hauteur. Elle sortit des sous-terrains du métro et elle se posta au bord de la route, afin que les autres la retrouvent plus facilement.
L’aube pointait déjà lorsque le petit blindé de Molyée fit son apparition au bout de la rue. Méfiante, Préol qui avait reconnu de loin le véhicule de l’armée, voulait d’abord s’assurer qu’elle n’avait rien à craindre. Elle gardait son apparence humaine sauf pour Molyée qui n’était pas sensible à l’action télépathique qui influençait la perception visuelle des humains. Quand le véhicule fut à sa hauteur et que la trappe s'en ouvrit, les deux êtres reprirent chacun leur apparence réelle et s'informèrent mutuellement de la situation. C'est ainsi que Molyée apprit par Préol la mort de Sapon, ils surent alors qu'ils n'étaient plus que trois. Reban arriva un peu plus tard, et, d'un commun accord, ils abandonnèrent la voiture au profit du blindé léger qui leur permettrait d'évoluer en terrain accidenté et de quitter les routes si le besoin s'en faisait sentir. De plus il était armé et disposait de moyen d'écoute radio et surtout d'une réserve de carburant plus conséquente que la voiture.
Désormais, ils avaient à leur trousse des ennemis redoutables qui étaient déterminés à les éliminer, en dépit de la réticence des terriens. Mais Reban n'avait pas abattu ses derniers atouts, il montra à ses deux comparses le conteneur avec non pas une mais une vingtaine de fioles au liquide bleu. Molyée exulta et lui signifia qu'ils étaient en mesure non seulement de riposter à une attaque, mais aussi de prendre l'initiative de celle-ci, l'effet de surprise aurait ainsi raison des troupes massives lancées à leur poursuite. Dans le camp adverse, nul ne se doutait en effet que les fuyards avaient avec eux ces doses de matière hautement fissile qu'ils n'avaient qu'à exposer pendant quelques minutes à la lumière du jour pour dévaster avec seulement l'un de ces récipients une zone grande comme un département. Mais ce n'était pas le pire, car leur vaisseau en contenait d'autres, que Reban n'avait pas eu le temps d'extraire et qui avaient voyagé avec eux depuis leur départ précipité d'Amon. Et, parmi ces "bombes", le propulseur encore actif du vaisseau constituait à lui seul l'arme absolue. Une seule de ces fioles, activée et jetée dans le fluide qui fournissait l'énergie du vaisseau aurait pour conséquence l'anéantissement de la planète bleue.
Tabouscan et ses troupes avaient capté le signal de Reban, mais ils arrivèrent trop tard à l'endroit d'où il l'avait émis. En localisant avec une précision chirurgicale l'endroit, ils y trouvèrent un périmètre complètement ravagé par les dégâts de la fiole bleue. La forêt en ces lieux s'était transformée en un trou sans vie où gisaient arbres et animaux sur une terre fumante. C'était comme si on y avait déversé une citerne d'acide. Tabouscan désigna trois de ses compagnons pour analyser la cause de ce désastre et effectuer une reconnaissance alentours. Tolmé était une sorte de chimiste et il ne mit pas deux minutes à déterminer la nature du produit. L'amonien en fit un rapport immédiat à son chef et l'inquiétude qui l'envahit était perceptible même pour un humain. Le commandant Philippe Moss, Gérard Nicol et Philippe Ranier qui comptaient parmi leurs nombreux accompagnateurs sur les lieux les interrogèrent sur ce qu'ils voyaient. Tolmé s'autorisa à leur répondre:
- "ce que vous voyez est le résultat d'une exposition à une substance qui constitue notre principale source d'énergie sur notre planète. C'est un peu l'équivalent de votre pétrole, mais en plus instable. Lorsqu'elle est exposée à une source lumineuse, cette matière est capable d'engendrer une réaction en chaîne extrêmement calorifique et génératrice de radiations mortelles pour vous, votre flore et votre faune."
Interrompant l'exposé scientifique de son subordonné, Tabouscan poursuivi:
- "Ceux qui se sont invités chez vous ont décimé une colonie établie sur l'un des satellites naturels d'Amon. Ils agissent en terroristes au nom de principes semblables à ceux qui ont provoqué les guerres les plus effroyables de l'univers. Votre monde en a connu, d'autres mondes habités aussi, et nous avons connu l'unique conflit qui a tué un tiers de notre civilisation. Et ce sont eux qui ont déclenché cette guerre. Nous sommes ici pour éviter qu'ils ne reproduisent leurs méfaits dans d'autres galaxies"
- "mais quelles sont leurs motivations ? s'ils détruisent le monde où ils s'établissent, ils seront d'éternels errants de l'espace !"
- "les amoniens n'ont pas la même perception de la propriété que vous. Ils vivaient dans le calme et l'expansion jusqu'à ce que certains découvrent ce que les anciens leur avaient caché: l'existence de vie ailleurs. Notre civilisation a bénéficié de l'expérience des mondes dans lesquels des conflits avaient éclaté et en a soigneusement évité les écueils. Mais l'ordre a un prix: celui du pouvoir. Quelques-uns ont trouvé une faille dans le système qui protégeait nos archives. Ainsi, ils ont découvert que d'autres planètes pouvaient être asservies par eux. Mais qu’il leur faudrait les conquérir par la force. Reban et ses sbires ont d'abord migré sur l’un de nos satellites habités où, après s'être organisés, ils savaient pouvoir voler des conteneurs de minerai. Nous l’extrayons sous une forme solide et il est ensuite liquéfié pour servir de source d’énergie. Avec cette matière, ils ont fabriqué des engins de mort. Mais ils ont été dénoncés et, sur le point d'être pris, ils n'ont eu comme recours avant leur fuite que de faire exploser le satellite en jetant une de leurs bombes artisanales dans une fosse d'extraction du minerai. L'explosion a généré une telle énergie que l'astre tout entier s'est disloqué en fragments dont certains sont arrivés jusqu'à vous. Le vaisseau qu'ils avaient volé pour s'enfuir a été criblé d'impacts de ces fragments, mais aussi de tirs de nos vaisseaux de combat lancés à leurs trousses."
- "cela explique les marques sur les ailes et le fuselage de l'engin" coupa Nicol "mais pourquoi aviez vous le besoin d'avoir des vaisseaux de combat si votre monde vivait en paix ?".
- "Nos anciens nous avaient initiés à l'histoire de l'univers et des ses mondes habités et nous savions qu'un risque potentiel de guerre existait. La découverte du minerai bleu fut un progrès pour notre développement industriel, mais beaucoup songeaient aussi à une utilisation moins pacifique. C'est alors que nos dirigeants ont décidé de prévoir le pire. Une garde spéciale a été créé pour protéger les amoniens contre leurs propres dissidents. Et ils ont eu raison."
Tabouscan se tourna vers ses deux acolytes Kalian et Vernio tel qu'il les présenta et expliqua qu'ils étaient des élites dans la garde de combat qu'il dirigeait. Il coupa court à la poursuite des explications, car le danger était imminent et il fallait d’urgence remettre la main sur les trois amoniens en fuite. En quittant le camp militaire du colonel Melhoued, ses troupes avaient "emprunté" des camions avec lesquels ils se déplaçaient en pistant les pseudo scientifiques amoniens. Ils se mirent donc en route, suivis par une importante colonne de soldats humains. Fort heureusement, chaque fois que Reban ouvrait le conteneur à minerai, le taux de radiation était si intense qu'il était repérable même par les satellites gravitant autour de la terre. Or, par deux fois, les fioles avaient été mises à jour, signalant leur position d'une façon infaillible. Par le jeu croisé de quelques puissants détecteurs, les terroristes furent repérés et l'étau se resserra autour d'eux.
Melhoued s’adressa au commandant Moss :
- "la femme qui s'était retranchée chez nous à Saulieu est partie avec un VBL25, et il est armé jusqu'aux dents"
- "que dit le ministre, on doit se ranger de quel côté et est-ce qu'on doit intervenir ?"
- "les ordres sont que nous n'interviendrons que si nos intérêts sont menacés"
- "comment savoir, après tout nous n'avons aucune preuve, aucun repère ?"
Melhoued se frotta le menton et soupira:
- "c'est le moment de s'en remettre à une bonne étoile"
Au même instant, le VBL piloté par Molyée, roulait vers Taverny. Survolant la départementale, un hélicoptère de la Gendarmerie le prit en chasse. Sortant par la trappe de vigie au sommet du blindé, Reban le mit en joue avec un des petits canons de la tourelle. Le premier tir fit mouche et l'hélicoptère s'écrasa dans le bois jouxtant la route. Cet acte d'agression ne laissait maintenant plus aucun doute des intentions offensives des trois amoniens et, très vite, les armées amoniennes et terriennes conjuguées se resserrèrent autour d'eux. En quelques heures seulement, ils furent pris au piège et sous les tirs de leurs poursuivants. Une course contre la montre s'engageait: il fallait les empêcher d'abandonner leur cargaison mortelle en se laissant le temps de prendre la distance nécessaire à leur propre survie. Dès lors qu'ils étaient repérés, il ne fallait plus les perdre, sans quoi ils pourraient faire sauter une à une les bombes bleutées.
A quelques dizaines de kilomètres seulement de Taverny, là où, précisément ils avaient abattu l'hélicoptère RE235 de la Gendarmerie, les occupants du VBL firent brutalement demi-tour et reprenaient la direction de Paris. Dans leur esprit avait germé l'idée de s'en prendre à la capitale, ce qui aurait un effet dissuasif au moins sur les habitants de cette planète. Maintenant qu'ils se savaient menacés par tous, il ne leur restait plus qu'à accomplir leur destin criminel et de tenter un échappatoire avec l'un des vaisseaux extraterrestres. Ils en avaient les moyens de conviction, restait à mettre leur plan en pratique.
Chapitre 11
ROMEO
Reban enrageait, il aurait voulu se débarrasser de son chargement explosif et de ses poursuivants en même temps, mais le blindé n'allait pas assez vite pour ne pas subir l'onde de choc lorsque la capsule serait ouverte. Les amoniens, bien qu'insensibles aux radiations du fluide issu du minerai, ne le seraient pas à une déflagration résultant de la fission finale de celui-ci. Or pour atteindre le point critique où les particules élémentaires du liquide entreraient en collision extrême, il fallait environ 15 à 20 minutes avec le taux d'ensoleillement du moment. Le VBL n'aurait parcouru qu'une trentaine de kilomètres tout au plus et cela ne suffirait pas pour se mettre à l'abri.
Mais soudain, ses calculs tournèrent court, le moteur du VBL commença à tousser. Molyée sortit immédiatement de la route pour s'engouffrer dans un chemin au travers des champs. Il fallait changer rapidement de moyen de locomotion. Le moteur rendit son dernier hoquet lorsque l'engin fit son entrée dans le petit village de Porchas. Les habitants ne comprenaient pas ce qui arrivait, voyant seulement un véhicule en tenue de camouflage et trois soldats en descendre, casques sur la tête et visiblement agités. Préol se plaça au milieu de la route et sortit un cylindre du conteneur à minerai. Elle en souleva le couvercle, libérant la lumière bleue. Un automobiliste qui roulait vers elle, surpris par l'aveuglante lumière, fit une embardée et termina sa course dans un muret. Choqué, il voulut sortir de la voiture, mais sa main se décomposa littéralement sur la poignée de porte, son sang se figea et il s'écroula le corps fumant au pied de sa voiture.
Voyant la voiture trop endommagée pour l'utiliser, Préol cria à l'attention des spectateurs:
- "donnez-nous une voiture, sinon, vous mourrez !"
Mais elle n'eut pas le temps d'attendre une réaction, son bras se sépara de son corps, arraché par un tir venu du ciel. Un chasseur X35 venait d'effectuer un passage en rase-mottes en mitraillant la rue. On ne l'avait pas entendu venir, mais en repartant vers les nuages, son réacteur émit deux bangs caractéristiques du passage à deux fois la vitesse du son. Le flacon tomba au sol, heureusement sans éclater, le choc eut pourtant un effet bénéfique inattendu: le couvercle se referma sèchement, masquant le rayonnement mortel. Préol regarda ce qui restait de son bras, pendant que le bout tranché finissait de se consumer sur le bitume. La section s'étirait comme du plastique fondant, le bras se reconstituant peu à peu sous les regards éberlués des badauds. Pour la première fois, les terriens voyaient le corps réel de ces êtres visqueux à la couleur laiteuse et ses propriétés extraordinaires de reconstitution. Pour la première fois aussi, les deux clans surent que les rames terriennes avaient des limites contre les amoniens.
Dans un crissement de pneus, le véhicule tous terrains du commandant Moss dérapa quand il vit le VBL à deux cent mètres devant lui. Toute la colonne qui le suivait se divisa en plusieurs sections qui contournaient à présent Porchas pour l'encercler. Les habitants s'enfuyaient en tous sens, abandonnant sur place leurs activités et leurs maisons ouvertes. Reban leva bien haut un flacon pour que tous puissent le voir à distance et fit mine de l'ouvrir. Mais, arrivant de tous côtés, le feu des armes l'obligea à se replier derrière le blindé. Molyée fit pivoter la tourelle et fit feu en direction de la route par laquelle ils étaient arrivés et à l'horizon de laquelle des chars commençaient à s'aligner. Mais la portée de tir du canon de 65 millimètres n'était pas suffisante et le tir échoua sur la chaussée à plus de trente mètres des lignes alliées. En fait, Molyée n'avait pas su ajuster l'angle de tir et cette méconnaissance lui avait fait rater sa cible. En revanche, la réplique ne se fit pas attendre et alors s'engagea un échange de coups de feu, de tirs de canons, d'armes amoniennes qui éventra plusieurs maisons et ravagea tout le sud du petit village. La puissance de feu des alliés pouvait anéantir les trois terroristes en quelques tirs, mais le risque de toucher le caisson de minerai était trop grand pour tirer à proximité immédiate du blindé. Aussi, les forces de coalition décidèrent de faire durer le combat jusqu'à la tombée de la nuit, afin de pouvoir s'approcher plus discrètement.
Durant tout ce temps, les journalistes avaient été tenus à l'écart et on ne savait pas exactement ce qui se tramait. Tout au plus savait t'on que Porchas servait de champ de bataille entre terriens et amoniens, mais les populations ignoraient la situation réelle et surtout n'avait pas eu d'information sur l'identité des premiers visiteurs. La guerre était en route, mais pour quoi et avec quels acteurs, on ne le savait pas très bien. Aussi, le journal de début de soirée était très attendu de tous. Armèle Andrieu fit l'ouverture du journal avec un ton grave:
- "Mesdames, messieurs bonsoir, la guerre entre deux mondes a débuté. Dans le village de Porchas à quelques kilomètres de la capitale, les forces armées de l'Union Européenne, sous le commandement du commandant Moss ont pris d'assaut des rebelles amoniens qui, d'après les informations que nous avons, détiennent une arme de destruction massive. Les amoniens de la seconde vague de vaisseaux se seraient alliés à nos soldats pour combattre les rebelles. Nous n'avons pas eu l'autorisation d'approcher la zone, mais des témoignages nous informent de lourdes pertes dans le camp humain, les ennemis ayant réussi à se procurer un véhicule blindé armé. Selon les autorités, l'arsenal dont disposent les extraterrestres leur permet de tenir un siège de quelques heures…"
Sur le terrain, la réalité était bien moins favorable aux alliés, car leurs ennemis disposaient surtout d'une réserve de minerai qui pouvait servir de sabordage de dernière minute. Il fallait absolument prendre la situation en mains et la tombée de la nuit incita les autorités à passer à l'action. Une escouade mixte de soldats terrien et amoniens se glissa en rampant jusqu'aux abords des ruines de maisons. Tabouscan en faisait une affaire personnelle, aussi, il faisait partie de cette mission périlleuse. Il avait aussi désigné Tolmé, Kalian et Vernio pour l'accompagner. Ces noms n'avaient pas de signification dans leur monde, mais pour les troupes de Moss, il fallait pouvoir donner des ordres, et la télépathie n'était pas au registre des formations militaires terriennes. L'entente stratégique était orchestrée par Tabouscan, car il maîtrisait mieux les réactions et surtout les sens en éveil de ses semblables.
Kalian se glissa comme un serpent derrière Préol qui était adossée au VBL. Il tenait un étrange objet à la main, qu'il déposa juste aux pieds de l'amonienne. Puis, aussi furtivement qu'il s'était approché, il se replia vers sa cache précédente. De son côté, un des hommes de Moss avait préparé une grenade et se tenait prêt à la lancer dans la tourelle du véhicule. Enfin, Tabouscan ajusta son tir pour être certain de ne pas rater sa cible: Reban. Ce dernier tenait une fiole à la main et la mission de Vernio était de s'en saisir dès que le signal serait donné. La tension était à son paroxysme: si la fiole venait à être ouverte, Tabouscan et des trois acolytes seraient seuls à pouvoir stopper le processus. Les radiations auraient raison en quelques secondes des cinq autres hommes de la troupe.
Le flash aveugla tous ceux qui observaient la scène en fouillant la nuit. Les guetteurs armés de jumelles infrarouges en furent pour leur frais, car la soudaine luminescence qui venait de jaillir à côté du blindé avait littéralement blanchi l'image grisée qu'ils pouvaient voir dans leurs objectifs. Brusquement des rafales éclatèrent suivis de hurlements et des ordres criés pour mieux se faire entendre fusèrent de toute part, on entendit: "à l'assaut, en avant, …" l'instant était critique, mais que s'était-il donc passé ?
Au moment précis ou l'assaut de l'escouade était lancé, Molyée aperçu subrepticement une forme bouger. Sans attendre elle déclencha un tir de mitrailleuse depuis sa tourelle et balayant tout ce qui se trouvait à portée immédiate du blindé. Le petit objet posé aux pieds de Préol libéra une gerbe de rayons qui transforma l'amonienne en une petite nuée, signe qu'elle venait d'être tuée. Bravant le tir de Molyée, plusieurs combattant s'étaient jetés sur Reban qui eut juste le temps de saisir le couvercle du flacon, mais pas de l'ouvrir. Le VBL démarra en trombe, flanquant au sol les assaillants qui l'avaient escaladé. A l'exception de Tolmé qui se cramponnait au canon. Il décrocha un autre de ces petits engins explosifs à rayons et le projeta dans le fut du canon. Par tous les orifices du blindé, une aveuglante lumière fusait et le VBL finit sa course sur le dos après avoir gravit un monticule de terre.
La panique aidant, les différentes sections avaient été lancées à l'assaut général, mais avant d'atteindre le lieu de convergence, les événements avaient tout stoppé. A présent, le calme était revenu, le VBL gisait dans le fossé, les armes s'étaient tues et Reban était sous bonne garde. Pas très longtemps, car sans pitié, Tabouscan le foudroya avec son arme sans aucune forme de procès. Les soldats avaient beaux être indignés, mais toute manifestation de réprobation n'aurait plus servi à rien, alors on se contenta de baisser le regard. Tabouscan se tourna vers Philippe Ranier qui les avait rejoint:
- "nous n'en avons pas totalement terminé, il nous faut encore détruire l'occupante du véhicule à roues là bas" dit-il en désignant le VBL. Il savait en disant cela qu'il bravait la pensée de ses détracteurs, mais, avant même un quelconque commentaire, un engin explosif fut posé sur le VBL qui se volatilisa en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
- "maintenant, nous allons repartir, notre mission est achevée".
- "un moment !" ordonna Moss "vos terroristes sont venus ici selon vous avec des intentions criminelles, vous venez à notre secours, vous les exterminez et vous repartez, comme ça, comme si rien dans notre histoire n'avait été bouleversé ?"
- "nos mondes ne se connaissent pas, et nos ordres sont de ne pas "bouleverser", comme vous dites, l'évolution de la Terre. Notre technologie n'est pas appropriée à votre civilisation, nos vies sont très différentes. Votre intérêt comme le nôtre réside dans notre départ."
- "nous devrions quand même avoir de la gratitude pour ces êtres qui sont venus jusqu'à nous pour nous préserver d'un disparition certaine" reprocha Ranier au commandant Moss.
- "après tout, qu'est-ce qui nous prouve que ce ne sont pas eux les terroristes ?" songea Moss
- "rien en effet" répondit Tabouscan. Il venait de lire la pensée de Moss surpris d'être ainsi mis à nu.
- "mais", reprit l'amonien "vous n'avez toujours pas le choix, et, de toutes façons, quand nous aurons disparu de vos vies, vous vous rendrez à l'évidence, n'est-ce pas ?"
Il n'attendit pas de réaction et, empoignant son arme, se mit en marche vers les véhicules restés au loin, suivi de ses compagnons.
Moss et Ranier se regardèrent et haussèrent les épaules en se disant qu'il n'y avait pas de commentaire à rajouter. Moss prit ses dispositions pour informer les autorités de la situation et, en moins d'une heure, toute la planète fut soulagée d'entendre que le calme était revenu, que la guerre totale n'aurait pas lieu et que la vie allait reprendre comme auparavant. Le gros des troupes militaires resta sur le site pour commencer à déblayer ce qui pouvait l'être et, dès l'aube, on fit appel à des renforts pour permettre au petit village de Porchas de reprendre vie. Durant plusieurs heures, les habitants, dont certains avaient fuit leurs maisons, assistèrent à un ballet de véhicules en tout genre, alors que le paisible village de campagne comptait ses disparus.
Sans cérémonial aucun, ni aucune forme de protocole, un à un les vaisseaux amoniens s'élevèrent du sol. L'un des trois plus grands glissa dans le ciel jusqu'à se mettre à la verticale de la plage de l'Anse de la Torche. Juste en dessous du gigantesque vaisseau spatial, la carcasse abandonnée du premier engin amonien atterrit deux semaine plus tôt gisait encore dans le sable, balayée par les vagues. Lentement, sous l'effet d'un rayonnement émis par le vaisseau en vol stationnaire, l'épave se désagrégeait, laissant sur le sable une empreinte vide, où l'eau s'engouffrait comme pour balayer la cicatrice de la plage. Il pleuvait, et le spectacle, filmé par des dizaines de télévisions dont les journalistes bravaient le vent, la pluie et le froid, avait quelque chose de triste. En une quinzaine de jours, la planète avait connu les événements les plus incroyables de son histoire, et, dans quelques instants, les traces de tout cela ne resteraient que dans les ruines, les morts et les mémoires.
Quand l'Anse de la Torche fut débarrassée de son encombrant écueil artificiel, les quatre engins spatiaux se regroupèrent et s'éloignèrent doucement de la Terre. Des heures durant, les objectifs de puissants télescopes suivirent leur départ jusqu'à ce qu'ils se perdent dans l'infini de l'espace parmi les étoiles. Peu à peu, la vie se réinstallait, les gens regagnaient leurs domiciles abandonnés là où ils avaient dû les quitter précipitamment, les pays touchés pensaient leurs blessures et l'information reprenait de plus belle ses activités, les interviews auprès des acteurs principaux de cette aventure se multipliant. réalisant à peine tout ce qui venait de se passer, des héros tels que Moss, Nicol ou Ranier étaient portés par une vague euphorisante, même si, par ailleurs, ces derniers jours n'aveint été que craintes et destructions. Les peuples en liesse savaient maintenant qu'ils avaient échappé à une colonisation extraterrestre et à un envahisseur qui voulait asservir les terriens.
- "Roméo, ne t'éloigne pas trop loin, d'accord ?"
- "oui maman, je vais seulement voir les camions" répondit le petit garçon.
Fouillant les décombres de leur maison détruite par les tirs de la veille, sa mère et le reste de sa famille, aidés par d'autres habitants de Porchas, recherchaient des souvenirs, des objets importants. Elle quitta Roméo du regard pour se replonger dans sa quête de bibelots parmi les gravats.
Roméo, la capuche de son anorak relevée pour se protéger de la pluie, n'avait plus d'yeux et d'oreilles que pour les fascinantes machines qui s'animaient autour du village pour lui redonner un aspect moins délabré. Il dût quitter la chaussée pour laisser place aux engins lourds qui en occupaient presque toute la largeur. C'est ainsi qu'il glissa soudain dans le petit fossé où, quelques heures auparavant, gisait le VBL volé par Molyée. Il n'y en avait plus aucune trace, excepté peut-être de la terre labourée par le véhicule lorsqu'il avait fait son embardée. Le garçonnet, les pieds dans la boue, tenta de regravir la légère pente, mais ses bottes dérapaient et il n'y parvint pas. Il avisa à quelques mètres en aval un endroit moins pentu, juste avant un petit pont enjambant la rigole et qui permettait aux engins agricoles de rejoindre les champs. Le minuscule ruisseau qui coulait au fond du fossé, alimenté par la pluie, lavait ses bottes boueuses. Quand Roméo arriva à la hauteur du passage, alors qu'il s'apprêtait à remonter sur la route, il aperçut un petit objet qui flottait et qu'une grosse pierre empêchait d'aller plus loin avec le courant. Ce n'était pas très joli, et même un peu sale, mais le petit garçon avait été attiré par les reflets brillants subsistants entre les zones maculées de boue et de noir. Il le ramassa précieusement et passa sa petit main en le caressant pour en enlever la saleté. L'objet l'intriguait: il ressemblait à une de ces gélules qu'il prenait pour ses problèmes de toux, mais celle-ci était énorme et brillante. Il voulut voir si, comme pour les gélules, elle pouvait s'ouvrir, car, au milieu il y avait une fente qui en faisait le tour. Sa petite main attrapa le dessus et il tira de toutes ses forces, sans arriver à séparer les deux parties. Alors il se baissa, prit l'objet dans des deux mains et frappa l'extrémité libre sur la grosse pierre du ruisseau. En trois coups seulement il libéra la capsule et soudain, une lumière intense de couleur bleue illumina tout l'endroit. En un instant, sa mère sut instinctivement qu'il venait de se produire quelque chose et elle hurla:
- "Roméo"
Mais son appel se décomposa entre ses lèvres qui s'effritaient déjà. Ses yeux humides perçurent le rayonnement juste avant d'être éteints à jamais, elle s'effondra parmi les décombres de sa maison. Une à une, les machines de terrassement s'arrêtaient de fonctionner. L'herbe, bien qu'arrosée par une pluie incessante, jaunissait à vue d'œil. Dans le ruisseau, la fiole bleue était retombée dans l'eau et le courant emportait maintenant la lueur vers le lointain, éradiquant tout sur son passage.
Chapitre 12
RENDEZ -VOUS
La sonnerie stridente de son réveil fit sursauter Alain Sélignon dans son lit. Après un juron marmonné entre ses lèvres sèches, il s'étira, puis jeta la couverture sur la moquette. Il s'assit sur le bord du lit et pris ses cheveux crasseux entre ses mains et se les frotta vigoureusement. Il attrapa la bouteille d'eau minérale qui était couché au pied du lit et bu une gorgée d'eau fraîche. Puis, reposa la bouteille debout, il aperçut une canette de bière vide non loin de là.
"quelle cuite" pensa t'il et il se dressa sur ses deux jambes. Se dirigeant péniblement vers la salle de bains, il fit une pause devant son bureau et alluma l'ordinateur avant de poursuivre son parcours qui le menait jusque dans la douche. Cheveux en bataille, une serviette nouée autour de sa taille, il ressortit quelques minutes après de sa salle de bains et s'assit devant son ordinateur. Il consulta sa boîte aux lettre électronique et, un des premiers messages qu'il lut émanait de son chef au bureau:
- n'oublie pas ton rendez-vous au Palace Grand Empire à 9 heures. signé Philippe Ranier
- "quelle heure est-il ?" s'interrogea t'il lui-même
Après avoir eu la réponse à sa question en regardant au bas de l'écran, il précipita son émergence du sommeil en avalant rapidement une tasse de café. Il s'habilla en catastrophe et, cherchant ses clés dans la poche de son veston, il trouva un papier plié dans sa poche, il le déplia et reconnu le procès verbal dressé par le gendarme François Gilbert. Dans un état d'alcoolémie peu recommandable, Alain s'était vu dressé cette contravention la veille au soir au volant de sa Porsche flambant neuve.
Lorsqu'il monta dans sa voiture, il maugréa en regardant le désordre qui y régnait. Jetant sur le tapis du passager tout ce qui encombrait son installation pour conduire, il tomba sur une des cannettes de Drink aux reflets bleutés qui les avaient mis lui et Armèle Andrieu sa collègue et maîtresse dans un état second. Il ramassa la canette en forme de cylindre bombé à une extrémité, et la renversa par la fenêtre pour vider les dernières gouttes du liquide bleu fluo accentué par des colorants mêlés à l'alcool. Il revécut un instant l'âpre discussion qui avait précédé le départ précipité d'Armèle la veille. L'enjeu de la séparation qu'Alain voulait obtenir entre Armèle et Paul-Henri Saranah son concubin était la fille d'Armèle. Et maintes fois déjà, Astrid avait fait l'objet de négociations entre les deux amants journalistes. La fillette qui venait d'avoir 10 ans était la cause de cette nouvelle dispute qui avait eu lieu alors même que la soirée avait plutôt bien débuté. Fêtant sa nouvelle acquisition, Alain avait voulu baptiser la Porsche en l'étrennant par une folle nuit d'amour appuyée par l'alcool, et tout son projet bien mené jusque là, s'était terminé au pied de son immeuble quand Armèle avait simplement dit qu'elle devait retrouver sa fille.
En quelques minutes, Alain rejoignit le palace où l'attendaient déjà Ranier et Sonia Melvill dans le grand hall. Il pesta intérieurement: cette peste de Sonia l'avait de nouveau grillé et il savait comment elle avait obtenu le renseignement. Aussi, quand il arriva à leur hauteur pour saluer son patron et Sonia, il lança à cette dernière:
- "papa Braceht va bien ?"
Alors que Philippe le fustigeait du regard, Sonia répondit sur un ton non moins narquois:
- "Monsieur le Ministre de la Communication se porte comme un charme, je vous remercie"
Pour Alain, l'interview à laquelle il allait participer était un scoop duquel il aurait voulu être seul à tirer les marrons du feu, mais hélas pour lui, l'ambitieuse Sonia Melvill avait des relations bien placées qui lui avaient permis de précéder Sélignon sur son propre terrain.
Un journaliste d'Euro-News Chanel s'approcha et annonça à Philippe Ranier:
- "le Falcon de la FRALEC vient de se poser à Roissy, ils sont là"
- "merci, Gilles"
Puis il invita les deux journalistes à s'asseoir à une table dans le hall et entreprit de réviser avec eux la façon dont allait se dérouler l'interview:
- "je gère le déroulement et je vous passe la parole quand moi je le décide, c'est bien vu ?" il disait cela en se penchant et en baissant le son de sa voix dans un conciliabule quasi militaire.
- "Borlov sera accompagné de Moss son bras droit, et, à mon avis, celui-ci aura aussi des choses à dire, mais avant de le cuisiner, je vais essayer de vider le sac d'Andreï Borlov"
Alain questionna:
- "tu lui parles de Reban dès le départ où tu préfères que ce soit l'un de nous deux qui lui en parle ?"
- "On verra comment il réagit quand j'aborderai la question du blocus, il faut qu'on l'oblige à nous donner quelques infos sur sa position officielle vis à vis de la France"
Sonia continua:
- "Et s'il réserve ça au Président ?"
- "j"essaye d'obtenir une exclusivité pour après sa rencontre avec lui, je pense qu'on sera les premiers sur ce coup là"
- "ça, je n'en doute pas un instant" dit Alain en agressant Sonia d'un regard le plus noir possible.
- "ça suffit !" ordonna Ranier "on a un job, on va le faire, point !"
Puis, tentant de remettre de l'ordre dans ses troupes, il ajouta:
- "Si tu as des objections à faire sur les démarches que nous conduisons pour être en tête de l'audimat, tu sais ce qu'il te reste à faire" cette remarque s'adressait à Alain Sélignon.
Melvill en rajouta:
- "la jalousie ne te réussit pas, il paraît pourtant que tu es brillant pour griller les autres journalistes sur d'autres terrains" elle connaissait en effet sa relation avec Armèle, la concubine de leur collègue Saranah.
Mais la discussion prit fin avec l'arrivée de la délégation russe. Tous les journalistes présents dans le hall se levèrent comme un seul homme et caméras et micros étaient tendus vers le petit groupe qui franchissait les portes du palace parisien. Andréï Borlov était encadré du commandant Moss et du colonel Melhoued, de l'ambassadeur ainsi que d'une brigade de policiers et de gardes du corps.
Alain Sélignon était resté prostré dans son fauteuil et pensa:
- "c'était le scoop à ne pas rater, et je ne suis pas sur la première marche. J'espère au moins que pour Reban, ce terroriste international, c'est moi qui aurais le privilège de faire dire à Moss qu'il l'avait protégé avant de devenir le bras droit du président russe Andreï Borlov".
Puis, avalant cul sec le verre de bière qu'il tenait à la main, il s'apprêta à se lever quand son regard tomba sur un article du journal que Ranier avait négligemment posé sur la table. Le journal était plié à la page des faits divers et un titre avait attiré son attention. Il prit le journal en main et se rassit en s'affalant. Il relut le titre: "Une prostituée tuée par balle à Berlin". Il sentit ses oreilles se boucher et toute l'animation qui régnait à présent dans le hall lui fut étrangère, tandis qu'il lisait l'article:
"Anika Grezzel 32 ans a été sauvagement tuée d'une balle dans la tête dans une ruelle des quartiers proches de la gare Gesundbrunnen à Berlin, d'après les enquêteurs qui ont recueilli les témoignages des éboueurs qui l'ont découverte, il pourrait s'agir d'un règlement de compte dans le milieu de la prostitution"
Le sang d'Alain se figea et tout le contenu de son étrange cauchemar de la nuit passée lui revint en mémoire, il se leva dans un état de semi-conscience et, alors que Ranier le cherchait du regard, il tomba de tout son long en plein milieu du hall. Le bruit de sa lourde chute fit se retourner tout le monde et un homme se précipita à ses côtés, bientôt rejoint par Sonia et Philippe:
- "ça ne va pas monsieur ?" questionna quelqu'un en lui tapotant sur la joue.
- "une ambulance, vite" cria une autre personne
Puis, voyant qu'il revenait à lui, Sonia lui adressa ces mots:
- "qu'est-ce qui t'arrive, tu ne tiens plus l'alcool ?"
Alain la regarda sans vraiment que son regard ne se fixe sur son joli visage encadré d'une magnifique chevelure blonde. Il ouvrit les lèvres avec lenteur, ses yeux semblaient tourner dans leurs orbites et il dit quelques mots que personne ne réussit à entendre, tellement ils étaient étouffés.
Sonia se pencha pour mieux entendre et lui fit répéter:
- "hein ? qu'est-ce que tu dis ?"
- "on est foutus, … météorites"
Puis il s'évanouit
Posant la tête de son collègue délicatement sur le sol, Sonia se releva et se tourna vers son patron:
- "décidément, ce type n'est pas fait pour ce boulot, et, en plus, il pue l'alcool"
- "qu'a t'il dit ?" demanda Philippe
- "une histoire de météorite, je n'ai pas bien compris"
A peine venait-elle de terminer sa phrase que la grande verrière qui surplombait le hall du palace vola en éclat et les milliers de bouts de verre se fracassèrent sur le carrelage plus de vingt mètres plus bas, en blessant au passage les dizaines de personnes regroupées autour de Sélignon. Celui-ci réagissant au bruit de fracas eut un sursaut qui le tira de sa commotion. Le visage pointé vers le ciel il vit descendre les morceaux irisés du magnifique vitrail qui faisait la fierté du palace et plus précisément il suivit du regard un grand éclat qui s'abattit dans un terrible fracas sur son torse. Avant de perdre définitivement conscience, la tête inclinée sur le côté, il vit les corps mutilés de ses collègues, et des personnalités qui étaient là, gisant parmi les débris ou bien courant ensanglantés à travers le hall en criant. Ses yeux se brouillèrent et il eut juste le temps encore de voir rouler jusqu'à lui un petit cailloux noir et fumant.
C'était une petite météorite.
FIN
Verrière - Coupole
ABSENCE
Chapitre 1
Premier jour
Bernard Hill sursauta dans son lit, décidément, la sonnerie stridente de son réveil ne lui convenait pas et il se dit qu'il allait l'échanger contre un modèle moins agressif dès aujourd'hui. Il savait pertinemment qu'il était six heures, mais consulta néanmoins l'affichage du réveil pour se persuader que, hélas, la journée venait de commencer pour lui et qu'il lui fallait se rendre au bureau. Péniblement et en ronchonnant, il s'étira et se dressa pour s'asseoir sur le bord du matelas. Il enfila ses tongs, vestiges de ses dernières vacances et dont il n'avait pu se défaire, sans doute par nostalgie pour cet endroit paradisiaque où il avait séjourné.
Tout en regardant ses pieds il se remémora précisément les belles plages de Malte, le soleil, la mer, tout cela n'était à présent que souvenirs et la réalité était plus prosaïque, car il s'agissait de se donner le courage de reprendre le travail. Son avion avait atterri la veille et, étant donnée l'heure tardive, il n'avait guère eu le temps de ranger ses affaires. Il se contenta d'un rapide coup d'œil au travers de la pièce pour repérer chemise et pantalon, ignorant volontairement le sac de voyage débordant de linge sale qui gisait sur le plancher.
D'un bond, il se mit debout et commença à s'habiller. Sa dégaine était assez cocasse, car encore empreinte de la fatigue du voyage, du décalage horaire et d'un réveil pour le moins difficile. Tout en se frottant les yeux, il mit en marche la cafetière et se rua dans la salle de bains. Il maugréa quelques mots incompréhensibles quand il se rendit compte qu'il s'était servi de la dernière serviette propre la veille au soir pour se doucher. Il s'attaqua donc à sa barbe naissante avec son rasoir manuel sans mousse à raser, mais à chaque passage de la lame, il avait l'impression qu'un feu ardant lui brûlait le visage. Pourtant, il ne jurait que par ce rasage de puriste, bravant la douleur dont il aurait pu s'affranchir avec un rasoir électrique.
Bernard était quelqu'un de soigneux pour lui-même, mais peu pour ses affaires. Il lui tardait de se trouver une compagne durable pour s'occuper de tout ça, mais aussi pour rendre sa vie plus stable. Papillonnant d'un travail à un autre, il avait réussi à se faire une carrière intéressante au sein de différentes entreprises de marketing. Son truc à lui, c'était "l'image", et la publicité était un vecteur formidable pour faire valoir sa créativité. Partout dans le monde, il avait réussi à dénicher des idées originales qui l'avaient fait connaître de ce milieu et il était rapidement devenu indispensable à ce secteur d'activité. Mais tout cela avait fortement compromis une vie de famille équilibrée et il le savait. A trente trois ans, il commençait à éprouver l'absence d'une femme dans sa vie. Bien sûr il avait eu des relations plus ou moins durables, mais jamais il n'avait vraiment autant souhaité se lier et avoir une vraie vie de famille. Pourtant, il savait aussi qu'une existence rangée le rendrait malheureux, car il aimait voyager, bouger, découvrir; d'une certaine façon c'était à la fois un aventurier et un pionnier dans son domaine.
Le "bip" de la cafetière le tira de ses rêvasseries et il termina de se coiffer pour avaler d'un coup le café encore brûlant. Il fit la grimace, car il avait un peu exagéré la dose de café et celui-ci avait un goût particulièrement marqué. D'un geste habile et d'une seule main, il mit en route la radio et ajusta la fréquence sur sa station habituelle. Mais à la place de l'émission, seul un bruit de souffle sortait du poste. Frénétiquement il balaya tous les canaux sans obtenir aucune voix ou musique. Bernard ragea contre lui-même en présumant qu'il avait oublié de remplacer les piles et éteignit la radio d'un geste rageur. Il ramassa les quelques affaires entreposées sur son bureau et les fourra précipitamment dans son attaché-case. Puis il jeta un rapide coup d'œil vers les nuages au travers de la baie vitrée et se dit que la météo n'était pas à la pluie. Son appartement au huitième étage avait une vue imprenable sur la baie de Sandslagoon, sa plage et l'océan. Jamais il n'aurait le courage de se priver d'une si belle perspective. S'emparant de son trousseau de clefs, il ouvrit la porte donnant sur le palier et referma derrière lui.
Ses pas résonnaient dans la cage d'escalier, il préférait ce moyen à l'ascenseur pour descendre car cela lui permettait de se "dérouiller" les jambes comme il se plaisait à le dire. Il s'efforçait de ne pas trop faire de bruit pour éviter qu'on ne lui reprochât de "réveiller tout le monde" comme sa voisine du dessous lui en avait déjà fait la remarque. C'était une dame seule dont l'irascibilité amusait Bernard. Toutefois, il évitait de la contredire car elle bénéficiait d'une certaine aura dans l'immeuble où elle faisait régner une discipline quasi militaire. Comme l'immeuble s'en trouvait être propre et calme, cela convenait à l'ensemble des locataires.
Il descendit ainsi jusqu'au premier sous-sol où il déposa dans la poubelle collective le sachet de détritus qu'il venait de descendre avec lui depuis son appartement. Puis, il s'approcha du luxueux Hummer, un énorme véhicule tout-terrain issu d'un modèle de l'armée américaine et dont le toit frôlait les poutrelles qui soutenaient le plafond du garage souterrain. Avec la télécommande, il en ouvrit les portes, jeta son attaché-case sur le siège passager et s'engouffra dans l'habitacle. Garée au frais dans le garage, la voiture avait une température agréable en été par grandes chaleurs, la climatisation était donc superflue pour l'instant. Quand il l'avait laissée, avant son départ en vacances, la commande était restée réglée sur 19 degrés, mais à cette heure matinale, le soleil n'était pas encore gênant. Après s'être confortablement installé dans les sièges en cuir noir, il fit vrombir l'énorme moteur de trois litres de cylindrée et démarra en trombe.
Arrivé devant la porte de garage à ouverture électrique, il dirigea la télécommande vers le récepteur et la porte s'ouvrit lentement en laissant pénétrer dans le sous-sol la lumière du jour naissant. Le Hummer fit un bond en avant et les pneus crissèrent dans la montée qui le conduisit jusqu'à la rue.
Instantanément Bernard remarqua l'absence de circulation. Habituellement, même à cette heure matinale, le trafic était suffisamment dense pour qu'il dût marquer un temps d'arrêt à la sortie du garage. Mais cette fois, même s'il marqua cet arrêt, c'était plus par habitude et aussi par l'intrigue que suscitait ce calme que pour laisser passer les voitures. Doucement, il avança sur la chaussée et roula ainsi jusqu'au coin de la rue en scrutant tout autour de lui. Il y avait bien quelques voitures en stationnement, mais aucune en circulation. Pas une voiture, pas un bus, pas un vélo, rien ! Le vent portait des papiers qui volaient dans les rues vides. Le soleil commençait à se refléter dans les vitres des grands immeubles et illuminait lentement les façades.
Toujours aussi lentement, Bernard se remit en route en respectant les feux aux carrefours sans jamais croiser personne. Au hasard des rues, il regarda les vitrines, en particulier celles des boulangeries, qui, à cette heure devaient être en pleine effervescence. Mais rien ne bougeait, il n'y avait aucune lumière allumée, aucun journaux dans les distributeurs, ni sur les trottoirs. Il regarda sa montre pour se persuader qu'il ne s'était trompé ni d'heure, ni de jour, mais il était bien 6h30 et c'était bien lundi.
Dans les rues de la ville, seul le gros moteur de son 4x4 résonnait et l'énorme silhouette noire du véhicule se reflétait dans les vitrines sans âmes des magasins vides. Parcourant ainsi quartier après quartier, en roulant au pas, Bernard cherchait désespérément à comprendre pourquoi tout le monde avait décidé de faire la grasse matinée. Il stoppa sa voiture, en éteignit le moteur et sortit. Debout à coté du Hummer, il tendit l'oreille, mais il n'y avait rien à entendre, le silence total régnait.
Empreint de doutes et d'inquiétude, il se rassit lourdement sur le siège de sa voiture et resta planté là quelques minutes, les deux pieds dehors et contemplant le trottoir vide qui lui faisait face. Puis, subitement, il se réinstalla au volant et démarra. Prudemment, il parcourut ainsi le trajet qui le menait au 139, Alan Firman Street et se gara juste devant l'immeuble. D'ordinaire, un tel stationnement aurait rapidement été sanctionné par la police locale, car il encombrait le couloir réservé aux bus, mais aujourd'hui, il n'avait rencontré ni bus, ni patrouille de police. Devant le magnifique porche du gratte-ciel, il sortit son badge et franchit sans encombre les portes en vitres fumées qui s'effacèrent à son passage. Il fonça droit vers l'ascenseur sans avoir vu ni le gardien, ni l'hôtesse d'accueil. Il appuya frénétiquement sur le bouton du 24ième étage comme si le fait de le marteler du bout du doigt aurait pu précipiter la fermeture des portes. La cabine de l'ascenseur ne lui avait jamais paru aussi chaude et ce, malgré la climatisation.
Arrivé à l'étage où Bernard travaillait, il se précipita vers les bureaux de Publicis Employement. Un calme effrayant pour lui régnait en ces lieux. Bien sûr, comme il s'y était préparé, il n'y avait personne. D'ordinaire, l'activité de l'agence était telle que trouver un endroit silencieux eût été une utopie, mais aujourd'hui il régnait une atmosphère digne d'un cimetière. Seuls les appareils ronronnaient au rythme de leurs ventilateurs. Les ordinateurs fonctionnaient, la photocopieuse était en marche, mais personne n'avait préparé de café, le téléphone ne sonnait pas, et tout était entreposé comme pour un jour ordinaire, les papiers des uns et des autres jonchaient les bureaux encombrés. Il y avait même un gobelet de café encore plein posé sur le bureau de Jacky, son plus proche collaborateur. Après avoir fait le tour des bureaux vides, il sortit dans le couloir et se dirigea vers la porte de la World Compare Agency, qui jouxtait Publicis Employement, sonna, puis n'obtenant pas de résultat, frappa la porte avec l'énergie de la peur qui commençait à monter en lui. Il tenta d'ouvrir la porte, et, par chance celle-ci n'était pas verrouillée. Sans surprise, il trouva les locaux aussi vides que ceux de sa propre compagnie et la sueur coulait à présent sur son visage.
- "qu'est ce qui se passe ici ?" dit-il à haute voix
- "Ohé ! Il y a quelqu'un ?" cria t'il dans les bureaux, puis n'obtenant aucune réponse, renouvela son appel dans la cage d'escalier. Sa voix résonna comme s'il avait été dans la montagne et l'écho se propageant sur les rambardes de l'escalier prit une sonorité métallique.
Bernard allait s'engouffrer à nouveau dans l'ascenseur quand il marqua un temps d'arrêt, fit demi-tour et se rendit directement dans le bureau de Jacky. Il trempa son doigt dans le gobelet de café.
"froid" pensa t'il en fronçant les sourcils.
Il décrocha le téléphone, composa le numéro du domicile de sa secrétaire et amie du moment, mais n'obtint aucune réponse. Puis il appela la police, les pompiers, rien, pas un seul de ces numéros ne répondait. Il tenta d'appeler sa mère qui vivait dans le Connecticut sans plus de succès. Il fit alors plusieurs tentatives en piochant au hasard des numéros dans l'annuaire qu'il venait de prendre sur son bureau avec le même résultat. Il déposa alors le combiné sur le bureau, le visage livide, en levant les yeux en direction des fenêtres. Pourquoi diable personne ne répondait au téléphone à des lieues alentours ? sa question attendait une réponse venant de l'immensité qui s'étendait au-delà des baies vitrées. Juste avant de quitter le bureau, il aperçut la carte postale qu'il avait expédiée une semaine auparavant depuis son lieu de vacances et qui était épinglée au tableau au-dessus de la cafetière.
Alors, il poursuivit son idée première: redescendre jusqu'à sa voiture et aller là où il y avait nécessairement du monde: à l'hôpital central. Au moins, là bas, les patients étaient bien obligés de rester dans leurs chambres et il y avait obligatoirement des infirmiers pour leur octroyer des soins. Alors que l'ascenseur atteignait le 11ème étage, Bernard fut pris d'une peur panique et il appuya sur le bouton du 10ème. A son grand soulagement, la cabine stoppa et les portes s'ouvrirent sur le palier du 10. Il préféra continuer sa descente par les escaliers de peur que l'ascenseur ne restât bloqué et qu'il n'y eût personne pour lui venir en aide. Dégringolant les escaliers quatre à quatre, il s'essouffla rapidement et son rythme cardiaque s'emballa, augmenté par la montée d'adrénaline que lui occasionnait cette solitude inexpliquée. A deux reprises, il marqua une pause et termina sa course effrénée en s'affalant épuisé sur le siège de sa voiture.
Malgré l'urgence des réponses qu'il désirait, il s'obligea à reprendre ses esprits avant de mettre le contact. Lorsque le lourd 4x4 s'ébranla, Bernard enfonça l'accélérateur jusqu'au plancher, animé par un sentiment de peur. A toute vitesse, il parcourut plusieurs rues étroites pour couper au plus court en direction de l'hôpital. En quelques minutes seulement il arriva au pied de l'établissement devant lequel il stoppa sa voiture sans la ranger et se rua dans le hall du service des urgences. Mais, là encore, les locaux étaient tous déserts et il circula librement dans les couloirs vides. Il courut ainsi de pièces en pièces, de chambre en chambre en poussant violemment chacune des portes qui allaient se cogner bruyamment contre les murs. Tous les appareils fonctionnaient, mais il n'y avait ni personnel soignant, ni malades.
Bernard était désespéré: il comptait beaucoup sur la présence de gens qui lui semblait évidente dans un hôpital, mais cette nouvelle déconvenue avait fini par miner ses espoirs. Il s'assit sur une chaise dans une salle d'attente et tenta de rassembler ses idées.
"c'est un cauchemar, je vais me réveiller" songea t'il.
Il se leva et se dirigea vers l'entrée. Contournant le comptoir de l'accueil, il regarda l'heure affichée sur l'horloge des écrans d'ordinateurs au bas desquels il put lire: 07:34. Il se saisit de papiers gisant sur le bureau et regarda la date. Tout semblait concorder: date, heure, il était bien réveillé et pourtant il n'avait rencontré aucun être vivant depuis son réveil. Machinalement il plia les documents et les glissa dans sa poche.
"Etre vivant ?" songea t'il; cette évocation le fit sortir subitement dans la cour où il chercha du regard un chat, un chien, un oiseau dans le ciel, sur les rebords de gouttières,… cruelle désillusion: pas un seul être vivant à la ronde. Le regard perdu dans les nuages qui peuplaient le ciel bien au-dessus des grands immeubles qui semblaient se rejoindre tout là haut, il espérait voir une silhouette de volatile, mais il n'y en avait aucun. Son visage devint grave. Il remonta dans sa voiture qui était devenue un refuge dans cette ville désertique qui semblait tout à coup inhospitalière.
Chapitre 2
DeuxiEme jour
Bernard avait eu du mal à s'endormir, mais la fatigue avait eu raison des quelques soubresauts qui avaient précédé sa nuit de sommeil. Toute la journée, il avait erré dans les rues dans l'espoir de rencontrer enfin quelqu'un qui ait pu le sortir de ce mauvais rêve. Il s'était rendu au port, sur la plage, dans plusieurs magasins et immeubles divers sans jamais rencontrer quelqu'un ni aucune forme de vie. Et puis il s'était résigné à rentrer chez lui pour réfléchir et se reposer. Après plusieurs heures de cogitation, il s'était effondré, épuisé, dans ses draps encore froissés du matin, et puis la nuit l'avait enveloppé de son voile apaisant.
Une des premières choses qu'il fit en se réveillant fut de regarder par les fenêtres s'il voyait de la vie en contrebas de son immeuble. Il alluma aussi la radio dans le but de capter quelque émission. Mais ses doutes furent vite levés: rien ne semblait avoir évolué depuis la veille. Il prit malgré tout le temps de se raser, non par nécessité, mais pour se convaincre qu'il allait sans doute croiser quelqu'un aujourd'hui et qu'il lui fallait y être prêt. Après ses rituels matinaux, il descendit presque résigné vers le rez-de-chaussée.
En effet, en rentrant, il avait laissé sa voiture en bordure du trottoir face à l'immeuble. Il aurait espéré y trouver une contredanse, signe de vie qui l'aurait même réjouit pour cette fois, mais, ainsi qu'il s'y attendait, il n'en fut rien. Il observa longuement les rues désertes, ses pensées s'égaraient dans des dédales d'hypothèses dont aucune ne lui semblait satisfaisante. Comme dans l'œil d'un cyclone, même le vent semblait absent.
Il resta ainsi près d'une demi-heure, à regarder les immeubles, le ciel, les rues, sans vraiment les voir, ses yeux se perdant dans le vide. Dans son rêve éveillé, il revoyait les belles plages de sable clair de ses vacances, les autochtones, les touristes qu'il avait rencontré, les amis qu'il s'y était fait, son retour en avion avec les passagers dont certains visages lui revenaient en mémoire. Il se souvint aussi du chauffeur de taxi qui l'avait déposé devant son immeuble un peu plus de trente heures auparavant et qui lui avait souhaité bon courage pour la reprise du travail, non sans l'avoir remercié pour son pourboire. Son visage buriné par le temps et ses cheveux blancs contrastant avec son teint noir avait imprégné à jamais la mémoire de Bernard, car c'était le dernier visage qu'il avait vu depuis lors.
"Il faut partir" lui dit une voix intérieure. "Partir ?" il se reformulait cette question comme pour y trouver une argumentation. Puis, à force de la ressasser, cela lui apparut progressivement comme une évidence, la seule vraie réponse à son problème. Alors, il tourna les talons, remonta jusqu'à son appartement. Il balaya celui-ci du regard et s'organisa mentalement pour préparer son départ. Rassemblant un maximum d'affaires il remplit valises, sacs et cartons avec la conviction qu'il ne reviendrait plus. Avec la précision d'un explorateur préparant un périple en terre inconnue, il établit une liste des objets et des denrées dont il ne pouvait se passer et les classa par urgence de besoin. Son énorme 4x4 pouvant accueillir plusieurs mètre-cubes de matériel il ne se priva pas de stocks conséquents.
Après avoir tout étalé sur le sol de son salon, il commença un rangement stratégique en commençant par la nourriture et la boisson. Puis il remplit un sac avec des produits pharmaceutiques, un autre avec des objets usuels, des outils, lampe torche, piles et autres accessoires pratiques. Puis vinrent vêtements, couvertures, sac de couchage, sac à dos et tente. Après avoir bouclé sacs et valises, il descendit le tout jusqu'à sa voiture qu'il remplit toujours avec une organisation chronologique par besoin vital. Afin de la rendre plus facilement accessible, il sortit la roue de secours de son logement et l'attacha solidement sur le toit à l'aide des sangles prévues à cet usage. Il restait de la place, beaucoup de place, mais il avait une idée en tête: faire ses courses au supermarché du coin !
Une dernière fois, il remonta jusqu'à son logement et le parcourut de long en large pour vérifier si rien ne lui avait échappé. En homme prévoyant, Bernard prit la précaution de couper gaz, eau et électricité. Il ramassa le carton et la sacoche qu'il avait remplit de cartes routières, et autres documents utiles, puis il les déposa sur le seuil de sa porte. Avant de la refermer, il le contempla avec un pincement au cœur. Chaque meuble, chaque bibelot, jusqu'au moindre détail de son logement, tout lui sembla soudain comme un objet nouveau, quelque chose à côté de quoi il passait tous les jours sans jamais le voir vraiment. Il jeta un dernier regard vers la fenêtre derrière laquelle il aimait contempler l'océan. Il savait que s'il partait, c'était peut-être pour ne jamais revenir.
"si je dois mourir, ce ne sera pas ici dans cet appartement". Cette simple pensée le décida à claquer la porte et à descendre l'escalier. En passant sur le palier inférieur, il donna un coup de pied rageur dans la porte de la "vieille". Il aurait bien voulu, que, pour une fois, elle sortit sur le palier en vociférant une volée d'injures qu'il aurait accueillies avec un certain soulagement. Il l'aurait même volontiers embrassé pour l'occasion, mais la porte demeura close. Son carton sous le bras et sa sacoche dans l'autre main, il arriva ainsi jusqu'à sa voiture où il les enfourna par la portière côté passager. A présent, il pensait être paré à partir. Dans un dernier réflexe, il courut jusqu'au garage, puis jusqu'aux caves où il prit dans la sienne deux jerricans vides qu'il ramena jusqu'au véhicule. Accrochée aux barres de toit, une longue antenne ressemblant à une canne à pêche était repliée depuis sa base qui prenait naissance sur le pare-chocs arrière. Bernard la libéra de ses fixations et elle fouetta l'air avec un mouvement de balancier avant de s'immobiliser lentement à la verticale. Puis, épuisé, il s'assit derrière le volant. Il alluma le l'émetteur - récepteur de Citizen Band qui équipait son tableau de bord à la manière des routiers. Peut-être capterait-il une émission.
Lorsque le tout-terrains s'ébranla, quelques cartons glissèrent et prirent leur place définitive à l'arrière. "maintenant, ça ne bougera plus" se dit Bernard en jetant un œil dans son rétroviseur. Vu de l'extérieur, l'engin semblait équipé pour un safari ou un rallye raid. Outre les nombreux cartons et bagages en tout genre qui étaient massés à l'arrière du véhicule, la galerie surmontée de la roue de secours et des deux jerricans solidement attachés lui conféraient un air d'engin de baroudeur. Bernard s'arrêta devant un grand magasin, prit un chariot comme s'il allait faire ses courses le plus naturellement du monde et se dirigea vers l'entrée. Il la trouva ouverte, comme si l'établissement avait été abandonné. A l'intérieur, les lumières étaient allumées, mais tout semblait en ordre. Il n'y avait simplement personne dans les rayons, personne derrière les étalages, personne aux caisses. Bernard s'affaira à remplir son caddie avec des produits de première nécessité, en n'omettant pas de compléter la trousse de secours. Au rayon bricolage, il s'équipa aussi d'une caisse qu'il emplit d'outils variés qui lui semblaient potentiellement utiles et fit un détour par le rayon des équipements sportifs pour y prendre des chaussures qu'il mit à ses pieds et en prit d'autres en réserve. Ainsi chaussé de baskets flambant neuves, il sortit du magasin en faisant siffler les sirènes aux caisses qui avaient détecté les badges antivol.
Laissant derrière lui les alarmes hurlantes, il rangea soigneusement ses provisions dans la voiture et en ferma le haillon. Un dernier crochet vers les pompes à essences où il fit le plein du réservoir et des jerricans et il se mit en route. Pour l'instant, il ne s'était fixé aucune destination, il irait là où le destin le mènerait, sans autre but que de rencontrer quelqu'un, quelqu'un qui puisse lui dire ce qui s'était passé ces dernières 48 heures pour qu'il se retrouvât seul dans cette ville de plus d'un million d'habitants. Instinctivement, il jetait un œil au travers des vitrines, et scrutait chaque intersection de rues pour fouiller l'horizon à la recherche d'un mouvement quelconque. A mesure qu'il s'éloignait du centre ville, les boutiques se raréfiaient et les grands ensembles faisaient peu à peu place à un réseau de routes et d'autoroutes entremêlées. La misère des banlieues avec son lot de détritus en tous genres jonchant les trottoirs rendait les abords de la cité d'une tristesse dramatique et, lorsque la ville était active, on ne les voyait même plus, du haut des ponts qui les enjambaient. Pourtant, Bernard y guettait avec le même soin et la même détermination le moindre signe de vie.
L'immense réseau autoroutier lui avait permis de s'extraire du cœur de la ville en quelques minutes. Il faut dire qu'en ce jour exceptionnel, aucun encombrement de circulation n'était venu entraver son chemin. A présent, le véhicule filait droit vers le nord sur une longue ligne droite à six voies de circulation et de plusieurs centaines de kilomètres qui s'étendait jusqu'à l'horizon. La Frontage Road qui traverse le Nevada se déroulait comme un immense tapis.
Par acquit de conscience il alluma la radio, mais elle restait aussi silencieuse que celle de son appartement. Il renonça et l'éteignit. Il faisait encore beau dehors, même si le soleil déclinait lentement à l'horizon. La chaleur de cette fin juin permettait d'espérer un été ensoleillé. Pour l'instant, Bernard y voyait plutôt des côtés positifs et il roulait fenêtre ouverte, le coude à la portière. Pour un peu on aurait pu croire que sa peur s'était dissipée. Il n'en était rien, et il espérait toujours voir jaillir ici ou là un individu, les bras en l'air, lui intimant de s'arrêter. Mais l'autoroute était tristement déserte au point ou il se serait cru au bout du monde.
L'ennui commençait à l'envahir, tant la monotonie du ronronnement du moteur, le vent qui s'engouffrait par la fenêtre, lui caressant au passage son bras, et le vide qui s'étendait loin devant son pare-chocs semblaient figés. Lentement le sommeil le saisit, il se frotta le cou et étira son bras droit tout en maintenant le volant avec le bout des doigts du bras gauche encore posé sur le rebord de la portière. Par intermittence d'abord, puis de plus en plus fréquemment ses yeux se fermaient.
Dans un horrible crissement de pneus, Bernard immobilisa le Hummer au milieu de l'autoroute. Il venait de sortir brutalement de son assoupissement temporaire et venait de réaliser qu'il aurait pu s'écraser contre les glissières de sécurité, ou pire, contre une pile de pont. Il repris ses esprits, attrapa une bouteille d'eau fraîche qu'il vida en partie sur son crâne avant d'en engloutir un bon tiers. Puis il sortit de la voiture après en avoir coupé le contact et s'étira, heureux de s'en être sorti à si bon compte. Il avisa un endroit pour s'établir pour la nuit, à l'abri d'un pont qui enjambait les six voies et y gara l'énorme engin.
A présent le soleil disparaissait au loin, sa lueur rougeâtre qu'en d'autres circonstances et d'autres lieux on eut apprécié sur des cartes postales avait ici une autre signification: c'était la fin du deuxième jour que le solitaire passait sans voir âme qui vive.
Chapitre 3
Errance
Quand, devant son écran d'ordinateur, Bernard agençait parfois des photographies de paysages neutres comme les dunes de sable du désert, les étendues océaniques, des routes traversant la toundra, des forêts interminables, il n'aurait jamais pensé que ces images ressemblaient tant à la réalité. Cela faisait des jours entiers qu'il roulait sur le bitume qui s'étalait loin devant lui. Bien sûr, il lui arrivait de traverser quelques villes ou villages, mais tout semblait abandonné à tel point que la route semblait les traverser de part en part sans avoir été aménagée pour s'y arrêter. Le sentiment de solitude qui habitait Bernard lui faisait parfois oublier ce qu'il cherchait. Il était en quête d'une rencontre, et il s'était adonné à l'idée de ne plus jamais rencontrer quiconque. Parfois, il imaginait des sons, des images dans un semi-rêve éveillé.
Il avait apprit à maîtriser mieux sa fatigue et s'arrêtait souvent. Ses repas étaient souvent frugaux, car la peur le saisissait et il n'arrivait plus à s'alimenter de façon rythmique et structurée. Il mangeait et buvait quand il sentait que son corps en avait besoin. Heureusement, quand la nature ne lui procurait quelque fruit ou légume, les commerces abandonnés lui apportaient le reste. Mais cela faisait deux semaines qu'il roulait et ne savait où aller. Il n'avait pas fixé d'itinéraire à son parcours, seule l'idée de pouvoir trouver un lieu habité le motivait.
Ce n'est qu'au seizième jour d'errance qu'il se posa enfin la question de savoir où il devait se rendre pour accomplir son objectif. Le continent américain était si vaste qu'il lui fallait trouver un but. Alors, son choix se porta sur la côte est. Il espérait ainsi que la proximité des lieux névralgiques du pays lui permettrait une rencontre. Le robuste Hummer était gourmand en carburant, aussi, il lui fallut tracer un itinéraire prenant en compte cette contrainte. Assis à la table d'un Fast-food de Battle Moutain, il y déplia une carte routière, puis une seconde et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il eut couvert la presque totalité de la rangée de table, ayant ainsi une vue globale de l'ensemble des Etats Unis d'un océan à l'autre. A coups de crayon, il marqua le parcours qu'il avait emprunté depuis le 27 juin.
La tâche lui prit près de deux heures, pour définir un tracé le plus sécurisant possible. Il y entoura les grandes villes étapes, les stations services repérées par le logo de leurs compagnies et estima les temps de trajets. Par la baie vitrée du petit restaurant il avait une vue sur la rue où était garé un immense camion semi-remorque. Sur le côté de la remorque, une fresque peinte représentait le grand canyon et la raison sociale de l'entreprise de transport "Transcontinental Affretments". "Dire que certains en font leur métier" soupira t'il en songeant aux routiers qui empruntaient à longueur d'année les longues routes traversant les USA. Après s'être ravitaillé en boisson et aliments divers, il replia soigneusement les cartes dont il n'avait pas encore besoin et ajusta à la taille de l'habitacle, celle de la région qu'il traversait.
Avant de s'engouffrer dans sa voiture, il traversa la chaussée et fit le tour de la cabine du camion. Il marqua un arrêt devant la calandre chromée surmontée du nom Kenworth, puis il se rendit côté conducteur et ouvrit la portière du tracteur du poids lourd. Il dût gravir 4 échelons pour atteindre le siège et s'asseoir derrière le volant. "j'ai toujours rêvé de faire ça", et il attrapa la chaînette qui actionnait la corne sur le toit. Le puissant klaxon émit un bruit à réveiller tout une ville comme celle-ci, mais personne ne vint à sa rencontre. Il alluma le poste de CB, la radio, sans rien y entendre qu'un léger souffle. Alors, dépité, il rejoignit son véhicule.
Quelques sandwiches et cannettes de soda plus loin, l'état de la route se dégrada soudain. Le vent avait apporté des débris de toutes sortes sur le macadam et du sable complétait ce tableau désolant. Heureusement, les énormes pneus crantés ne firent qu'une bouchée des petits obstacles. Malheureusement pas assez lorsqu'il fallut éviter les restes d'une cagette en bois dont un clou pointait vers le ciel. Bernard ne s'en rendit pas compte, du moins pas pendant plusieurs dizaines de milles, jusqu'à ce que la situation et le bruit anormal ne le rendent attentif à l'état de ses roues. Manifestement, celle de l'avant droit était percée et perdait de la pression depuis un bon moment déjà. Il s'arrêta pour constater les dégâts et entreprit aussitôt de remplacer la roue. Mais ce travail en plein soleil dura plus d'une heure, car les roues de rechange se trouvaient sur la galerie de toit, et le Hummer est haut et les roues pesantes. Quand il fut au bout de son dépannage, Bernard était épuisé. Alors il se dit qu'il lui fallait s'arrêter prochainement pour reprendre des forces. La concentration nécessaire pour rouler des heures durant sans presque aucune animation si ce n'est le vent soufflant des feuilles ou du sable était un effort qui le fatiguait autant qu'un travail musculaire.
Il avisa un petit motel non loin de là et stoppa sa voiture juste devant une chambre. Ecroulé de fatigue, il s'endormit presque aussitôt en plein après-midi, par une température avoisinant les 30 degrés à l'ombre. Malgré la modernité de l'hôtel, la climatisation ne fonctionnait pas. Seul le vent, balançant doucement les rideaux, apportait un peu de fraîcheur à cette chambre. La nuit tomba doucement, emportant Bernard dans des cauchemars agités. Plusieurs fois, il eut le sentiment de tomber dans un gouffre sans fond, dont la profondeur était régie par le temps. Les images qui défilaient sous ses paupières fermées évoquaient la fin du monde, des flammes, des explosions, des cataclysmes sans nom. Les pires visions d'horreur animaient ce péplum réunissant un casting impossible où se côtoyaient des créatures plus féroces les unes que les autres, des paysages glauques avec des couleurs ternes évoquant l'enfer.
C'est dans un sursaut qui faillit le faire tomber du lit que Bernard échappa à une espèce de tyrannosaure à tête de tigre qui allait le dévorer alors qu'il s'était retranché dans un arbre balayé par un vent en furie. Il était en sueur et sembla complètement égaré l'espace d'une minute. Il regarda autour de lui, ses affaires posées dans un coin de la chambre, pas de bestiole à l'horizon, aucun bruit, mis à part le vent, toujours présent qui promenait la tirette du rideau en la cognant de temps à autre contre le montant du cadre de la fenêtre. C'était la nième nuit qu'il passait à se débattre avec des cauchemars immondes où tout semblait perdu. A la dernière minute, un réveil en sursaut le sauvait d'une situation inextricable, mais ça, c'était dans ses rêves. Or Bernard était bien dans une sorte de cauchemar, tout éveillé mais pour l'instant, rien ni personne n'était venu à son secours.
Comme presque après chacun des ses réveils mouvementés, il avait hâte de quitter les lieux pour continuer son périple. C'est ce qu'il fit aussitôt après avoir avalé un petit déjeuner bien consistant. Il se dirigeait à présent vers le nord, car aucun tracé ne lui permettait plus d'aller droit vers l'Iowa sans avoir à contourner des hautes montagnes. Le temps se gâta, avec des bourrasques de vent qui emportaient davantage de saleté sur la route. Cette fois, chaque obstacle fut contourné avec précaution, car le conducteur ne pouvait plus se permettre de changer une roue par un temps pareil, et il lui fallait économiser son engin et ses composantes. La pluie redoublait, et les essuies glaces balayaient le pare-brise à toute vitesse. Puis ce fut l'orage, la foudre, les éléments se déchaînèrent, obligeant Bernard à s'arrêter. Et cela dura une heure, puis deux. L'homme se mua peu à peu en enfant apeuré. Lui qui n'avait jamais craint l'orage, se surprit à se recroqueviller en position fœtale derrière son volant la tête entre les mains pour faire taire le bruit des rafales de vent et de pluie sur la carrosserie.
Quand le ciel s'éclaircit enfin et que le calme revint, Bernard sortit et regarda longuement le paysage autour de lui. Le désespoir le gagna et il fondit en larmes. L'épreuve qu'il avait réussit tant bien que mal à maîtriser et à dominer était devenue trop dure. Tout ce qu'il avait contenu au fond de lui faisait surface et lui faisait prendre conscience de la probabilité infime qu'il avait désormais de parvenir à son but. S'il n'avait rencontré ni homme, ni animal jusqu'ici, pourquoi en serait-il autrement ailleurs ? Même une migration d'ampleur massive n'aurait jamais pu se faire en silence, en une nuit et sans qu'on ne l'ait prévenu. Non, tout cela dépassait l'entendement. Il fallait une explication cartésienne, une réponse scientifiquement viable à ce mystérieux vide. Et Bernard n'était précisément pas un scientifique, et n'avait pas un esprit si rationnel que l'évidence lui aurait sauté aux yeux. Au lieu de cela, il s'était résigné à cette réalité dramatique: seul, il était seul. Ce qu'il n'arrivait pas à dire c'était ce qui allait avec ce mot: seul survivant, seul au monde, seul où, quand, comment ? Et c'est de cette réponse qu'il avait le plus besoin pour savoir ce qui avait bien pu se passer dans la nuit du 23 au 24 juin.
Il lui revint en mémoire un film où, tel un Robinson Crusoé des années 2000, un acteur interprétait un employé d'une grande entreprise d'acheminement de colis qui se retrouvait seul sur une île après le crash de son avion en plein océan. Il revenait à la civilisation plusieurs années après alors que tous l'avaient cru disparu dans l'accident et réapprenait les gestes ordinaires de la vie alors qu'il avait vécu à l'âge de pierre durant ses années d'isolement forcé. Or Bernard se trouvait isolé, mais au milieu d'un univers qui lui procurait tout sauf l'essentiel: un vis à vis.
Le Hummer redémarra dans un vrombissement qui ressemblait à un rugissement de fauve. Le gros moteur permettait au conducteur de dépasser allègrement les limitations de vitesse. Bernard aurait été presque heureux de se voir verbaliser pour un excès de vitesse, ce qui aurait été sa première rencontre. Mais, échaudé par sa crevaison, il restait néanmoins prudent. Il fit ainsi quelques dizaines de milles avant de s'arrêter sur un parking où quelques camions stationnaient alignés en rang d'oignons. Comme la première fois, il en visita chaque cabine. Il faut d'ailleurs étonné de n'en voir que très peu qui étaient verrouillées. Abordant un magnifique camion Kenworth, il remarqua les nombreuses antennes qui bordaient les gouttières de la cabine. Lorsqu'il s'assit à son bord, il vit de suite l'impressionnante collection d'appareils de communication dont disposait le propriétaire, et, en particulier, un traceur GPS. Heureusement, ce dernier était amovible et Bernard le voyait déjà dans son tout-terrains. Mais il déchanta rapidement, quand, voulant le tester, il constata que l'appareil ne parvenait pas à se synchroniser et à se caler sur une position satellite. Cette anomalie l'intrigua et une idée lui traversa l'esprit. Il rejoignit son véhicule et fouilla dans la boîte à gants afin d'en extraire une boussole. L'instrument était assez sophistiqué et servait en temps normal à s'orienter dans les raids hors pistes. Il mesurait aussi l'inclinaison de la voiture dans les déclivités lors des franchissements. Non seulement ce qu'il voulait voir lui fut impossible, mais son interrogation grandit lorsqu'il posa la boussole sur son socle sur le tableau de bord. Les indicateurs étaient affolés et la boule aimantée en suspension dans un liquide tournait sur elle-même sans jamais se stabiliser.
Bernard eu beau secouer la sphère et la tourner dans tous les sens, rien n'y faisait. Quand au GPS, les hiéroglyphes qui apparaissaient de manière désordonnée sur des cartes non moins erronées en disait long sur son incapacité à remplir sa fonction. On eut dit que ces instruments avaient perdu tout repère. Un peu comme Bernard, sauf que lui, il savait à peu près où il se trouvait. En fait, il ne le savait pas encore, mais la véritable question qu'il aurait dû se poser à cet instant précis était de savoir non pas où, mais QUAND il se trouvait.
Chapitre 4
A bout de forces
Ayant parcouru plus de cinq mille kilomètres en un peu plus d'une semaine, Bernard était exténué. La fatigue musculaire combinée à l'épuisement psychologique lui avait fait perdre près de dix kilos en un temps record. Pourtant, son véhicule était doté d'un bon niveau de confort, la nourriture et l'eau ne lui manquaient pas, mais l'effort de concentration à lui seul était éprouvant. Pour ne pas risquer l'assoupissement au volant, il était contraint de s'arrêter fréquemment et cela ralentissait sa progression vers l'Est. Mais bientôt, l'environnement désertique des plaines de l'Illinois fit place aux constructions citadines, aux grands ensembles et aux immeubles qui le refirent plonger dans la civilisation. Pour autant, les villes n'étaient pas plus animées que les zones désertiques qu'il avait traversées et les espoirs qu'il nourrissait depuis plusieurs centaines de kilomètres commençaient à s'estomper au fur et à mesure que le constat d'isolement se confirmait.
Décalage horaire aidant, il refit un point sur sa situation bien avant d'atteindre les grandes villes fortunées et très denses de la côte Atlantique. Plusieurs fois, il n'hésita pas à modifier son itinéraire dans le seul but de se rapprocher de lieux où, d'évidence, la présence de populations était incontournable en temps ordinaire. A l'approche des couloirs aériens menant à New York, à Washington ou vers d'autres mégalopoles, il y aurait du y avoir un trafic incessant de gros porteurs dans le ciel. Mais il n'y en eut aucun pour confirmer cette constante des transports. Pas plus d'ailleurs qu'il n'y avait de cargos, de péniches ou autre bateaux en train de naviguer sur les grands fleuves alentours. Partout, tous les axes étaient dégagés, comme si chacun était parti en laissant tout sur place, à ceci près que tout était soigneusement rangé, garé, amarré comme pour une longue période d'absence. Il y avait un détail que Bernard avait pourtant remarqué et qui se précisait au fur et à mesure de sa progression: la densité de véhicule semblait bien moindre qu'à l'habitude. En effet, le nombre de voitures et de camions qu'il voyait ne correspondait pas à la réalité qu'il se faisait du nombre de ces véhicules par rapport au nombre d'habitants. Un peu comme si tout le monde était parti en emmenant sa voiture pour partir ailleurs, laissant là seulement celles qui n'avaient pas de raison de circuler.
En entrant dans l'Etat de Washington, il eut un pincement au cœur: jamais, et ce, malgré ses fréquents voyages, il n'avait pénétré dans cette ville illustre qui abritait le plus célèbre des américains. Avec quelques autres villes, Washington était de celles où la circulation était des plus difficiles, surtout en cette période estivale où le tourisme battait son plein. C'est précisément ce qui motivait son trajet vers les lieux célèbres comme le Pentagone et la Maison Blanche. Le flux touristique habituel rendait ces lieux difficile d'accès, d'autant qu'ils étaient constamment sécurisés du fait de leur sensibilité. Bernard pensa que si une catastrophe s'était produite, il y aurait bien un lieu où l'effervescence serait visible dans cette ville: la Maison Blanche. Mais il se fit rapidement une raison à la manière dont il circulait sans aucune difficulté vers le centre ville. Comme il en avait pris l'habitude, il ne respectait même plus les règles de circulation, franchissant les carrefours sans considérer la couleur des feux, ni la signalisation au sol. Et lorsqu'il déboucha sur New York Avenue, ses soupçons se confirmèrent: pas plus qu'ailleurs, il n'y avait âme qui vive dans cet endroit.
Lorsqu'il se présenta devant les grilles de la présidence, il stoppa le Hummer et en descendit pour admirer l'immense parc et la construction qu'il entourait. La "Whitehouse" lui sembla bien terne en cet instant de dépit. La liberté dont il disposait lui aurait sans doute permis de s'introduire dans l'édifice le plus protégé des Etats Unis, mais, restant sur ses gardes il préféra ne pas risquer de s'exposer à des dispositifs automatiques qui se seraient peut être déclenchés à son passage. Prudemment, il regarda au travers des grilles, prenant le temps d'observer s'il décelait des mouvements ou quelque signe d'activité. Mais rien ne vint le rassurer dans ce sens.
Après avoir passé près d'une heure à scruter le parc et ses alentours, Bernard décida de reprendre la route en direction du Pentagone. Il profita du parcours pour se ravitailler en carburant et en denrées alimentaires. Il se procura aussi de nouveaux vêtements et s'arrêta même dans un institut de beauté pour se raser. La ville lui procurait tout, y compris de quoi se laver dans un hôtel habituellement fréquenté par une population plutôt aisée. Jamais il n'aurait imaginé pénétrer dans une chambre à 500 dollars la nuit, y prendre un bain et s'allonger quelques minutes sur un lit digne d'un magnat du pétrole. Le Pentagone pouvait attendre, Bernard sentait ce besoin de se requinquer après avoir traversé l'Amérique de part en part. Mais, allongé sur le dos sur ce lit à baldaquins orné de dorures et de soies magnifiques, il ne parvint pourtant pas à trouver le sommeil, ni le repos. Sa situation n'avait guère changé, et il aurait donné tout ce qu'il avait pour simplement croiser un être humain.
Après une demi heure de rêvasseries, il se rhabilla et descendit les marches du somptueux hôtel où il s'était arrêté. Il eut des sentiments étranges, partagé entre la fascination de se prendre pour un richissime personnage qui foulait des moquettes inestimables et son cauchemar permanent auquel chaque seconde de solitude qui passait le ramenait inexorablement. Il poussa le tourniquet du sas pour sortir de l'établissement et se retrouver à nouveau sur le parvis. Au pied de l'escalier, le Hummer poussiéreux jurait avec le décor. Bernard prit place au volant et jeta un dernier regard vers le monumental escalier avant de démarrer. Alors qu'il s'engageait dans une grande avenue, il freina brusquement, envoyant promener ses achats encore posés sur le siège passager sur le plancher. Il venait de repérer un autre Hummer, du même modèle que le sien, mais surtout avec des roues intactes. Il lui fallut moins d'une demi heure pour échanger sa roue endommagée par celle du véhicule en stationnement. Ainsi paré, il était prêt à repartir à l'aventure.
Le Pentagone était pour lui une image cent fois vue à la télévision, mais il découvrit l'immense bâtiment avec appréhension. S'il devait en effet y avoir un lieu que personne n'aurait déserté, même jusqu'à l'ultime limite, c'était bien le siège du commandement des armées. Personne en effet ne songerait à quitter ce lieu de repli extrême, fut-ce pour une guerre totale. Au contraire, ce dernier apportait plus de protection que n'importe quel autre refuge, et, de plus disposait des technologies les plus sophistiquées en matière de communication. Mais sa déroute fut à la mesure du lieu. Il n'y eu personne pour entraver sa route vers l'édifice dont l'approche seule aurait autrefois suscité un accueil militaire des plus stricts. Bien au contraire, il visita avec aisance les couloirs fréquentés par l'élite de l'armée américaine, en prenant le temps de flâner comme dans un simple musée. En fait, plus qu'une simple visite, Bernard était venu faire de la prospection avec pour objectif de trouver des réponses à cette étonnante situation. Il espérait trouver des indices pour établir un lien entre l'avant et l'après 27 juin.
De pièce en pièce, de bureau en bureau, d'ordinateur en documents divers, il ramait sur un océan d'incertitudes, de doutes, de questions. D'ailleurs, la fatigue aidant, il s'endormit dans un siège de bureau, la main encore posée sur le clavier d'un ordinateur dont il fouillait les données quelques instant auparavant. Cela faisait plus d'une semaine qu'il n'avait pas dormi réellement. Chacun de ses sommeil avaient tant été l'occasion de cauchemars sans limites, il en avait perdu le repos. Mais son corps qui luttait depuis trop longtemps succomba. Lorsqu'il se réveilla, il ne savait ni quel heure, ni quel jour il était. Son dernier repère venait de s'envoler dans son sommeil et il lui fallut reprendre ses esprits et tapoter sur la clavier pour voir s'afficher en bas de l'écran la date tant désirée. Il bondit littéralement de son siège: il avait dormi 13 heures d'affilée. Il regarda autour de lui avec la gestuelle de quelqu'un qui a perdu quelque chose. Mais le calme lui revint peu à peu alors qu'il marchait dans le dédale des coursives de l'immeuble.
Frénétiquement il frappa la vitre d'un distributeur automatique de boissons jusqu'à la réduire en miettes. Il avala goulûment le contenu de trois cannettes de soda et se versa une bouteille d'eau fraîche sur la tête avant de secouer ses cheveux hirsutes comme l'aurait fait un animal pour assécher son pelage. Mal réveillé et surtout mal coiffé, Bernard sorti sur l'esplanade du Pentagone et inspira profondément l'air qui lui gonfla les poumons. Repérant une fontaine à cinquante mètres environ droit devant il y couru à toutes jambes et y plongea tout habillé. En plein cœur de l'été et en plein après midi, ce bain fut d'une volupté incommensurable pour l'homme qui s'y réfugia un bon moment avant de s'extraire de l'eau. Ruisselant, mais désormais bien réveillé, il rejoignit le Hummer brûlant sous le soleil ardant. Même la climatisation peina à faire retomber la température intérieure à un niveau acceptable.
Avant de reprendre la route, Bernard préféra se changer et remplir son réservoir. Cette fois, il décida de monter au nord, laissant hasard et intuition orienter son parcours. Rien ne motivait ce choix qui pouvait s'avérer hasardeux, car l'essentiel des points de ravitaillement potentiels se trouvait plutôt à l'opposé de sa nouvelle direction. En fait, il était surtout guidé par une envie de fraîcheur que lui procurerait plus sûrement le nord, quitte à se rendre dans les contrées froides du nord canadien.
Errant sur des routes sans fin, il épuisait à la fois ses réserves et son corps. A plusieurs reprises, il lui arriva de faire des embardées dont les conséquences faillirent à chaque fois stopper définitivement sa course. En réalité, Bernard ne s'imposait plus aucune règle, pire, il aurait pratiquement souhaité que le destin l'entraînât à présent dans l'ultime recours à cette solitude: un accident fatal. Un suicide déguisé qui lui aurait semblé légitime puisque remis à la seule stabilité de son véhicule. Mais le sort en avait décidé autrement, car le solide Hummer lui avait à chaque fois permis de revenir sur la route sans dommage. Les escapades dans les bas côtés se faisant de plus en plus fréquentes à mesure que la fatigue l'envahissait, il lui fallu beaucoup de chance pour qu'elles prennent fin sur le bitume au beau milieu de l'autoroute. En effet, lors d'une de ces sorties inopinées, un talus ramena brutalement l'énorme quatre roues motrices sur la chaussée et il partit en tête à queue à près de quatre vingt kilomètres à l'heure. Il aurait pu se renverser, mais chargé comme il l'était et grâce à ses dimensions, il se contenta de ballotter Bernard dans tous les sens avant de s'arrêter dans un crissement de pneus. Ceux-ci fumaient encore lorsque son conducteur, à peine sorti de sa torpeur, sortit en titubant. Un chaos sans nom régnait dans l'habitacle. On eût dit que la voiture avait été secouée au checker tant son contenu était sans dessus-dessous.
Comme cela lui était souvent arrivé ces derniers jours, Bernard sombra dans une profonde déprime. La peur, l'absence, le vide, tout tournait dans sa tête et submergeait ses pensées. Puis vint la colère, et il frappa les portières à grands coups de pied pour soulager son angoisse. Quand il eut démoli la moitié de l'une d'entre elles, il venait d'épuiser ses dernières ressources et s'effondra dans un vertige quasi comateux sous l'ardent soleil.
Chapitre 5
Le choc du temps
Toronto: le nom de la ville s'affichait en grand sur les panneaux d'autoroute alors que Bernard s'en était rapproché en roulant constamment dans cette direction. Il n'avait pas vraiment choisi, il roulait "à l'instinct" et son parcours ne reposait sur aucune réelle stratégie. Pourtant, depuis qu'il avait franchi la frontière canadienne, il avait repris espoir. Depuis des semaines qu'il roulait, il avait commencé à établir des hypothèses qui, selon lui pouvaient expliquer ce contexte ahurissant de "désert humain".
Sa première thèse était qu'un flux migratoire incroyable s'était produit subitement pour une raison encore inconnue et ce, pendant son sommeil. Cette version expliquait pourquoi tout avait été abandonné sur place en parfait état de fonctionnement et comme si personne n'avait eu matériellement le temps de faire ses bagages. Cela justifiait aussi le fait que son instinct le guidait vers le nord, tout comme il l'aurait orienté au sud, car sinon, où aller ? Mais quelque chose clochait dans son raisonnement: la nature humaine est ainsi faite qu'il y aurait eu des gens qui ne seraient pas partis, que des pillages auraient sans aucun doute eu lieu et que même si l'ampleur de la cause justifiait un départ en masse, on ne déplace pas des millions de personnes en une seule nuit, surtout sans tous ces véhicules abandonnés, non, décidément, ça ne tenait pas la route.
Il se dit encore que seule une gigantesque bombe aux effets tenus secrets aurait pu décimer tout être vivant à des lieues à la ronde dans la seconde sans que rien ne subsiste de son explosion. Une telle arme n'existait même pas dans les romans de science-fiction et de plus, que faisait-il là alors ?
Une citation philosophique lui revint à l'esprit: "le dernier homme vivant de la terre était assis chez lui à boire son café, quand soudain,… on frappa à la porte". Et si ce dernier homme, c'était lui ? Cette vision l'horrifia. Une telle situation pouvait paraître confortable: tout pouvoir faire, tout pouvoir posséder, sauf, bien sûr, l'essentiel, le regard et la parole de l'autre. Il se prit à penser qu'il était le jouet d'un dieu qui s'amusait avec lui comme un chat avec une souris et cette pensée devint une obsession qui le mena jusqu'à stopper la voiture et se prosterner en plein champ pour invoquer un dieu auquel il ne croyait même pas.
Il pensait devenir fou et alors commença une longue descente vers un état second où ses nerfs le lâchèrent. Un tourbillon d'images fantasmagoriques envahissait son esprit. De temps à autres il tombait lourdement sur le sol alors qu'il marchait sans but. Il s'éloigna ainsi de son véhicule sans s'en rendre compte jusqu'à ce qu'un bruit le fit sortir de ses divagations. Mais, altéré par son état, il n'identifia pas tout de suite ce que c'était. Sa tête heurta quelque chose et il s'effondra dans les herbes, à près de deux cent mètre de la route où il avait abandonné le Hummer.
A nouveau, le bruit entendu précédemment le tira de sa torpeur. Bernard mit un moment à émerger, et lorsqu'il recouvra bientôt ses esprits, il réalisa qu'il baignait dans un petit ruisseau, que ses vêtements étaient souillés par la terre détrempée qui servait de lit à cette eau et que ses cheveux hirsutes lui cachaient partiellement la vue. Il regarda sa montre, mais, son séjour aquatique prolongé avait définitivement détruit l'affichage. L'homme se dressa péniblement et se dirigea lentement et en titubant dans la direction d'où provenaient les empreintes de pas qu'il avait laissées. Il se souvint alors progressivement de ce qui lui était arrivé et compara son état à celui d'un lendemain de soirée arrosée. Cependant, son inconscience avait duré bien plus longtemps qu'il ne l'imaginait, et surtout, sa chute n'était pas anodine, sans qu'il le sache encore, quelque chose d'important venait de se passer durant ce laps de temps.
Alors qu'il atteignait le Hummer, le même bruit se fit entendre à nouveau et il se retourna brusquement dans la direction d'où il provenait. Il leva la tête et eut un moment de stupéfaction: le bruit qu'il avait entendu à trois reprises déjà était celui des réacteurs d'un avion. Il en était sûr, même si la silhouette de celui-ci s'évanouissait à présent dans la brume pour disparaître à l'horizon. Son cœur battait la chamade et il eut l'impression d'avoir une enclume dans la tête qui résonnait sous les coup d'une masse. Sans prendre beaucoup de temps pour réfléchir, il monta au volant du tout terrains et s'activa pour démarrer. Hélas, le Hummer était resté deux jours durant sans rouler, avec de nombreux accessoires qui avaient vidé la batterie.
C'est donc à pied et avec un chargement minimum que Bernard se dirigea vers Toronto. Ce qui lui sembla curieux, c'est que personne ne roulait sur cette autoroute pourtant destinée à supporter le trafic d'une mégalopole comme Toronto. Il marchait depuis plusieurs heures quand il distingua une station service. Sans hésiter, il y pénétra avec l'espoir de retrouver un moyen de transport. Mais quelle ne fut pas sa surprise en distinguant très nettement cette fois des silhouettes humaines qui s'animaient derrière la vitre de la boutique. Ses larmes troublaient sa vue, et, lancé à tout vitesse, il manqua plusieurs fois de trébucher dans sa course vers le local.
Quand il ouvrit la porte, le pompiste le dévisagea avec circonspection. Il avait l'air d'un clochard tant ses vêtements étaient abîmés et sa tenue débraillée. Il y eut un long moment de silence durant lequel Bernard dût faire la part des choses entre ce qui restait de ses divagations passées ou supposées comme telles et la nouvelle réalité à laquelle il était confronté.
- "qu'est ce qui s'est passé" lança t'il à l'homme derrière le comptoir.
- "c'est vous qui demandez ça ?" répondit-il d'un ton méprisant tout en le regardant de bas en haut.
L'émotion que ressentit Bernard en entendant ces paroles l'ébranla. Il n'avait plus entendu âme qui vive depuis des lustres et même si la réponse de cet homme était déplaisante, à ses yeux elle avait une tout autre valeur, celle de la vie.
Le pompiste, l'invita à se regarder dans un miroir proche. Et lorsque Bernard réalisa son aspect, il lui demanda s'il pouvait se toiletter. Comme le pompiste semblait réticent, Bernard dit simplement:
- "je suis en panne un peu plus haut sur l'autoroute, vous pouvez faire quelque chose pour moi ?"
- "vous avez de l'argent ?" interrogea l'homme avec suspicion.
- "vous aurez beaucoup d'argent quand vous m'aurez dépanné, mais pour l'amour du ciel, aidez-moi".
Le ton était aux frontière de la colère et du désespoir, et le commerçant commença à s'énerver:
- "écoutez, j'ai été patient avec vous, mais si vous ne partez pas maintenant, j'appelle la police".
Bernard acquiesça tout en prenant du recul tant le pompiste semblait menaçant. Il se rendait compte maintenant que son périple serait difficile à expliquer; mais ce qui le soulageait, c'est que tout ce cauchemar semblait enfin terminé. Cette station service isolée ne lui apportait pas les réponses aux question qu'il se posait, aussi il projeta de se rendre à l'aéroport en suivant son idée première quand il avait entendu passer les avions. Là bas, il y aurait certainement des gens, des autorités qui pourraient l'écouter et le renseigner. Il se résigna donc à quitter la boutique du pompiste peu enclin à discuter. Il aurait tant aimé que sa première rencontre soit celle d'un accueil chaleureux, mais ce contact le désarma au point ou il reprit son chemin sans attendre, obsédé par l'idée d'obtenir une explication à tout ça.
Il lui fallut marcher plus de dix kilomètres à travers champs et fourrés en suivant la trajectoire des avions qui se succédaient. Lorsqu'il posa enfin ses pieds sur une route et distingua les premières maisons, son cœur s'accéléra. Sa marche en avant était celle d'un homme hésitant, à l'esprit torturé par la peur et des jours de fatigue, de lutte contre le sommeil au volant, et de lutte pour le trouver lorsque le silence était son pire cauchemar. Il lui semblait avancer en terrain ennemi, dans un champ miné ou quelque chose de ce genre.
Alors qu'il dépassait la première maison, il entendit le rugissement d'un moteur de voiture qui arrivait sur sa gauche. Il lui fait des grands signes pour qu'elle s'arrête, mais l'automobiliste fit un écart et accéléra soudain comme pour lui échapper. Les bras encore tendus, Bernard regardait avec tristesse cette voiture s'éloigner. Il faut dire que son séjour dans la boue et ses traits tirés par l'épuisement n'inspiraient pas la confiance. Alors il repris son périple en traversant de part en part le quartier sans plus s'arrêter. De toutes façon, chaque individu qu'il croisait le regardait avec condescendance et s'écartait de sa trajectoire. Il refit bien quelques tentatives pour interpeller des passants ou des automobilistes, mais tous le fuyaient.
Un instant plus tard, une voiture de police arriva, sirènes hurlantes. Deux hommes en descendirent, la main sur la crosse de leurs armes prêts à dégainer tout en l'interpellant:
- "hep, vous là, ne bougez plus"
Bernard se laissa facilement prendre et se retrouva assis sur la banquette arrière de la voiture, menottes au poignets en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Il tenta bien quelques approches courtoises comme:
- "je suis bien content de vous voir" ou "vous m'emmenez où ?", "j'ai des tas de questions à vous poser". Mais ses interlocuteurs lui rappelèrent les modalités légales et, pendant qu'il annonçaient à la radio, la capture du rôdeur signalé par les habitants, la voiture s'ébranla.
Fort heureusement pour lui, le véhicule appartenait au service de sécurité de l'aéroport où était stationné une antenne de police et un service des douanes où Bernard serait interrogé. A peine un quart d'heure après son interpellation, il fut présenté au chef du service de la police locale. On le débarrassa de ses menottes et de sa veste souillée et il prit place sur une chaise face au policier. D'emblée, ce dernier l'interrogea sans ménagement en présupposant que Bernard était bien un rôdeur, ou à tout le moins un clochard sans domicile.
- "que faisiez-vous dans ce quartier ? comment vous appelez-vous ? d'où venez-vous ?…"
Les questions fusaient alors que c'est Bernard qui voulait en poser. Dans sa tête tout se bousculait: il était passé en l'espace d'une heure à peine d'une situation d'isolement absolu à un statut de suspect ou quelque chose de similaire, confronté à un interrogatoire.
- "Je m'appelle Bernard Hill, j'habite aux USA, et je…"
Mais le policier l'interrompit en décrochant le téléphone qui venait de sonner:
- "ouais, salut, … ok, je viens tout à l'heure. Dis, tu tombes bien là, j'ai dans mon bureau un ressortissant étranger, on va le mettre dans le premier avion retour US, on va leur apprendre à ceux là à garder leurs beaknits…ok, je t'attends pour les papiers".
Bernard s'énerva:
- "je ne vous autorise pas à parler de moi comme ça alors que je n'ai même pas eu le temps de vous expliquer".
Raccrochant brutalement le policier se dressa derrière son bureau:
- "toi mon bonhomme, je te conseille de te calmer, sinon ça va mal se passer".
L'altercation avait attiré deux autres policiers dans le bureau et Bernard préféra se contenir. Il attendit avec le chef l'arrivée d'une délégation douanière chargée de le reconduire vers la frontière de l'aéroport où il serait rendu aux autorités américaines. Lorsque ceux-ci arrivèrent, et après avoir rempli quelques formulaires, Bernard dût les suivre au travers du hall fourmillant de monde. Il se sentait comme une bête qu'on amenait à l'abattoir.
Aussi, profitant d'un moment d'inattention, il échappa à la vigilance de ses gardes pour s'enfuir en courant au travers de la foule. Malgré les injonctions des deux hommes, Bernard couru à en perdre haleine jusqu'à ce qu'il puisse les semer dans le dédale des coursives de service du complexe. Enjambant des bagages, puis des lignes d'acheminement de ceux-ci dans le terminal, sautant par dessus des chariots, il finit par disparaître aux yeux des douaniers. L'alerte fut donnée, mais Bernard avait plus d'un tour dans son sac.
Profitant des bagages, il réussit à se faufiler jusqu'à une autre issue, loin de ses poursuivants qui le cherchaient encore à quelques encablures de là. Il déboucha dans une travée réservée normalement au personnel. Au passage, il subtilisa un badge dans un vestiaire de fonction puis, de proche en proche, le fuyard arriva à se glisser jusqu'à un local de toilette où il s'engouffra, muni d'une valise qu'il avait dérobé sur un des chariots. Là, en l'espace d'une demi-heure pendant laquelle la chasse à l'homme se poursuivait, il changea littéralement d'apparence en se nettoyant et en changeant ses vêtements qu'il mit dans la valise afin qu'on ne les trouve pas abandonnés, ce qui aurait mit ses poursuivant sur sa piste. Bernard fixa le badge à sa veste, puis il reprit calmement sa place dans la foule en profitant de son déguisement pour passer inaperçu aux yeux des hommes de la sécurité.
Grâce à sa ruse, il passa sans encombre les quelques obstacles qui lui permirent de rejoindre un hall d'embarquement où il expliqua qu'un passager avait laissé son bagage sur la balance de pesée et qu'il le lui apportait. Son stratagème lui permit de s'introduire dans un avion où il prit place comme n'importe quel passager en se faisant passer pour l'un d'entre eux, non sans avoir ôté son badge dans l'intervalle qui le séparait du dernier poste de contrôle. Le temps que tout le monde ait pu réaliser, l'avion serait parti.
Et effectivement, bien que très acharnés à le retrouver, les policiers et douaniers étaient persuadés qu'il se cachaient encore quelque part et fouillèrent activement tous les recoins de l'aéroport sans qu'aucun ne songe à demander si un des membres du personnel avait remarqué un individu autre que ce clochard mal habillé, mal rasé et facilement repérable. Au lieu de cela, la disparition d'une valise parmi des centaines, d'un badge dont, par chance pour Bernard le titulaire était en congés, et l'intervention d'un coursier ramenant un bagage à son propriétaire étaient passé inaperçus. Pris individuellement dans leur contexte, ces événements n'avaient pas retenu l'attention.
Lorsque l'avion s'éleva dans les airs, Bernard fut enfin soulagé. Il fit la rétrospective des événements de la journée et eut du mal à comprendre pourquoi maintenant qu'il a avait réintégré la civilisation, il n'avait pas encore pu obtenir le droit de poser ses questions. Tout autour de lui semblait si… normal. Comme si les autres gens n'avaient rien remarqué ces dernières semaines. Cela semblait tellement évident que les passagers de cet avion qui partait pour une destination encore inconnue du passager clandestin, se laissaient aller à la lecture, au sommeil comme si de rien n'était. Aussi, profitant du passage d'une hôtesse, Bernard réclama un journal.
Il s'en saisit et les premiers mots qu'il lut dans l'article faisaient état d'évènements très antérieurs à son aventure, à son voyage à Malte et à d'autres repères plus anciens. Alors il pointa son regard vers la date en haut de la page: 13 octobre 2011 !
Pendant quelques secondes, son cœur s'arrêta de battre, son visage blêmit et ses bras retombèrent pesamment sur ses jambes, abandonnant le journal à ses pieds. Immédiatement, une hôtesse interpellée par le passager voisin de Bernard, arriva devant lui:
- "ça ne va pas monsieur "?
Reprenant ses esprits et réalisant qu'il ne fallait pas porter l'attention sur lui, de peur d'être repéré, il répondit:
- "l'avion m'impressionne toujours, je suis désolé"
- "vous voulez quelque chose contre le mal de l'air ?"
- "non merci, je crois que ça va aller maintenant".
- "n'hésitez pas à m'appeler dans le cas contraire, je me prénomme Audrey" dit elle gentiment avec un large sourire.
Bernard était à la fois confus et troublé par sa lecture. Il se tourna vers son voisin encore attentif à son état et lui demanda:
- "c'est bien le journal d'aujourd'hui ?"
- "euh, oui bien sûr" répondit l'homme interloqué par cette curieuse question. Ce dernier ajouta:
- "vous êtes sûr que tout va bien ?" puis réalisant ce que sa question avait d'indiscrète, il compléta par une présentation succincte: "James Palwick pour vous servir"
- "je vous remercie, j'ai simplement quelques nuits de sommeil de retard"
Puis Bernard replongea dans la lecture du journal. Il le lut sans lever une seule fois les yeux, éberlué, car rien, strictement rien, ne laissait aucun doute: il n'était pas en juin 2013 comme il le croyait, mais en octobre 2011 ! Rien de toute son aventure n'avait pu arriver, la date du journal attestait que ces événements ne se produiraient pour lui que dans deux ans. Pas étonnant alors que personne ne semblait concerné par ce qu'il avait vécu. Mais comment cela était il possible ? avait-il rêvé ? mais dans ce cas, comment expliquer sa présence à bord d'un avion qui se dirigeait vers l'Europe (il l'avait entendu lorsque le pilote avait annoncé la durée de leur traversée) alors qu'il se souvenait précisément avoir payé le taxi qui le ramènerait chez lui dans deux ans ?
Tout cela lui semblait si confus. Il se rendit vers les toilettes et attrapa une poignée de journaux dont il identifia rapidement la date. Tout confirmait qu'on était bien le 13 octobre 2011. Des souvenirs précis lui revinrent: ses nuits agitées par les cauchemars, son passage à Washington, le Hummer… au fait, toutes ses affaires, laissées à l'abandon aux portes de Toronto sur l'autoroute, qu'en était-il à présent ? Bernard devenait ainsi un "disparu". Il avait souvent lu dans la presse ces cas mystérieux de gens qui disparaissent du jour au lendemain sans laisser de traces. Voilà que maintenant, anonyme, il se dirigeait vers l'Europe dans un Boeing de Canadian Airlines destination Marseille, France.
Des heures durant il resta prostré dans son fauteuil à tenter de comprendre. Tout n'était qu'hypothèses sans fondement. La réalité, SA réalité était qu'il venait d'effectuer un retour dans le passé de 19 mois et 39 jours sans jamais avoir cessé de vivre le présent. Il regretta que sa montre avait été détruite dans le ruisseau quelques heures plus tôt, sans quoi il aurait pu vérifier la date. Puis, il eut un espoir. Il se leva et ouvrit le coffre à bagage où il avait rangé sa valise. Il se rassit, la mit sur ses genoux, puis l'ouvrit. Se ravisant, il se dit que ses vêtements souillés et mal rangés risquaient de susciter la curiosité de ses voisins. Aussi, il prit soin d'attendre une opportunité plus favorable. Il profita de l'assoupissement de Palwick et du fait que le passager à sa gauche fut occupé à visionner un film pour explorer le contenu du bagage.
Tâtonnant et fouillant les poches de sa veste il finit par mettre la main sur des papiers. Il les déplia et reconnu alors les documents emmenés par inadvertance à l'accueil de l'hôpital. Malgré la date qui y figurait, ces papiers ne suffiraient pas à convaincre, aussi, il continua de chercher jusqu'à ce qu'il tombe sur le ticket de l'horodateur du taxi qui servait de facture à son transport: non, il n'avait pas rêvé: la date du 23 juin à 22h54 figurait bien sur le précieux ticket cartonné. Il le rangea soigneusement dans sa veste avec les documents de l'hôpital et referma la valise qu'il replaça dans le coffre à bagage.
Soulagé de ne pas être totalement fou, il finit par s'apaiser et s'endormir.
COLLISION
Chapitre 1
Vol CA1356
Le tintement des tasses dans le chariot dans l'allée centrale annonça l'arrivée de la collation:
- "Café, thé, chocolat ?
- "café s'il vous plaît" répondit James Palwick en souriant
C'était son cinquième café de cette traversée qui semblait ne pas en finir. Un peu plus tôt, le pilote avait annoncé qu'en raison d'un orage, le vol subirait une légère modification de trajectoire et qu'il faudrait prévoir environ 20 minutes de retard. James se pencha vers le hublot à sa gauche, le ciel était gris, et, malgré l'altitude à laquelle volait le Boeing, il n'avait pas réussi à sortir de ces nuages pour gagner le soleil. Toulouse était encore à une heure de vol et la descente n'était pas pour tout de suite.
Après lui avoir remis un plateau avec une viennoiserie et son café, l'hôtesse rendit son sourire à James et poursuivit sa distribution en avançant au rang suivant.
- "attention, il est très chaud" prévint sa voisine de siège.
- "merci Audrey, vous êtes comme une mère pour moi" dit-il en la regardant malicieusement.
Mais sa jeune et jolie secrétaire, apprécia moyennement la boutade et se replongea dans sa lecture en haussant légèrement ses épaules. Et quelles épaules! James avait beau connaître Audrey depuis trois ans déjà et ne pas s'être limité à ne connaître d'elle que ses épaules, il en aurait renversé son café de distraction si elle n'avait pas esquissé un regard furtif dans sa direction pour le ramener à l'ordre. James Palwick se dit que dans quelques heures ils seraient tous deux à l'hôtel et que là, plus rien ne les empêcherait de se laisser aller à leur ébats amoureux. Il était de ces patrons qui profitaient des voyages d'affaires pour assouvir sa passion pour son amante de collaboratrice. Et Audrey y trouvait son compte, car elle savait bien qu'un jour ou l'autre il la laisserait tomber, mais entre-temps, elle aurait fait ses armes dans le métier et beaucoup voyagé. Et puis, finalement, James était bel homme et lui apportait beaucoup de plaisir.
Le rituel de distribution de café se poursuivait au rang 24 où David, Helen et leurs deux enfants avaient tous les quatre demandé un chocolat. Mielew le cadet n'avait d'yeux que pour le petit gâteau qui était à sa portée sur le chariot et Marie-Agnès, gentiment, le lui tendit quand elle s'aperçut qu'il lorgnait dessus. Clark son aîné eut aussi droit au même cadeau et en fut ravi. Lorsque Marie-Agnès progressa vers le rang suivant, et que l'allée fut dégagée, madame Florentine Gerwald se tourna vers Helen:
- "vous avez deux beaux enfants"
- "Sorry ?" fit Helen qui ne comprenait pas le français
- "Elle dit qu'on a de beaux enfants" traduisit David pour elle, puis il se pencha vers la vieille dame et la remercia:
- "merci, chère madame… vous voyagez seule ?" dit-il pour meubler un peu ses remerciements.
- "oh ! non, je suis avec mon gendre et ma fille, ils sont assis juste derrière".
- "mmm" acquiesça David poliment avant de se replacer sur son siège.
On sentait la fatigue envahir progressivement les passagers qui profitaient du passage de l'hôtesse pour entamer une discussion, qui avec son voisin, qui avec sa famille, secrétaire, ou à défaut avec Marie-Agnès elle-même. Elle était en quelque sorte la confidente de circonstance à qui on pouvait adresser quelques mots afin de rompre la monotonie de ce long voyage. Elle portait un magnifique tailleur rose aux couleurs de la compagnie et réveillait les fantasmes des jeunes et moins jeunes hommes voyageant dans cet avion. Pourtant, bien qu'elle répondait toujours avec courtoisie aux clients les plus avenants, elle ne cessait de penser à son gentil Patrick qu'elle avait épousé quelques mois auparavant à Marseille. Et, ce soir, après que l'avion eut fait un dernier saut de puce entre Toulouse Blagnac et Marseille, elle serait dans ses bras.
Marie-Agnès Sinths était la plus jeune des trois hôtesses du vol CA1356 et elle terminait bientôt sa cinquième traversée de l'Atlantique depuis quatre semaines. Auparavant, elle travaillait à Canadian Airlines, mais depuis qu'elle avait rencontré Patrick Armandier, elle avait choisi de changer d'employeur pour être plus souvent à Marseille. Ses deux autres collègues, elles, voyageaient depuis bien plus longtemps sur le "New-York – Toulouse" et Sandra Kelkow, la chef de cabine, ainsi que Jackie Lamborell avaient plusieurs dizaines de traversées à leur actif.
L'avion survolait à présent la côte Atlantique, et descendit dans un couloir aérien inférieur, conformément à son plan de vol. La météo n'était guère plus agréable en France que durant les dernières heures, la pluie faisait ruisseler des filets d'eau horizontaux le long des hublots et cela masquait la vue. Pourtant après la monotonie des nuages et de l'océan, tous auraient bien voulu apercevoir le sol avec ses nuances de couleurs. Il est amusant de constater qu'une vue aérienne transforme en univers lilliputien notre environnement naturel et artificiel: les villes sont identifiables par les grosses taches reliées par des traits où circulent de minuscules fourmis montées sur roues. De temps à autre, le survol d'un lieu connu nous fait découvrir avec émerveillement une vision nouvelle d'un monument, d'un lac, d'un pont ou de tout autre chose. Malheureusement, pour l'heure, le panorama était plutôt flou et gris.
Au même instant, l'opérateur de la tour de contrôle de Toulouse Blagnac annonça au pilote qu'il prenait en charge son signal. Courtoisement, il salua les canadiens en leur souhaitant la bienvenue en France. Et sa sympathie fut récompensée en retour par une petite réponse en français, agrémenté de cet inimitable accent québécois.
Edwin Howking s'adressa à son copilote:
- "je te laisse deux minutes, je vais rechercher du café chez les miss"
- "Ok !" et Alberto Maroucci bascula la commande micro sur son casque.
Dans le sas qui séparait le poste de pilotage de la cabine passagers, Edwin croisa le regard de Sandra. Il s'approcha d'elle et, la serrant dans ses bras, l'embrassa avec passion. Chaque voyage était le prétexte pour permettre à leur relation illégitime de s'extérioriser. Ils s'aimaient en secret, mais seulement de leurs conjoints respectifs. En réalité, leurs collègues et pour certains, amis, faisaient semblant de ne pas être au courant. Le cliquetis des anneaux du rideau les extirpa de leur moment d'intimité:
- "pardon !" fit Marie-Agnès gênée, "vous voulez du café ?" ajouta t'elle comme pour s'excuser d'avoir interrompu le langoureux baiser.
- "merci, j'étais justement venu en chercher" et Edwin attrapa la bouteille thermos que lui tendait Marie-Agnès. Puis il tourna les talons en clignant de l'œil vers Sandra au passage.
Sandra quitta elle aussi le petit réduit évitant ainsi les silences explicites, elle préféra remplir son rôle en vérifiant de proche en proche que chaque passager avait été servi et qu'il était satisfait du service. En professionnelle qu'elle était, elle s'était re-concentrée sur sa mission, laissant en arrière et pour plus tard ses passions amoureuses. Elle ramassa consciencieusement une revue tombée dans l'allée et la glissa dans l'aumônière devant les jambes du passager endormi qui l'avait laissée tomber.
Une déflagration assourdissante pulvérisa le réacteur extrême droit de l'avion, tout le fuselage en fut ébranlé et une énorme boule de feu lécha les hublots, illuminant tout l'intérieur de la cabine passagers. Aussitôt les veilleuses firent place à l'éclairage normal et les instructions de sécurité s'affichèrent. Entre les passagers qui hurlaient, les bagages tombés des coffres du plafond, les plateaux repas qui glissaient sur le sol, tout n'était que chaos et panique. Dans le poste de pilotage, Marrouchi s'affairait aux commandes pour garder l'avion stable, mais il perdait rapidement de l'altitude et pivotait sur son aile gauche en décrivant un lent virage incontrôlé. Au tableau de bord, les voyants d'alerte étaient au rouge et des signaux sonores retentissaient. Edwin qui venait de le rejoindre déclencha les extincteurs d'aile pour étouffer les flammes qui s'étiraient le long de l'extrados de l'aile droite. C'était peine perdue, il ne restait plus à l'emplacement qu'occupait le réacteur numéro un que le bâti de fixation avec des tuyaux et des câbles qui fouettaient le vide comme des serpents fous. Il manquait aussi un morceau de l'extrémité de l'aile droite. Les deux pilotes se regardèrent sans mot dire, comme s'ils se préparaient à vivre leurs derniers instants. Une goutte de sang perla au front d'Edwin qui s'était coupé au montant de la porte. Parmi les voyageurs, il n'y avait heureusement que peu de blessés, seuls ceux qui avaient reçu des projectiles en tous genres se plaignaient de coupures et d'hématomes dus notamment à la chute des bagages des coffres.
Les vols en simulation comportaient tous des scénarios catastrophes tel que celui qu'ils vivaient à l'instant, mais Edwin et Alberto, comme tous les pilotes, redoutaient ce cas précis, où, privé d'un propulseur, ils devaient faire face à une poussée asymétrique qu'il fallait ré-équilibrer. De plus, le début d'incendie pouvait n'être qu'une alerte, car l'avion disposait encore d'une réserve suffisante de carburant qui, exposée aux flammes pouvait embraser les réservoirs d'ailes. C'est donc toute l'expérience des hommes entraînés qui était mise à l'épreuve. Et là, ils n'avaient nul recours autre qu'un atterrissage en catastrophe si possible en préservant au mieux la vie des passagers. L'instant était critique et les deux pilotes le savaient.
Dehors, la pluie cinglait la carlingue et le vent qui s'engouffrait dans les interstices laissés par l'arrachement sifflait d'un son lugubre, à peine masqué par le bruit des réacteurs qui luttaient pour maintenir l'appareil en vol. Le souffle avait eu raison des flammes qui n'avaient laissé que quelques traînées noires sur le dessus de l'aile. Une partie du volet droit ne tenait que par deux des trois vérins et menaçait de se séparer du bord de fuite à la moindre secousse un peu forte.
Une heure plus tôt, le vol Paris-Madrid avait quitté Orly avec à son bord 113 passagers et 7 membres d'équipage. L'Airbus A340B volait paisiblement vers sa destination et personne ne soupçonnait le drame qui allait se jouer à l'approche de Toulouse. D'ailleurs, pendant qu'on servait le repas dans le Boeing de Canadian Airlines, les hôtesses d'Air France faisaient de même pour les passagers en vol pour la capitale espagnole. Ce n'est qu'à moins de cinquante mètres du Boeing que Jacques Tisserand et Patrick Gensen l'aperçurent par les vitres du poste de pilotage. Sans qu'à aucun moment nul n'ait compris d'où surgissait cet obstacle et qu'une collision était inévitable, la catastrophe se produisit. Le choc fut effroyable, et pourtant, l'espace d'un instant, les pilotes de l'Airbus crurent en un miracle, car les carlingues se frôlèrent jusqu'à ce que l'empennage de l'Airbus n'arrache l'un des réacteurs du Boeing.
Privé de l'un de ses quatre réacteurs, le Boeing avait entamé une vertigineuse descente vers la ville et, aidé maintenant par son pilote, Alberto mettait tout en œuvre pour redresser l'appareil. Inexorablement, l'altimètre égrainait les paliers decrescendo qui conduisaient au crash final. Il y avait plus de deux cent personnes à bord, juste derrière Edwin et Alberto et tous deux refusaient cette fatalité. Traversant les couches nuageuses, l'avion se présenta avec un angle de près de trente degrés au-dessus des zones habitées au nord de Toulouse. Au sol, spectateurs impuissants, les aiguilleurs du ciel toulousains tentaient de communiquer au pilote des instructions afin de limiter les dégâts en conduisant la trajectoire le plus loin possible des habitations et, si possible, en se posant entier.
Tout le monde avait fort à faire, car la situation n'était guère plus favorable à bord de l'autre appareil. Sous l'effet du choc, il avait changé de trajectoire et pointait à présent au cap 130 vers Carcassonne. Amputé des deux tiers de son empennage, l'Airbus maintenait un cap relativement rectiligne, mais perdait lui aussi de la hauteur. Les contrôleurs aériens se coordonnaient pour choisir avec le pilote un tracé en dehors des couloirs fréquentés, une seconde collision étant tout à fait proscrite. En quelques seconde, et compte tenu des paramètres qu'imposaient les dégâts matériels, on décida de poser l'appareil sur une surface plane et rectiligne. L'autoroute A61 s'imposa rapidement comme tant la seule possibilité techniquement plausible comme piste d'atterrissage improvisée. Tous les services furent mis en état d'alerte maximale, les péages d'autoroute furent rapidement informés de la décision et reçurent l'ordre d'interrompre aussitôt le flux de véhicules.
A près de 70 kilomètres d'un de l'autre, les deux avions s'apprêtaient à retourner au "plancher des vaches" d'une façon quelque peu brutale. L'inquiétude régnait parmi les passagers, les membres d'équipage ainsi qu'au sol. Sur l'aile droite du Boeing, les coups répétés qu'assénaient les raccords métalliques sur l'aile, faisaient jaillir des gerbes d'étincelles. Pendant qu'Edwin tentait des manœuvres désespérées pour redresser l'avion, Alberto s'affairait à inhiber les alarmes non urgentes tout en indiquant l'altitude, la vitesse de descente et l'inclinaison à son pilote. Soudain, tout s'éteignit dans le poste de pilotage, puis se ralluma subrepticement pour à nouveau s'éteindre.
- "coupe le principal, on passe sur l'auxiliaire" commanda Edwin.
Mais la manœuvre resta inefficace, l'installation électrique, soumise à rude épreuve par l'arrachage du réacteur et ses conséquences sur les faisceaux de câbles avait provoqué une panne généralisée dans tout le système d'énergie. Plus rien n'était sous contrôle et c'est dans le noir absolu que l'appareil plongeait à présent vers la ville.
Chapitre 2
lE CHOC
Benoît et Ramia regardaient paisiblement la télévision assis dans leur canapé quand ils aperçurent soudain une masse gigantesque qui arrivait sur eux au travers de la baie vitrée du salon. L'effroyable fracas avec lequel le Boeing s'écrasa sur l'immeuble réveilla tout le quartier. Les locataires des appartements éventrés par l'énorme intrus, n'eurent aucune chance d'en réchapper, car tout se passa en une poignée de secondes, surprenant les uns en plein repas, les autres déjà couchés ou devant leur téléviseur.
Il y eut d'abord un premier contact avec l'immeuble voisin séparé d'à peine quelques enjambées par une petite cour-patio arborée en contrebas. Le nez du Boeing en percuta la toiture en écrasant le plafond de deux appartements situés au sommet. Edwin et Alberto, aux premières loges, n'eurent que le temps de se protéger le visage de leurs bras en criant, mais ce fut leur dernière vision. L'instant d'après, le cockpit terminait sa course folle dans la façade opposée. Quatre étages du second immeuble furent dévastés par le choc du fuselage qui s'immobilisa, coincé entre les deux bâtiments en vis à vis. La queue de l'appareil s'était encastrée dans l'autre building, l'avion se retrouvant ainsi pris en sandwich, dans une posture très inclinée, le nez et l'empennage, ou du moins ce qu'il en restait, reposant sur des restes de structure et de gravats, de part et d'autre du patio maintenant envahi par des débris de toute sorte.
Ainsi suspendu dans le vide à quelques 40 mètres du sol, le Boeing menaçait de s'écraser à tout moment, d'autant que l'un des trois réacteurs restant brûlait ses dernières minutes de carburant, dont une partie s'était échappée par les brèches dans les ailes. Les dégâts étaient considérables, tant sur l'avion que sur les deux immeubles. Il y avait des cris de partout, on eût dit une scène de guerre où se mêlaient des pans entiers de murs défoncés, des morceaux de ferraille tordue, des cadavres ou des blessés. Et puis, il y avait des crépitements d'étincelles d'origine électrique, des jets d'eau jaillissant des conduits de l'immeuble côté nez de l'avion, le premier ayant été moins touché, sauf pour quelques appartements dont les deux du sommet et ceux qui avaient servi d'appui à la queue de l'appareil.
Gilles Poscari sursauta: le bruit sourd qui venait de le tirer de sa torpeur avait été si fort qu'il n'eut pas besoin d'attendre la sonnerie de son récepteur d'alerte pour bondir du canapé où il s'était endormi devant la télévision. En moins de temps qu'il n'en faille pour le dire, il enfila sa tenue de pompier. Il attrapa le petit récepteur qui affichait encore le motif de l'appel: "chute d'avion". Tout comme lui, plusieurs dizaines de soldats du feu des différentes casernes alentours furent appelés à rejoindre leurs quartiers pour se rendre ensuite avec leurs engins sur les lieux du drame. Sirènes hurlantes et tous feux allumés, ce sont ainsi neuf véhicules de secours qui convergeaient maintenant vers le quartier nord de Toulouse.
A bord du Boeing, les rescapés ne comprenaient pas la situation: l'avion était immobile, presque entier vu de l'intérieur, il penchait dangereusement vers l'avant et pourtant tout semblait s'être arrêté. De nombreuses rangées de sièges avaient été précipitées vers l'avant, masquant ainsi la partie du cockpit encastrée dans la façade de l'immeuble. Tout n'était que chaos dans la carlingue plongée dans une semi-obscurité. James Palwick cherchait Audrey parmi les amas de valises et de sièges, quand son regard tomba sur Mielew, le fils cadet des Coslanders. Les yeux remplis de larmes, l'enfant appelait ses parents, mais James les avait déjà aperçus parmi les sièges enchevêtrés, probablement morts. Alors qu'il escaladait la rampe inclinée de l'allée centrale il découvrit le corps inanimé de sa secrétaire. Pétrifié d'horreur, James sentit ses jambes flageoler et il s'évanouit.
Dans la cage d'ascenseur, Pierre et Huguette s'égosillaient à appeler des secours. Persuadés que seule leur cabine d'ascenseur était en panne et que le bruit qu'ils avaient entendu était une casse mécanique de l'appareil, ils cherchaient à manifester leur présence en tambourinant aux parois et en criant à qui les entendrait. En réalité, il n'y avait plus de cage d'ascenseur quelques mètres seulement en dessous de la cabine: tout avait été détruit et le blocage salvateur était dû aux rails tordus qui avaient resserré le goulot. Heureusement, car plus rien ne retenait la cabine, câbles, contrepoids, tout était descendu au pied de l'immeuble dans une chute vertigineuse et très bruyante. A présent, des quantités impressionnantes d'eau se jetaient dans le vide et remplissaient le fond de la cage quelques 30 mètres en contrebas.
Le sinistre craquement de ferrailles emplissait la cabine passagers de l'avion chaque fois qu'il vacillait au gré du vent ou des chutes d'objets. Une atmosphère de mort régnait dans la carlingue éventrée, et pourtant au milieu de cette carcasse meurtrie, il y avait encore des survivants. Marie-Agnès était de ceux-là et, coincée entre deux rangées de sièges elle reprenait peu à peu connaissance. Elle ouvrit les yeux, mais eut du mal à discerner ce qui l'entourait. Après quelques efforts, elle réussit à dégager son bras droit et s'essuya le visage. La blessure qu'elle avait au cuir chevelu avait maculé son joli visage et elle eut un haut-le-cœur en découvrant sa main ensanglanté. Elle évalua ses possibilités de s'extraire de sa fâcheuse posture et déchanta rapidement lorsqu'elle vit qu'elle était prise entre plusieurs amas de sièges et de bagages enchevêtrés. Par chance, elle n'était que légèrement blessée.
Julie et Cassandra s'appuyaient sur le mur du fond de leur chambre. Elles regardaient hébétée le gouffre qui s'était ouvert à leurs pieds au moment ou la queue de l'appareil avait écrasé la façade de leur appartement. Dans la chambre voisine de la leur, leurs parents martelaient le mur dans l'espoir d'entendre leurs deux filles répondre à leurs appels. Mais le bruit et la peur paralysaient les deux enfants. Pieds nus, elles se tenaient debout sur une corniche qui faisait environ trente centimètres de large et qui surplombait l'appartement du dessous, et encore celui de l'étage inférieur. Presque à leur hauteur, le haut de la dérive de l'avion scindait la pièce en deux, juste là où il y avait encore leur lit quelques instants plus tôt. Leur bataille de polochons les avait sauvées car elles n'étaient pas dans leur lit quand celui-ci descendit trois étages en même temps que l'empennage du Boeing. La pièce était illuminée au rythme du flash du feu de position de la dérive et dans l'ombre portée, les deux fillettes se regardèrent, les visages transfigurés par la peur. Les mains à plat sur le mur, elles grelottaient autant de froid que de terreur.
Partagés entre frayeur, soulagement d'être encore en vie et curiosité, les locataires des nombreux appartements situés en dessous des décombres avaient quitté leur logis pour se regrouper dans la rue d'où ils observaient l'impressionnant spectacle. Bravant la bruine qui arrosait toute la région depuis le milieu de la journée, ils étaient aux premières loges, impuissants spectateurs de cette catastrophe. Certains avaient choisi de monter dans les deux tours pour porter secours aux victimes accessibles. Mais l'instabilité de l'avion pouvait rendre ces actes héroïques extrêmement dangereux. Robert était ce ceux qui n'avaient pas hésité à gravir douze étages pour se retrouver juste à hauteur des appartement détruits par le nez de l'avion. Il y retrouva quelques autres habitants qui tentaient de se frayer un chemin parmi les cloisons éventrées et les meubles broyés. Il fallait se méfier des canalisations qui déversaient des litres d'eau dans les couloirs, au milieu de câbles électriques encore sous tension et de conduite de gaz dont certaines pouvaient être à l'air libre. C'est justement à l'occasion d'un dégagement hasardeux d'une cloison d'une explosion de gaz ajouta plusieurs sauveteurs improvisés à la longue liste des victimes. Le feu se mêla au drame et cette explosion fit dangereusement vaciller le fuselage.
Quand le capitaine Francis Mulat arriva au pied des tours, il prit aussitôt conscience de la nature de l'intervention qu'il allait commander, il se tourna vers Benoît Samille et lui dit:
- "on est parti pour un sacré moment !"
Samille acquiesça et sortit l'appareil photo de la voiture de commandement.
A l'aide d'une paire de jumelles, Francis scruta le haut de l'immeuble pour mieux évaluer l'ampleur des dégâts. Ce qu'il vit ne le rassura pas: l'avion reposait sur deux socles instables. Si lui-même ou l'un des deux bâtiments venait à lâcher, non seulement tout espoir de sauver quelque hypothétique survivant de l'appareil serait compromis, mais la carcasse pouvait entraîner d'autres parties des structures dans sa chute. Il s'abrita sous une avancée car la pluie mouillait les lentilles de ses jumelles. A nouveau, il fouilla l'obscurité à la recherche de victimes ou de toute autre information susceptible d'établir un premier plan stratégique. Il suivit une ligne imaginaire qui descendait de la queue de l'avion jusqu'au sol, puis, tout en faisant signe à Benoît de le suivre, il traversa prudemment l'espace qui les séparait du second immeuble et réajusta ses jumelles pour réitérer sa quête d'information cette fois depuis le nez jusqu'en bas de la tour.
Les deux pompiers s'écartèrent alors de la zone dangereuse et le Capitaine fit un premier bilan:
- "il faut faire vite. Pour commencer, on fait évacuer ces deux immeubles dans leur totalité. Il faut envoyer des équipes dans les étages pour s'assurer du bon déroulement de cette phase. Ensuite, on s'occupera du reste: le gaz, le feu, l'eau et enfin l'avion et toutes les victimes. Je vais demander un PC, ainsi qu'un PMA (*)."
(*) PC: Poste de Commandement - PMA: Poste Médical Avancé
Jacques Tisserand ferma les yeux: le train d'atterrissage de l'Airbus passa de justesse au-dessus des arches de péage de l'autoroute et frôla quelques véhicules immobilisés par les services de secours et de l'autoroute. Le pilote se tourna brièvement vers son voisin en poussant un "ouf !" de soulagement. Le plan d'alerte avait bien fonctionné pour ceux-là, mais beaucoup étaient encore en train de rouler dans les deux sens et il serait difficile d'empêcher un carambolage.
Lorsque le train toucha le bitume, il y avait moins d'un kilomètre jusqu'au prochain pont enjambant l'autoroute. Aussitôt les roues avant avaient-elles touché le sol que les freins entrèrent en action. Tisserand bascula les commandes des réacteurs sur "reverse" pour inverser la poussée de ceux-ci et ralentir la masse imposante de l'Airbus. Soulevant des gerbes d'eau, l'appareil filait droit en occupant la presque totalité de la voie d'autoroute. Les ailes, débordant de part et d'autre des barrières de sécurité, étaient secouées par les imperfections de la chaussée.
Sans dire un mot, Patrick Gensen, le copilote pointa du doigt une passerelle que tout le monde avait oubliée et qui servait au franchissement des animaux sauvages. Sa silhouette se détachait à présent à cent mètres devant l'avion, lui barrant le passage. Brusquant le système de freinage plus que de raisonnable, Jacques augmenta encore le flux des inverseurs de poussée. Tout l'appareil se mit à trembler à se rompre, créant une panique générale parmi les passagers qui croyaient leur dernière heure arrivée. Cinquante mètres avant la passerelle, le pilote décida de virer brusquement à gauche, projetant ainsi les roues avant contre la glissière de sécurité centrale. L'aile gauche empiéta alors davantage sur l'autre voie, et, alors que de nombreuses voitures avaient échappé jusque là à la collision, une camionnette fut percutée de plein fouet par le réacteur extrême gauche.
Dans un bruit de ferrailles épouvantable, les ailettes du réacteur furent projetées en tous sens et la camionnette ainsi que le propulseur s'embrasèrent simultanément. L'avion entama une embardée et se mit en glissade de travers. La jambe de train avant se rompit et le nez s'affaissa brutalement quatre mètres plus bas, glissant sur la rambarde d'acier en produisant des étincelles. Le pneu extérieur droit éclata, entraînant la rupture du puissant vérin du train droit qui céda sous la torture que lui infligeait la contrainte mécanique et l'aile droite toucha lourdement le sol juste avant de buter sur la pile droite de la passerelle. La glissade incontrôlée fut stoppée net par la butée providentielle et l'avion s'immobilisa, le nez et l'aile droite coincés sous la passerelle, la gauche embrasée et pointant vers le haut. Sur la piste improvisée, l'avion avait laissé derrière lui un incroyable chaos de débris en tout genre et, de l'autre côté, les automobilistes zigzaguaient pour éviter le carambolage.
Il fallut moins d'une minute aux engins de secours pour arriver sur les lieux, car ils avaient emboîté le pas à l'Airbus dès qu'il s'était posé, en gardant une distance suffisante tout en attendant qu'il s'arrête. On procéda aussitôt à l'extinction du feu et à l'évacuation des passagers qui n'en revenaient pas d'être encore en vie. On déplorait seulement quelques blessés, la seule victime étant le chauffeur de la camionnette dont on n'avait encore rien retrouvé. Des journalistes en voiture qui avaient emprunté l'autre voie et qui en avait réchappé, furent aux premières loges pour réaliser le scoop en direct. Réfugiés sur les hauteurs des buttes délimitant l'autoroute, les rescapés regardaient incrédules la carcasse fumante de l'Airbus qui les avait emmenés depuis Paris. A l'abri de couvertures ou de parapluies de fortune, ils s'étonnaient encore d'avoir pu se sortir de ce crash. Beaucoup étaient spontanément allé féliciter l'équipage et en particulier le pilote et son copilote.
Sur place, les moyens de secours, la police et la gendarmerie étaient en liaison permanente avec leurs sièges respectifs, et, une grande confusion régnait. En effet, si au sol on continuait à secourir les passagers et à éteindre l'avion, les instances de la direction des vols, s'appuyant sur des informations des aiguilleurs du ciel avaient perdu toute trace de l'avion juste après sa collision avec le Boeing. En réalité, il avait disparu aussi soudainement qu'il était apparu sur écrans radars. Pour l'instant on ne s'inquiétait pas outre mesure de cette anomalie qu'on attribua sans plus à une déficience des transpondeurs de l'appareil qui permettent son signalement dans l'espace aérien.
Chapitre 3
La fillette fantOme
Anna Crémonia se dépêchait de rentrer chez elle, il pleuvait et elle avait encore un bon kilomètre à faire à vélo pour rentrer. La fillette avait passé la soirée chez Julie sa meilleure amie, pour faire leurs devoirs. Maintenant, il était tard et l'orage l'avait surprise en plein trajet. Malgré le coupe vent dont elle était protégée, l'eau rentrait de partout et elle avait froid. Le visage arrosé par la pluie, elle fronçait les sourcils pour mieux distinguer l'horizon. Luttant contre le vent qui la freinait, elle redoublait ses efforts pour pédaler.
Une voiture arrivait dans l'autre sens et Anna aperçut les phares encore loin sur la route. Charles Meurrot, au volant de son antique Peugeot 403 essayait de voir la route au travers du pare-brise mal balayé par des essuie glaces d'époque et dont l'efficacité laissait à désirer. Pourtant, il vit bientôt la silhouette de la cycliste se détacher dans le décor brouillé par l'eau qui déferlait devant ses yeux. Jetant son regard à droite, il s'assura que sa trajectoire suivait bien le bord droit de la chaussée. Quand il se concentra à nouveau sur la route devant lui, le vélo et la fillette n'étaient plus là. Il freina brutalement, si bien que la voiture dérapa avant de s'arrêter. Dans la panique, le conducteur oublia de débrayer et le moteur cala. Charles s'extirpa de sa voiture en marmonnant des:
- "mon Dieu, mon Dieu"
Puis, tout en ramenant les deux pans de son imperméable pour mieux se protéger, il appela:
- "Ohé ! où êtes-vous ? , vous m'entendez ? Ho !" et il parcourut la chaussée d'abord dans un sens, puis dans l'autre en cherchant aussi dans les bas-côtés, mais, rien ! Alors il retourna à son véhicule pour y prendre une lampe de poche avec laquelle il poursuivit ses recherches sans plus de succès. Un autre automobiliste arriva bientôt et Charles lui expliqua rapidement la situation. Après quelques minutes de recherche infructueuse, Charles dut admettre qu'il avait peut-être eut une vision et que la cycliste qu'il allait croiser n'avait sans doute pas existé.
Le second conducteur s'assura qu'il était en mesure de reprendre le volant, mais Charles, qui n'était pas encore totalement convaincu semblait incapable de conduire en toute sérénité. Aussi, d'un commun accord, Hervé et lui convinrent qu'il laisserait sa voiture à cet endroit et qu'il serait raccompagné à la maison. Charles s'assit dans la magnifique Audi d'Hervé Pasquola qui referma très courtoisement la portière. Au moment où il allait prendre place au volant, un bruit de réacteurs lui fit lever la tête. Dans le ciel chaotique, juste au-dessus, un avion passa à très basse altitude, puis disparut dans la nuit en s'éloignant.
Hervé s'interrogea en souriant:
- "il veut se poser sur l'autoroute celui-là ou quoi ?"…il ne croyait pas si bien penser.
Charles avait à peine remarqué le passage de l'avion, tout agité par l'événement qui était survenu. Pendant les longues minutes qui avaient précédé l'arrivée de son conducteur, il était convaincu d'avoir renversé la fillette et s'était évertué à retrouver la cycliste. Aussi, les questionnements complétés des propos rassurants d'Hervé n'avaient que partiellement réussi à lui faire retrouver ses esprits. A près de 80 ans, cet homme avait souvent des absences qu'il ne voulait admettre, mais qui affectaient sa mémoire.
L'Audi démarra et Charles entama à nouveau le dialogue, persuadé de pouvoir trouver dans les paroles de son interlocuteur, les mots qui apaiseraient son anxiété. Se refusant à s'écarter du sujet, il rusa pourtant pour l'aborder par une voie détournée:
- "vous avez là une jolie voiture, ça a bien évolué depuis ma 403"
Hervé ne répondit pas tout de suite, mais il esquissa un sourire. Effectivement, plus de 50 ans séparaient les deux générations de voitures et il eût été moqueur de comparer l'Audi à la pièce de musée roulante que conduisait encore le vieil homme. Tout au plus ajouta t'il avec admiration:
- "je ne suis pas sûr que ma voiture roulera encore dans cinq décennies".
- "j'espère que la mienne n'a rien, car j'ai du freiner fort tout à l'heure, j'ai eu tellement peur"
- "rassurez-vous, reprit Hervé, elle vous conduira encore loin"
- "vous savez, je n'ai plus mes réflexes de jeunesse quand je conduis, cette petite, j'aurai bien pu la tuer, je n'y aurai pas survécu, 58 ans sans accident, je n'aurai pas accepté de blesser quelqu'un"
Patient, le jeune conducteur réitéra son réconfort et assura son passager qu'il n'y avait ni vélo, ni fille sur les lieux du prétendu accident et qu'il n'avait aucun soucis à se faire.
"quand même, pensa Charles, je sais bien ce que j'ai vu".
Tout en raccompagnant son infortuné passager, Hervé s'efforça de lui être sympathique et lui proposa gentiment:
- "un peu de musique ?"
- "si vous voulez"
Hervé remit le disque compact qu'il avait écouté juste avant d'arriver à la hauteur de la voiture de Charles. Il se remémora alors qu'en pleine écoute, la lecture s'était brutalement interrompue, faisant place à un mélange anarchique de sons indistincts. Croyant à une défaillance du matériel, il avait alors éjecté le disque du lecteur, la dernière station de radio se substituant automatiquement à celui-ci. Mais rien ne fonctionnait plus normalement: même la radio était ainsi brouillée. Cela avait duré plusieurs minutes mais, finalement tout était rentré dans l'ordre aussi curieusement que la panne était survenue.
Et pendant qu'il repensait à cela, le disque de jazz en fond sonore, il eut un froncement des plis du front que Charles remarqua:
- "quelque chose ne va pas ?" fit-il en regardant Hervé.
- "quand, avez-vous dit que vous avez croisé ce vélo ?"
- "euh ! je ne sais pas moi, environ cinq ou dix minutes avant votre arrivée"
- "c'est curieux" dit simplement le conducteur tout en regardant droit devant lui.
Charles resta sur sa fin alors que son chauffeur de circonstance ne cessait de ressasser cette réflexion "curieux".
Paul et Valérie avaient déjà dîné et, bien que ce ne fut pas la première fois que leur fille aînée faisait ses devoir chez Julie, ils attendaient impatiemment son retour. La pluie qui s'était mise à tomber les inquiétait.
- "elle va être trempée, tu devrais peut-être aller à sa rencontre et la ramener en voiture" suggéra Valérie.
- "J'ai appelé Paula, elle m'a dit qu'elle est partie depuis une demi-heure, elle ne va pas tarder. Si dans un quart d'heure elle n'est pas là, je prends la voiture"
A ce moment, le bébé se mit à pleurer. Partagée entre l'angoisse pour sa fille Anna, et les pleurs de son petit dernier, Valérie resta un moment sans rien faire.
- "tu ne vas pas voir pourquoi il pleure ?" dit Paul, tout en enfilant un pull, au cas ou il aurait à sortir. Il avait anticipé sur le désir qu'avait sa femme de le voir chercher Anna en commençant à s'habiller.
- "si, tu as raison"
Quand elle ouvrit la porte de la chambre, même si les pleurs cessèrent aussitôt, elle resta quelques instant sur le pas de porte. Elle s'assura que le bébé s'était rendormi et allait refermer la porte lorsqu'elle décela quelque chose de bizarre: au-dessus du lit du bébé, il y avait un petit manège musical suspendu qui servait à relaxer l'enfant pour qu'il puisse s'endormir. C'était une boîte à musique que l'on remontait avec une clé et qui faisait tourner des figurines suspendues aux branches d'un mobile. L'appareil diffusait la douce berceuse alors que cela faisait plusieurs heures que Valérie l'avait remonté pour la dernière fois. Normalement, le ressort permettait au mobile de fonctionner quelques minutes seulement. Mais après réflexion, elle se dit que le mécanisme s'était peut être bloqué puis remis en marche quelques heures plus tard au bénéfice d'un léger mouvement de l'enfant. Elle referma la porte et n'y pensa plus.
Quand elle rejoignit Paul dans le salon, il tapotait sur le caisson de la télévision, marmonnant et grommelant.
- "il s'est rendormi" dit Valérie "la télé ne fonctionne plus ?"
- "je ne sais pas, ça s'est brouillé d'un seul coup, toutes les chaînes en même temps"
Valérie espérait qu'il oublie la télé pour se consacrer à plus urgent, car Anna n'était toujours pas là.
La même pensée venant de lui traverser l'esprit, Paul se redressa et se dirigea droit vers l'entrée.
- "je pars à sa rencontre, … où est le portable ?"
Valérie pointa du doigt le téléphone portable posé sur la table du salon. Paul enfila son imperméable, saisit les clés de la voiture et le téléphone puis sortit sous la pluie. A peine eut-il refermé la porte d'entrée, que le bébé se remit à pleurer, et, en même temps, la télévision se remit à fonctionner. Valérie se dirigea vers la chambre d'enfants.
Passant sous la porte, un rai de lumière envahissait le couloir, incitant Valérie à se précipiter dans la chambre du bébé, mais en entrant, la lumière l'aveugla, un magnifique soleil traversait le vitrage de la fenêtre dont le volet était grand ouvert. Atterrée, la jeune femme avait instinctivement mis sa main devant les yeux et s'approchait du petit lit. La boîte à musique diffusait toujours une douce mélodie, mais ce n'était pas celle que Valérie avait entendu juste cinq minutes avant. De plus, elle en était sûre: il pleuvait dehors et il faisait nuit !
Les phares qu'Anna avait vus à l'horizon étaient ceux de la voiture de Paul. Il venait d'arriver à sa hauteur et était rassuré de trouver sa fille en bonne santé. Après quelques explications sommaires, il chargea le vélo dans le coffre. Au moment de monter dans la voiture il entendit le rugissement des réacteurs d'un avion qui les survola. Il n'y avait pas d'aéroport dans les environs, seulement l'autoroute à quelques kilomètres et Paul s'étonna de l'altitude à laquelle cet avion venait de passer. A croire, pensa t'il, qu'il allait se poser sur l'autoroute. Il s'assit au volant et démarra.
La petite départementale qui mène jusqu'à Maravals où habitent Paul, Valérie et leurs enfants traverse l'autoroute à une dizaine de kilomètres du lieu où Paul avait retrouvé sa fille. Alors qu'il engageait sa voiture sur le pont, il stoppa net en voyant le spectacle en contrebas. Des flammes s'élevaient de derrière une passerelle à gibier quelques centaines de mètres sur leur droite. Dans la lumière on distinguait vaguement les formes d'un avion et, à l'arrière plan, les gyrophares bleus des véhicules de pompiers. Paul sortit de la voiture, il remonta son col et s'approcha du bord du pont. Sous ses pieds, un bouchon de véhicules s'était formé sur l'autoroute et les gens sortaient de leurs voitures. Un couple s'était précipité en haut de la butte pour se mettre en sécurité, arrivant ainsi à la hauteur du pont où se trouvaient Paul et Anna. Leur regard croisa celui de Paul qui s'approcha vers eux. Arrivé à quelques mètres, il se rendit compte qu'un grillage anti-gibier les séparait et il cria:
- "ça va ?"
- "oui, on n'a rien"
- "que s'est-il passé ?" reprit Paul
- "un accident on dirait, mais on ne voit pas beaucoup, je crois qu'il y a un avion sur l'autre voie"
Le téléphone sonna et Paul le sortit de sa poche. Il s'abrita dans la voiture et répondit à l'appel. C'était Valérie, elle semblait affolée:
- "il se passe des choses bizarres ici, as-tu retrouvé Anna ?"
- "oui, elle est avec moi, on est sur le pont de l'autoroute, il y a un avion qui est tombé dessus, il y a des flammes et plein de voitures, je ne sais pas ce qui se passe exactement."
- "quoi ? un avion ? …"
- "je rentre, je ne peux rien faire ici, et puis, il fait froid, je suis trempé"
- "je crois qu'ils en parlent à la télé, je vois des images"
- "la télé remarche ?"
- "oui, tout de suite après que tu sois parti, elle s'est remise à fonctionner"
- "j'arrive" termina son mari.
Il se remit au volant, démarra en trombe et alluma la radio. Déjà les informations se bousculaient sur les différentes stations. Paul ajusta la fréquence pour se caler sur sa radio d'information habituelle: Radio Sud Ouest . En direct, depuis leur fourgonnette émettrice, les journalistes relataient ce qu'ils vivaient en temps réel. Leur reportage était suivi par des dizaines d'auditeurs et de téléspectateurs qui n'avaient pas l'image car les équipes de terrain s'affairaient à installer le matériel vidéo. Pourtant, Valérie, elle, regardait en direct du site l'avion qui brûlait, les gens interviewés, les pompiers qui éteignaient l'incendie. Elle ne se posait aucune question, la télé montrait chez elle des images que personne d'autre ne pouvait voir, tout simplement parce qu'aucune caméra ne les prenait !
Pendant ce temps, Charles s'était endormi, bercé par la musique. Le disque de jazz étant fini, la radio diffusait à présent de la musique classique qui avait eu raison des angoisses du vieil homme encore traumatisé par son supposé accident. Mais sur Radio Sud Ouest, tout était calme, Beethoven était admirablement interprété par le philharmonique de Berlin et Hervé conduisait prudemment pour ramener son protégé à son domicile à Maravals.
Chapitre 4
SAUVETAGE PERILLEUX
Le jour se levait, la pluie avait cessé et le soleil naissant se reflétait dans les vitres des immeubles. Epuisés, les hommes du feu poursuivaient sans relâche leur périlleuse mission de sauvetage.
- "mon capitaine" demanda avec respect le lieutenant Firmin
- "oui ?"
- "la tour nord a été évacuée en totalité, les deux fillettes du douzième sont tirées d'affaire. Une équipe est en train de sécuriser l'empennage à l'aide de câbles qui seront attachés à même le bâtiment"
- "merci, allez vous reposer"
Le capitaine Francis Mulat commençait lui aussi à ressentir la fatigue. Depuis plus de 8 heures, quatre-vingt pompiers, médecins et ambulanciers s'affairaient sur le site de cette banlieue nord de Toulouse. La situation avait évolué, mais les risques pour les victimes comme pour les sauveteurs étaient tels que tout cela prenait beaucoup de temps.
Au siège du PC de l'Etat Major établi sur les lieux mêmes du crash, on s'efforçait de trouver une solution à un épineux problème: il restait encore des victimes dans l'avion et toutes les tentatives pour y pénétrer s'étaient avérées trop dangereuses. L'instabilité du fuselage était la principale cause du problème. Il fallait pourtant faire vite. Suspendus à de longs filins, des secouristes avaient pu entrer en contact avec des prisonniers du fuselage en s'approchant des hublots. Mais les déplacements des passagers à l'intérieur de l'avion risquaient à tout moment de provoquer sa chute. Plus tôt dans la nuit, des solutions utilisant des grues, des échelles, des hélicoptères pour atteindre l'avion s'étaient toutes soldées par des échecs. L'accès était quasi impossible aux engins lourds et les hélicoptères déséquilibraient les ailes du Boeing avec leur souffle. Il ne restait qu'une seule possibilité: enlever l'énorme masse par les airs avec des moyens qu'on n'avait pas sur place.
Le Colonel Thulianeau prit la décision vers quatre heures du matin, il fit appeler le haut-commandement militaire qui se chargea de contacter les instances civiles ou militaires où l'on pouvait trouver de tels moyens. Il n'existait que trois hélicoptères au monde capables de soulever des charges supérieures à 40 tonnes, et par chance, ils étaient en Europe. Ces énormes engins étaient d'origine américaine pour l'un d'entre eux et russe pour les deux autres. L'appareil américain était affecté à une entreprise de travaux spécialisée dans la réalisation d'ouvrages suspendus, des ponts notamment. Il se trouvait en Espagne, au nord de Madrid où il était utilisé à la réfection d'une tour hertzienne. Quant-aux hélicoptères russes, l'un était à Baïkonour en mission militaire et l'autre en Italie en réparation.
Le Bell Hurricane Giant HC133 décolla d'Espagne à 6h30, il serait à Toulouse en moins de trois heures. Quant-à l'appareil russe, c'était plus compliqué, il fallait obtenir des dérogations pour pénétrer dans l'espace aérien slovaque. Le gouvernement russe n'avait eu aucune hésitation à coopérer pour ce sauvetage, l'hélicoptère ayant tout de suite été réquisitionné pour cette mission d'urgence. Mais les affaires diplomatiques étaient bien plus complexes à résoudre. Lorsque l'énorme engin empiéta sur la frontière, il volait déjà depuis deux heures et ce fut le délai nécessaire pour la France et la Russie pour obtenir une autorisation exceptionnelle de survol du territoire slovaque. L'accord avait été donné à la seule condition que le CR Kirman se pose sur une base militaire située en bordure de la frontière, qu'il puisse être inspecté pour vérifier qu'il n'était pas armé, puis qu'il traverse le pays sous bonne escorte. Ce qui fut respecté, bien que les russes n'apprécièrent pas cette inspection d'un appareil de leur armée de l'air. Il fallait 13 heures à l'équipage russe avec deux escales de ravitaillement pour atteindre le sud de la France.
Entre-temps, des élingues spécialement conçues pour soulever les sous-marins pour les mettre en cale-sèche avaient été affrétées sur le site. Un plan minutieux fut élaboré avec des ingénieurs de chez Boeing venu apporter leur concours pour ce levage hors du commun. Il s'agissait de passer les quatre élingues sous la carlingue en les hissant depuis le sol avec les treuils des deux hélicoptères positionnés en vol stationnaire de part et d'autre de l'avion. Lorsque les larges bandes de toile synthétique renforcées avec des câbles d'acier seraient en contact avec le fuselage, des équipes seraient prêtes pour découper les parties avant et arrière du fuselage qui resteraient harnachées aux tours. Le centre de l'avion serait alors évacué vers un terrain de football tout proche où les secours s'organisaient déjà. La manœuvre était risquée, mais face à l'urgence de la situation, c'était la seule qu'on eut trouvée.
Les deux machines se présentèrent à quelques heures d'intervalle sur le tarmac de Airbus Industries et, aussitôt ils furent ravitaillés et préparés pour leur mission très particulière. Le Colonel Thulianeau en personne s'était rendu sur place pour vérifier tous les préparatifs. Il s'adressa à ses accompagnateurs, et, en parlant des deux énormes hélicoptères:
- "magnifiques machines n'est-ce pas"
Très impressionnés par le spectacle qu'offraient les gigantesques engins, nul n'aurait pu contredire ses propos. Il ajouta pour commenter:
- "Chacun d'eux a une autonomie lui permettant de relayer n'importe quel continent avec une charge utile de plusieurs dizaines de tonnes. Le Kirman est la plus grosse machine volante à voilures tournante jamais réalisée, ses rotors font plus de trente mètres de diamètre chacun et il peut embarquer 4 semi-remorques. Quant-au Bell, lui-aussi un bi-rotor, il peut soulever une maison préfabriquée et la poser en douceur au beau milieu d'un quartier résidentiel. Des américains sont ainsi partis au travail le matin avec un terrain vide jouxtant leur maison et revenus le soir avec une maison dressée su ce même terrain."
Comme il parlait encore, les turbines se mirent en marche, couvrant toute conversation par un sifflement très puissant et tous regardèrent fascinés les rotors des deux appareils commencer à brasser l'air.
Les préparatifs de l'opération se déroulèrent simultanément en trois endroits. Sur le site même tout d'abord où l'on plaça les élingues à la verticale de l'avion, puis deux équipes installèrent leur matériel de découpage dans les tours, tout en assurant les parties devant rester en place avec des câbles solidement arrimés. Pendant ce temps, non loin de là, les deux équipages des hélicoptères reçurent équipement et consignes et leurs appareils spécialement préparés, tandis que cinq autres plus petits destinés à piloter l'opération depuis le ciel étaient eux aussi soigneusement vérifiés. Enfin, au stade de football, les secours s'organisèrent, un PMA (Poste Médical Avancé) ainsi qu'une NORIA (terme technique désignant l'infrastructure et l'organisation d'une navette avec les hôpitaux) furent mis en place. Tout fut prêt pour le milieu de l'après-midi, et le Colonel Thulianeau commanda le lancement de l'opération.
A ce moment précis, alors que l'ordre était retransmis aux différents endroits, une formidable machine de secours s'ébranla, avec d'une part les moyens techniques, et d'autre part, une organisation dont tous les éléments avaient été consciencieusement pesés et structurés. Dans les tours, l'arrimage du nez et de la queue de l'appareil étaient déjà en cours, au sol, les équipes se tenaient prêtes à accrocher les charcots, ces bandes de manutention en toile spéciale, et à bord des hélicoptères, les pilotes élevaient leurs lourdes machines vers le ciel. Par chance, la météo était plus clémente que la veille, et même si le ciel était gris, le vent était faible et il ne pleuvait pas. Il était environ 15 heures lorsque les puissants rotors se firent entendre au dessus du quartier.
Comme prévu, les deux hélicoptères se placèrent de part et d'autre de la carlingue suspendues. A bord, un rapide check confirma que tout était "OK" pour continuer, alors on fit descendre les câbles des treuils. Par sécurité, les ingénieurs avaient prévu de doubler les points d'ancrage. Les deux hélicoptères étaient pourvus de différents systèmes leur permettant de s'adapter de manière quasi-universelle aux variantes d'accroches auxquelles pouvaient être confrontés leurs pilotes. Le Bell possédait en outre d'un pont coulissant pouvant supporter jusqu'à 5 tonnes. Ce sont donc quatre câbles qui descendaient de chaque machine et tombaient délicatement vers les équipes au sol. Sans perdre une seconde, des câbles de plus grosse section y furent accrochés pour qu'une fois remontés, ils se substituent aux câbles de treuils. Ainsi, la mécanique des treuils serait soulagée et le risque de rupture minimisé. Les charcots furent accrochés à ces câbles et lentement remontés.
Pendant ce temps, le découpage des extrémités du fuselage avait déjà commencé. A l'aide de puissantes torches à plasma, les pompiers entamaient la structure de l'avion avec des repères précis que leur délivraient les techniciens spécialistes qui les assistaient. Avec un système de tyrolienne suspendue juste au dessus et dans l'alignement du fuselage, deux hommes étaient chargés de réceptionner et de positionner précisément les charcots. Lorsque ceux-ci entrèrent en contact avec le dessous de l'avion, tout se passa très vite: les deux pompiers guidèrent les bandes vers leur emplacement prévu, les équipes de découpage terminèrent leur travail alors qu'en même temps, les câbles étaient solidement attachés aux deux hélicoptères. En moins de dix minutes, tout fut prêt pour la deuxième phase: soulever le fuselage et le sortir de sa fâcheuse posture.
Depuis le PC opérationnel, on surveillait chaque étape avec anxiété, c'était une première qui n'avait jamais été testée, mais elle était le seul recours pour lutter contre le temps. Inexorablement en effet, il jouait contre l'espoir de sauver des vies dans la carlingue et peut-être d'autres encore coincées dans les décombres des appartements détruits. Plusieurs écrans vidéo retransmettaient les images prises sous différents angles. Le pilotage de l'opération étant assuré depuis cet endroit, tout convergeait vers les cinq berces aménagées qui servaient de bureaux de terrain pour les grandes interventions. Jacques Ostendi était opérateur de contrôle sur la console principale. Avec d'autres collègues, il avait pour mission de surveiller en direct l'évolution de paramètres tels que la charge sur les élingues, la puissance moteur du Bell, le seul des deux hélicoptères à pouvoir transmettre toutes les données de vol en temps réel, ainsi que de nombreux autres indicateurs qui pouvaient déclencher des alertes. La poursuite de la manœuvre dépendait principalement de ces facteurs.
A 15h16 très précisément, la phase deux fut ordonnée, Jahnn Abacalow et Ivan Rebekov respectivement pilotes du Bell et du Kirman se tournèrent instinctivement l'un vers l'autre en se regardant au travers de leurs cockpits et des quelques trente mètres qui les séparaient. Ils communiquaient par radio sur une fréquence spécialement allouée pour l'occasion, ce fut donc avec une synchronisation parfaite qu'ils augmentèrent la poussée des turbines et commencèrent à élever le fuselage. Celui-ci s'arracha aux parois qui le maintenaient prisonnier en envoyant des tonnes de gravats se fracasser dans la cour au pied des immeubles. Les quelques câbles électriques qui avaient échappé aux torches plasma lors de la découpe cédèrent dès la première traction. Lentement, le cylindre dont le flanc droit était partiellement carbonisé s'éleva au dessus des toits et fut dégagé d'entre les deux immeubles. De sinistres bruits de craquement se propageaient le long des câbles élingues, les équipages des deux hélicoptères retenaient leur souffle et la sueur perlait à leurs fronts.
Malgré tout, la manœuvre se déroulait très bien et les centaines de spectateurs de cet incroyable hélitreuillage pouvaient en attester. Par ailleurs, tous les instruments qui retransmettaient les paramètres spécialement surveillés indiquaient que l'opération était conforme aux prévisions. Les personnels chargés des opérations de l'opération suivante commencèrent à relâcher prudemment les élingues arrières de façon à redresser le fuselage en position horizontale. Cette phase s'accomplit alors que le convoi aérien se déplaça doucement vers le stade où il devait déposer sa cargaison. Encadré par cinq appareils plus petits, l'ensemble volait à présent vers la phase trois du sauvetage. Dans les tours, on commençait à fouiller les appartements dévastés pour y chercher d'éventuels occupants. Le bilan s'était malheureusement déjà alourdi avec le décès de personnes pendant leur transfert ou dans les hôpitaux d'accueil.
La courte distance qui séparait les tours du stade de football devait être parcourue en vingt minutes environ, car tout se passait avec la plus extrême prudence, et par conséquent avec lenteur. Mais un bruit suspect alerta les équipages des hélicoptères: Une des élingues qui reposait de manière croisée sous les ailes était lentement cisaillée par le bord de fuite de l'aile juste à son emplanture. Il fallait accélérer le processus. Sans plus attendre, et après s'être coordonnés, Jahnn et Ivan augmentèrent leur vitesse. Un léger balan fit redouter le pire lorsqu'il entraîna la rupture d'un toron de câble heureusement doublé par sécurité. Mais le choc fut perceptible jusque dans le manche du Bell et Jahnn eut un instant de frayeur lorsqu'il vit passer le câble cassé à quelques centimètres du rotor en fouettant les airs. A peine remis de leurs émotions, les deux pilotes durent faire face à la rupture d'un second toron, celui-ci vint frapper avec violence le dessous du Bell, entaillant la carlingue aussi sûrement qu'un ouvre boîte découpe la tôle d'une boîte de conserves. La secousse fut terrible, mais le pilote sût retenir sa machine pour éviter la catastrophe.
Enfin, l'étrange convoi se présenta à la verticale du stade. Lentement, avec toute la maîtrise requise pour la circonstance, les deux pilotes amenèrent le fuselage au centre de la pelouse et y déposèrent délicatement leur encombrant fardeau. Il était temps, car les câbles endommagés se démantelaient peu à peu et auraient fini par céder complètement.
Aussitôt, les secours au sol s'empressèrent de dégager les charcots et les élingues, puis de libérer les accès au fuselage en découpant le reste des cloisons extrêmes et en ouvrant les portes latérales. Ce qu'il découvrirent à l'intérieur leur fit horreur: dans un enchevêtrement de sièges et de bagages, plusieurs corps gisaient inanimés. Roger Ebron, médecin urgentiste au Samu 31 se pencha sur le corps d'une jeune hôtesse qui lui murmura à l'oreille:
- "dites à Patrick que je l'aime"
Sylvie Obret urgentiste elle aussi saisi entre ses doigt le badge à l'effigie de Canadian Airlines que l'hôtesse portait sur son tailleur et lut:
- "elle s'appelait Marie-Agnès Sinths".
Sur les 217 passagers et membres d'équipage que comptait le vol 1356, seuls 151 survécurent, et parmi ceux-là, 32 étaient dans un état critique.
Cinq heures durant, et dans un sinistre manège, les ambulances faisaient la navette entre le stade et les hôpitaux alentours. A quatre heures du matin, toutes les victimes avaient été évacuées et, un à un les véhicules de secours commencèrent à se replier vers leurs quartiers. De retour à sa caserne, Gilles Poscari s'assit sur le banc devant son casier personnel et posa son casque à ses côtés. Une voix le reconforta:
- "ça va mon gars ? sacré soirée hein ?"
- "oui, merci mon capitaine" répondit Gilles à Francis Mulat.
Ce dernier but une gorgée d'eau et tendit la bouteille au Caporal.
Les sans logis des tours furent hébergés dans des logements provisoires, des salles de sport et tous s'apprêtaient à passer une terrible nuit. Dans la ville, les sirènes se turent et le calme revint progressivement.
Au centre du stade, la carcasse du fuselage du Boeing gisait sur la pelouse défoncée par les sillons des engins de secours qui l'avaient parcouru des heures durant. Quelques sapeurs pompiers étaient restés en poste pour la sécurité ainsi qu'une poignée de personnel des forces de l'ordre. Tous veillaient sur le corps éventré de l'avion et revoyaient les images des victimes que l'on en extrayait. Pour beaucoup, cette intervention resterait marquée dans leur esprit et ils en garderaient un souvenir particulier. Pour l'heure, la fatigue aidant, ils évacuaient le stress accumulé en partageant leurs expériences individuelles.
Chapitre 5
Commission
Le président de séance prit la parole:
- "Mesdames, messieurs, nous sommes au complet, je propose d'ouvrir les débats. Je rappelle brièvement que nous sommes mandatés pour expertiser les évènements du 13 octobre dernier qui a entraîné la chute d'un avion de Canadian Airlines dans le quartier dit "Les Vitarelles" au Nord de St Alban. Je propose avant tout qu'on fasse un rapide tour de table".
Il termina ainsi son mot d'ouverture de séance et tendit la main vers son voisin de droite qui prit le relais:
- "Gérald Hirtzberg, directeur du Centre de Contrôle de la Navigation Aérienne (CCNA) de Toulouse - Blagnac" puis, un à un les autres participants se présentèrent. Il y avait là:
Martine Jevaldi, du comité de la Direction des Vols de la région Midi-Pyrénées et son collaborateur du Centre de Toulouse: Marc-André Foillot,
Sergeï Matzkov, ministre des affaires étrangères russe et membre de la coordination internationale des missions de secours. Il avait notamment participé à fournir l'hélicoptère Kirman,
Paul Travers, directeur adjoint de la Canadian Airlines,
Jane Micolsk, enquêtrice d'assurances pour le compte de la compagnie Canadian Airlines,
Ferdinand Hector-Buisson, de la Direction Nationale de la Sécurité Civile (DNSEC),
Paul Séverin, commissaire au Bureau Central d'Investigations détaché aux transports (BCI),
Henri Mangin, ministre français des transports,
Sylvie Bourguisson, déléguée aux affaires étrangères,
Harold Magnussen, attaché au cabinet du ministre des affaires étrangères canadien,
Aurélianne Migros du cabinet du Préfet de l'Aude,
Julio Juan Boldero, aiguilleur du ciel au Pic de la Portaneille en principauté d'Andorre
Francis Mulat, capitaine au Service Départemental d'Incendie et de Secours (SDIS) de Toulouse et coordinateur des opérations au sol,
Jean-François Thulianeau, colonel au SDIS Haute-Garonne, Commandant des Opérations de Secours,
Pierre Sabaltard, maire de Saint-Alban,
Gérard Manson, député-maire de Toulouse.
Jérome Bruand de Listour, préfet de Haute-Garonne termina ce tour de table en reprenant la parole:
- "Voici les faits: le 13 octobre 2011 à 19h16 le Boeing 747 vol CA1356 Grisolles entrait dans l'espace aérien ATZ France sous le contrôle de la tour de contrôle de Blagnac. A 19h18 et 13 secondes selon les relevés de la boîte noire, un choc avec, semble t'il, un autre avion, a arraché le réacteur extrême droit ainsi qu'un morceau d'aile, entraînant la chute de l'avion. A 19h32 le Boeing percutait l'immeuble sis au 35A rue des Alpilles dans la cité du Parc Mauseuil des Vitarelles à Saint Alban à 6 kilomètres au nord des pistes de Blagnac. Sa course s'est terminée dans l'immeuble en vis-à-vis au numéro 33. Bilan provisoire: 34 morts, 73 blessés dont 8 sont dans un état grave. 119 familles relogées ou en cours de relogement…"
- "Si vous permettez" l'interrompit Pierre Sabaltard "66 familles sont encore logées dans des infrastructures collectives telles que des salles de sport, les autres ont été relogées soit par leurs familles, soit dans des logements sociaux"
- "Merci pour cette précision" reprit le préfet à qui l'aspect polémique et politique de la remarque du maire n'avait pas échappé.
- "Le bilan financier prendra encore beaucoup de temps. J'ai demandé aux sociétés d'assurance d'établir un premier décompte, notamment avec les syndics concernés par les logements, la ville de St Auban, la compagnie aérienne ici représentée par madame Micolsk et la préfecture en ce qui concerne les sinistres sur les infrastructures dont elle a la responsabilité. Voilà pour ce qui est des faits indiscutables et vérifiés. Tous les détails figurent dans les dossiers qui vous ont été remis. Les compléments d'enquête seront à la disposition des requérants auprès du greffe du tribunal de Grande Instance de Toulouse. Seul un point du dossier reste inconnu: l'origine exacte de la collision. C'est notamment ce point qu'il nous convient d'éclaircir. En ce sens, je passe la parole au commissaire Paul Séverin du BCI".
- "Je vous remercie. A ce stade de l'enquête, nous avons décrypté l'ensemble des enregistrements de vols ainsi que le contenu des boîtes noires. Tout indique qu'un avion de grande capacité a évolué dans un périmètre de moins de cent mètres à moins d'une minute de l'heure de la collision. L'analyse des restes du réacteur retrouvé à 16 kilomètres du point d'impact permet d'affirmer qu'il s'agit très probablement d'un Airbus A340. On a retrouvé des éléments d'empennage de ce type d'appareil parmi les débris du réacteur du Boeing. Malgré la carbonisation, la peinture a été identifiée comme provenant des ateliers Airbus Industrie avec une référence assez précise: l'avion appartiendrait à la compagnie Air France…"
Stupeur parmi les auditeurs: il s'agissait d'un avion commercial, mais alors, qu'était-il devenu ? la question ne tarda pas à fuser parmi les participants. Aussi le commissaire compléta son exposé:
- "Sur les enregistreurs de vol, aucun avion n'apparaît à proximité du Boeing, et aucun crash, aucun avion endommagé n'a été signalé ailleurs en France ou dans un état voisin. Même si les transpondeurs avaient été en panne totale, les radars auraient pu facilement le trouver et le suivre, les ATZ (Air Trafic Zone) n'auraient pas pu laisser un avion de cette taille évoluer sans qu'il soit repéré, contacté par radio et identifié."
La suite du débat fut animée, beaucoup de questions restant sans réponse. Il fallait pourtant qu'à l'issue de ces échanges, cette commission puisse rédiger un rapport crédible, qui puisse être rendu publique pour pouvoir répondre notamment aux attentes des victimes, des instances juridiques et de la population en général. Or le mystère de l'avion fantôme nécessita que la commission ajourne ses conclusions et reporte d'une semaine la reprise des débats.
La réunion préparatoire s'était tenue à huis clos dans la plus grande confidentialité. L'enjeu était conséquent car la catastrophe serait extrêmement lourde financièrement et les indemnités à prévoir auraient des proportions gravissimes pour les compagnies et les instances incriminées. Aussi, avant de tirer des conclusions hâtives sur les origines de la collision entre les deux avions, il fallait élucider de nombreux points. Le plus important d'entre eux était de savoir ce qu'était devenu l'appareil qui avait heurté le Boeing 747. La seule chose vraiment certaine, c'est qu'il existait, et que de nombreux rescapés l'avaient vu au travers des hublots juste avant l'impact.
Une semaine après, les principaux protagonistes avaient repris leur place autour de la table et il n'y avait pas eu d'élément nouveau à apporter au dossier. D'emblée, on convint donc de présenter un rapport des faits en l'état dans les termes fixés par le compte rendu de la première rencontre, même s'ils comprenait de grandes lacunes. Ces carences qu'on tenterait d'escamoter avec des tournures de phrases alambiquées, dans le but d'endormir l'auditoire en attendant de pouvoir les expliquer, on y trouverait fatalement, disait-on, une explication tôt ou tard. On confia au ministre des transport, la lourde mission de présenter ce compte rendu à la presse. Pour autant, il ne fut pas abandonné seul à cette tâche à haut risque, et il fut épaulé par cinq autres membres de la commission d'enquête.
Le jour venu, lorsqu' Henri Mangin pénétra dans la salle de conférence, il eut le sentiment d'entrer dans une arène où les lions n'allaient faire qu'une bouchée des explications hasardeuses que la commission avait concoctées. Flanqué de son chef de cabinet, du commissaire Paul Séverin et du colonel Jean-François Thulianeau, il prit place à la table qui surplombait l'immense salle du conseil dans l'Hôtel de ville de Toulouse. C'est là en effet qu'ils avaient choisi de s'exprimer, "loin des vautours parisiens" comme l'avait lui-même confié le ministre. De plus le fait de tenir cette conférence de presse dans la ville même de la catastrophe assurait la commission de l'approbation implicite de la population et des personnes directement atteinte en particulier.
Le ministre aborda d'abord le contexte extrêmement pénible pour les victimes en exprimant sa compassion et, avec des formules d'usage, il y associa celles du Président, du Gouvernement et du "peuple français". Beaucoup de passagers du vol étant de nationalité canadienne, il ajouta quelques mots particuliers adressés à cette nation. Enfin, après avoir demandé une minute de silence en mémoire des victimes, il entra dans le vif du sujet en lisant scrupuleusement la déclaration qu'avec les autres membres de la commission, il avait minutieusement préparée. En prélude, il rappela les faits, tout en esquivant adroitement la difficile question des causes de l'accident. En effet, il passa rapidement aux détails des événements au sol, laissant de côté ce qui était à l'origine de ce crash. Puis dans une tirade de gratitude et de compliments mêlés de moments d'émotion quand il évoquait les pertes humaines, il rendit hommage aux secours, aux quelques héros parmi les civils qui n'avaient pas hésité à risquer leur vie pour porter secours aux habitants des deux tours ainsi qu'aux passagers survivants. Il décrit minutieusement l'opération de sauvetage très spectaculaire et unique qui avait permis d'évacuer ces rescapés en toute sécurité. Enfin, après un exposé de près d'une demi-heure, il conclut en demandant à l'ensemble des présents de respecter la dignité de circonstance et proposa que les inévitables questions des journalistes se fassent dans cet esprit.
Effectivement, il y eut des questions, nombreuses, et, d'emblée, il lui fallut répondre sur le point si bien esquivé lors de son exposé: celui des causes exactes de l'accident. Mais une autre question lui sauva la mise au moins temporairement:
- "Bonjour, Jean-Paul Gruet, Midi-Informations, quelles-sont les conclusions du rapport d'enquête en ce qui concerne une éventuelle implication terroriste dans la catastrophe ?"
Monsieur Mangin répondit:
- "Aucune information n'est venue corroborer cette thèse. Vous pensez bien que cette piste a immédiatement fait l'objet d'une étude approfondie, tant sur l'aspect matériel par la recherche de traces suspectes que sur les personnes directement ou indirectement liées au plan de vol, à l'appareil, au crash et à ses conséquences. De plus, aucune revendication n'est venue étayer cette possibilité, ni aucun remous suspect dans les milieux à risque. La commission a donc écarté cette éventualité en s'appuyant sur des résultat probants. Il n'en reste pas moins qu'écartée ne signifie pas exclue et nous nous réservons la possibilité de ré-étudier le cas si des éléments nouveaux venaient à faire surface…"
Il poursuivit sa réponse par une tirade qu'il s'efforça de "traîner en longueur" espérant ainsi détourner l'attention des journalistes des questions embarrassantes. Mais, fatalement, l'heure que la commission avait consacré à la presse ne fut pas assez courte pour éviter qu'elles ne fussent posées:
- "François Millet, Ouest TV, … Monsieur le Ministre, pourriez-vous détailler en termes profanes les causes précises de l'accident ?"
- "La commission a étudié minutieusement les données techniques de vol, ainsi que les enregistrements des conversations entre l'appareil et les aiguilleurs qui le suivaient sur leurs écrans. La cause du crash semble due de manière irréfutable à la perte accidentelle d'un réacteur et d'une partie de l'aile droite de l'appareil qui n'a pas pu être maintenu en vol par son équipage. Il semblerai que le pilote ait tenté d'éviter les zones habitées sans malheureusement y parvenir"
- "Oui, merci pour cette explication" repris le journaliste avec professionnalisme "mais, cette perte est-elle due à une défaillance technique de l'appareil, une erreur humaine ou à une autre cause ?".
- "Nous ne disposons malheureusement pas à ce jour de tous les éléments nous permettant d'affirmer une thèse plutôt qu'une autre, et les conséquences d'une conclusion trop hâtive sur cette question, pourraient avoir des répercutions désastreuses, c'est pourquoi vous noterez simplement que la question reste à l'étude"
- "Marie-Georges-Andrée Falbot, Radio Midi-Pyrénées… les familles des victimes sont certainement soucieuses de savoir dans quelles conditions elle pourront dans un premier temps faire le deuil de leurs disparus et dans un deuxième temps être indemnisées et par qui". En fait, la journaliste venait subtilement de reposer la question précédente en y mettant d'autres formes de façon à obliger l'interviewé à prendre ses responsabilités. Il y eut une petit moment de flottement où l'on perçut à la fois l'embarras du ministre, son exaspération marquée à l'égard de cette jeune et téméraire reporter et son soucis de construire une réponse appropriée.
- "En attendant de plus amples informations permettant de définir la responsabilité éventuelle des différentes parties, à savoir, l'équipage, le personnel au sol, le personnel d'entretien technique, les compagnies aériennes ou l'Etat, c'est ce dernier qui assurera l'intérim pour le dédommagement des victimes. Pour ce qui est des infrastructures, les couvertures seront locales et réparties de manière équitable en attendant le rapport définitif de la commission d'enquête qui entérinera les clauses de responsabilités pénales et administratives. Je demanderai à ce qu'une commission budgétaire prenne le relais d'ici là, avec l'approbation du Président naturellement. Pour ce qui est du problème de deuil que vous évoquiez, il me semble que la nature même de la catastrophe ayant été identifiée comme accidentelle, les familles sauront avoir la même sagesse que la commission qui s'investit de cette mission d'enquête dans un but de transparence et qui fait preuve d'une extrême prudence et de patience. Vous êtes, vous organismes de presse les relais de cette sérénité".
Le silence s'installa dans la salle, à l'exception d'une personne qui se pencha vers son voisin en lui murmurant à l'oreille:
- "eh ben ! il n'est pas ministre pour rien celui-là"
Il y eut bien quelques autres tentatives très timides pour étoffer d'un scoop les reportages et articles qui paraîtraient le soir même, mais globalement, Mangin avait réussi à contenir le flux des questions gênantes et à rester discret sur les incertitudes des enquêteurs. Pour autant le problème n'était que différé et dans l'immédiat, les membres de la commission d'enquêtes avaient une énigme à résoudre. Et le plus tôt serait le mieux. Aussi après les formalités d'usage à la sortie de la conférence de presse, le ministre donna aussitôt des instructions pour poursuivre les analyses sur l'avion et ses débris, ainsi que sur les lieux du drame.
Collision (suite 1/1)
Chapitre 6
REvElation
Des semaines s'étaient écoulées depuis les événements du 13 octobre et tous les moyens qui avaient été mis en œuvre pour mener l'enquête sur l'accident n'avaient pas eu raison du mystère qui entourait le crash de l'avion.
Hervé Pasquola n'avait pas revu son passager de cette nuit là, mais à cause des images très spectaculaires qui avaient illustré les reportages sur l'accident d'avion sur toutes les chaînes de télévision, il avait gardé ce visage en mémoire comme un repère intemporel. Ce soir là, en effet, alors que la musique baignait sa voiture et avait plongé Charles Meurrot dans une torpeur rassurante, les secours s'affairaient autour des victimes sans que les deux occupants de l'Audi n'en sachent rien. Ce n'est qu'après avoir déposé son passager et être rentré chez lui qu'Hervé avait découvert le drame dans les journaux du soir.
Depuis lors il avait suivi avec beaucoup d'attention les suites de cette catastrophe et particulièrement les résultats de l'enquête, pourtant peu probants. Quelque chose en effet le titillait et c'était un de ses collègues espagnols qui lui avait mis la puce à l'oreille en évoquant le Tsunami qui avait dévasté une partie des côte asiatiques le 26 décembre 2004. Carlos Conti, géologue lui aussi, avait beaucoup travaillé sur le phénomène, avec d'autant plus d'acharnement qu'il l'avait vécu en direct depuis son hôtel en Inde. De très nombreuses études avaient été publiées sur cet événement majeur qui avait eut un retentissement planétaire, mais pour la plupart des gens, il n'en restait que les images d'un désastre humanitaire, ce qui avait rapidement fait oublier l'aspect technique de cette catastrophe tellurique, avec toutes ses répercutions.
Or une semaine plus tôt, Hervé avait reçu l'appel de Carlos qui l'informait d'une découverte pour le moins troublante. Ce fameux vendredi d'octobre, alors que toutes les radios et télévision de France et d'ailleurs concentraient leur antenne au déroulement du sauvetage du vol CA1356, à l'autre bout du monde, au large des îles Pitcairn, un nouveau séisme sous-marin avait engendré un raz de marrée qui avait submergé plusieurs île du pacifique, détruisant faune et flore sur des dizaines de kilomètres carrés de terres heureusement très peu peuplées.
L'information s'était discrètement immiscée entre deux faits médiatiquement plus racoleurs notamment en France: le crash du Boeing et le malaise de toute une équipe de football dans les vestiaires à la mi-temps des quarts de finale de la coupe de France. Ce soir là en effet, la stupeur s'était lue sur les visages consternés de tout un stade lorsqu'au moment de la deuxième période, le speaker avait annoncé que l'équipe qui venait de marquer un but à la première mi-temps avait soudainement et mystérieusement été prise d'un malaise général et que le match devait être annulé.
La nouvelle avait fait le tour des médias, d'autant plus que la chaîne de télévision qui suivait le match avait posté un cameraman à la sortie des vestiaires comme cela se fait habituellement afin de saisir les meilleures images d'une équipe reginguée après la pause de la mi-match. Ne les voyant pas sortir, il s'était aventuré à toquer à la porte pour obtenir des explications. Par la porte entrouverte par le manager de l'équipe, il aperçut subrepticement les joueurs affalés au sol inanimés et sur lesquels s'affairaient déjà les secours. Le manager lui fit comprendre dans un vocabulaire peu châtié que son intrusion était mal venue et la porte se referma brutalement à sa figure. Passé quelques secondes, il se rendit compte qu'il avait filmé négligemment la scène et ne se fit pas prier pour "vendre" son scoop.
Les journaux du soir, alimentés par tant de faits remarquables avaient pratiquement occultés les autres informations, n'y consacrant que quelques minutes avant de rendre l'antenne pour les sacro-saintes publicités. De fait, les séismes et autres phénomènes géologiques n'avaient sensibilisé que peu de monde.
Des jours durant, les footballeurs avaient été suivis médicalement d'abord de manière très conventionnelle, en pensant à une intoxication alimentaire ou par un gaz, puis, avec des moyens plus sophistiqués. En effet, une fois la surprise passée, l'inquiétude grandissante de l'entourage des champions et des supporters avait déclenché un véritable plan de bataille pour comprendre comment les 14 joueurs en pleine santé et qui venaient de disputer trois quart d'heure de match sans difficulté avaient pu, tous simultanément s'effondrer sur le carrelage des vestiaires et ne retrouver leurs esprits que quelques minutes plus tard, en pleine forme et sans aucun souvenir de cette "absence" collective. Le groupe en avait été tout étonné et ne comprenait toujours pas l'acharnement des médecins qui s'affairaient autour de leur cas. Pour eux, il ne s'était strictement rien passé.
Ces événements avaient encouragé Hervé Pasquola et Carlos Conti à se retrouver. Le rendez-vous fut pris au Centre d'Etude des Phénomènes Géosismiques de Metz en Moselle. Depuis leur entretien téléphonique qui avait suscité l'intérêt soudain de Hervé pour les séismes et autres anomalies géologiques des derniers mois, il avait réuni des dizaines de documents provenant de bases d'archives, mais aussi de tracés récents dans ce domaine.
Lorsque Carlos se présenta à la gare de Metz, son collègue et ami l'attendait de pied ferme sur le quai. A sa vue, il esquissa un sourire. Les deux hommes s'étaient séparés deux ans auparavant à la sortie d'un congrès. Cette rencontre avait été pour eux celle des retrouvailles après leurs études. L'éminent professeur Berton qui avait côtoyé les plus grands et parmi eux Haroun Tazieff , avait eu les deux amis comme étudiants à la faculté. A l'époque, bien qu'étant de turbulents étudiants, toujours prêts à faire quelque farce à leurs professeurs, ils étaient pourtant très brillants et on leur reconnaissait une curiosité et un esprit déductif très prometteurs pour leur future carrière. Et, en effet, quelques années plus tard, ils comptaient l'un et l'autre parmi les références en matière de géologie et d'étude des phénomènes sismiques. Aussi cette retrouvaille inopinée n'était pas sans déplaire à ces deux comparses qui échangèrent aussitôt une accolade très chaleureuse.
- "Un café ?" demanda gentiment Hervé.
- "Volontiers, ce voyage m'a légèrement assommé, j'avoue que j'ai bien besoin d'être réveillé.
- "D'autant qu'on a du pain sur la planche, et qu'on a besoin de toutes nos facultés"
- "tiens, à propos de faculté" repris Carlos "sais-tu qui j'ai rencontré dans le train ?…
Il répondit lui-même à sa propre question … "Héléna Mac Grevith, tu t'en souviens n'est ce pas ?"
- "Tu parles, un canon comme ça, ça ne s'oublie pas" s'esclaffa Hervé. "Et qu'est ce qu'elle est devenue ?"
- "Elle m'a dit qu'elle allait à Bâle, où elle travaille dans un laboratoire de chimie. Elle fait des recherches dans la biologie moléculaire. Les nanotechnologies et plein de trucs comme ça".
- "Eh ben, ça lui a plutôt réussi les cours de Wolff".
- "Ouais, la vieille sorcière aura quand même pu transmettre son savoir à une de ses admiratrices".
- "Nous on avait plus d'yeux pour Héléna que pour la vieille et ses histoires de protons, neutrons et autres atomes en tous genres."
- "Et pourtant" repris Carlos en s'asseyant à la terrasse du café qu'ils venaient d'atteindre en marchant "aujourd'hui on est bien content d'avoir ça dans nos bagages". "Bon, dis-moi un peu ce qui te tracasse tant ?"
- "Tu te souviens des événements du mois d'octobre, le crash d'avions, le match de foot à Lille, oh, bien sûr que tu t'en souviens: un passionné de foot comme toi, ça ne rate pas un match de quart de finale, fut-il en France. Eh bien figures-toi que tu as peut être mis dans le mille avec ton séisme de Pitcairn !"
- "Que veux-tu dire par là ?"
A ce moment là, Hervé s'aperçut que la promiscuité des tables du petit café ne faciliterait peut être pas la discrétion de leurs propos, aussi il répondit à Carlos en fronçant les sourcils: "je te montrerai au centre, en attendant on va se le prendre ce café" et il leva le doigt en direction du serveur qui arriva rapidement à leur table pour les servir.
Une demi-heure plus tard, ils arrivèrent au centre où Guillaume Pernot les attendait dans le hall. Hervé fit les présentations:
- "Carlos Conti, un confrère du Géostat Madrid, l'équivalent de notre centre".
- "dit comme ça ajouta Carlos en riant, on dirait que je fais partie d'une équipe de football".
- "Guillaume Pernot" dit son interlocuteur en s'amusant de la remarque et en lui serrant la main.
- "Guillaume est Docteur en chrono-topographie" précisa Hervé, "il a en charge la mémoire événementielle des modifications géologiques, l'étude des cartes topographiques et leurs évolutions. C'est un travail immense et très casse-c….." (il se retint de terminer sa phrase par pudeur).
Tout en prenant tous trois la direction d'un couloir, ils poursuivaient leur conversation:
- "Comme je vous en ai parlé mon cher Guillaume, Carlos a éveillé mon attention en évoquant un récent séisme survenu précisément le jour et à l'heure du crash de Toulouse. Et puis, il se trouve que cela coïncide également avec le malaise des bordelais lors du match à Lille."
- "Et alors ?" questionna Pernot
- "Je vais vous faire voir, repris Hervé, et je crois que vous allez être surpris"
Arrivés devant une porte blindée, Guillaume Pernot en ouvrit la serrure codée en se pressant d'ajouter en souriant:
- "Il y a ici des biens précieux, la mémoire de la terre… et quelques squelettes de passionnés qui n'ont jamais pu se résoudre à quitter leur travail"
Ils éclatèrent de rire puis entrèrent en procession dans une sorte de bibliothèque à l'atmosphère feutrée. Carlos, qui découvrait les lieux, parcourait les rayonnages remplis de livres et d'archives diverses avec admiration. Il faut dire qu'il y avait là des ouvrages très anciens parfois même reliés cuir et dorés. Ce spectacle le fascinait tant qu'il perdit un moment ses deux accompagnateurs des yeux pour fixer son attention sur un ouvrage en particulier. Il reconnut un des rares exemplaires des manuscrits de l'institut Copernic, fondé en 1816 et qui avait précieusement sauvegardé l'œuvre du brillant astronome.
Perdu dans ses rêveries face aux majestueuses pages jaunies, ornées de lettrines d'époque, Carlos n'entendait pas les appels de Guillaume et Hervé, qui, revenant sur leurs pas, parcouraient les immenses travées afin de retrouver leur comparse. L'atmosphère feutrée étouffait leurs paroles à cause un papier qui oeuvrait comme un excellent isolant phonique. Lorsqu'au détour d'une des nombreuses rangées, ils aperçurent enfin leur confrère, il était encore plongé dans ses contemplations et sursauta à leur arrivée.
- "magnifique" dit-il simplement en coupant cours à toute remarque relative à son égarement.
- "en effet, c'est une pièce qui mérite à elle seule qu'on préserve cet endroit" confirma Guillaume.
Carlos Conti referma délicatement le tome qu'il remis en place sur l'étagère et, avant de suivre ses deux guides, il caressa une dernière fois la belle reluire, un peu comme s'il quittait une personne chère à son cœur.
Après quelques méandres parmi cette inestimable collection, ils débouchèrent dans un vaste bureau aux murs tapissés de cartes anciennes encadrées comme des tableaux de grands maîtres. On se serait dit dans un roman de Jules Verne dans ce milieu à l'ambiance si particulière, mystérieuse et envoûtante. Au centre de l'immense pièce, il y avait une grande table de conférences couverte d'une nappe de tissus feutré vert anglais. Du plafond pendaient des lampes halogène qui éclairaient cet espace dédié manifestement à l'étude de documents. Sans aucun doute, on était dans une bibliothèque avec son espace de consultation et son atmosphère propice à la concentration.
Hervé posa son cartable sur la table et se déchargea aussi de la sacoche contenant son ordinateur portable qu'il tenait en bandoulière. Enfin, il redressa son bagage à roulette et en replia la poignée. S'apercevant de ces gestes qui démontraient une volonté de s'établir à cet endroit, Guillaume fronça les sourcils en lui disant:
- "désolé, mais nous n'allons pas rester ici, cet endroit est commun aux différents services et on ne sera pas tranquilles pour travailler, de plus, non seulement on pourrait perturber, mais notre conversation risque d'attirer l'attention".
Carlos acquiesça et Hervé de répondre par un signe d'approbation.
Guillaume reprit:
- " je récupère juste quelques documents et on va se mettre au calme.
En effet, ouvrant une armoire, il attrapa deux gros classeurs qu'il déposa sur la table, puis quelques chemises estampillées "confidentiel" qu'il ajouta à sa pile. Après avoir refermé le meuble, il se saisit de ces documents et fit signe aux deux autres de le suivre.
Au fond de la grande pièce, il y avait un autre bureau, plus petit, où ils s'installèrent confortablement. Guillaume en referma la porte doublée de tissus et le trio pu enfin prendre place dans les confortables fauteuils Louis XVI.
- "Bienvenue dans le plus prestigieux bureau de notre établissement" adressa Guillaume à ses invités. "ce bureau a été reconstitué à partir de l'ancienne préfecture dont une partie des meubles a été cédée à la Fondation pour la Recherche et l'Etude de Sismologie. C'est une des composantes de ce centre. Voulez-vous prendre un café ?"
- "Non, merci" répondirent en cœur les deux géologue.
Hervé connaissait bien les lieux, mais il était toujours fasciné et en admiration devant la beauté des décorations. Les murs étaient couverts de sculptures d'époque et on ne distinguait pas du tout le fait que toutes les boiseries, les tableaux et même les bas reliefs avaient été déménagés depuis le siège préfectoral jusqu'à ce bâtiment beaucoup plus récent dans lequel ils avaient repris place. Le spectacle était de premier ordre et Hervé n'en perdait pas une miette. Après avoir jeté un dernier coup d'œil sur une tapisserie, il s'installa:
- "Venons-en à ce qui nous réunit"
- "Soit", repris Guillaume, "vous m'avez demandé de vous sortir toutes les archives des séismes les plus récents avec leurs caractéristiques principales. Je vous ai fait une synthèse des huit cent quinze tremblements de terre recensés par les sismographes depuis trois ans. Oh ! je vous rassure, certains d'entre eux n'ont même pas fait vibrer votre tasse de café, et personne à part la communauté scientifique spécialisée ne les a remarqué. En revanche, on s'aperçoit d'une montée en fréquence des séismes les plus forts, et ce, un peu sur toute la planète"
- "Et ailleurs !" affirma Hervé d'un ton assuré.
- "Pardon ?"
- "Oui, mon cher Guillaume, et pour toi aussi Carlos, comme je vous l'ai dit plus tôt, je soupçonne quelque chose de plus incroyable depuis quelques temps, et je compte sur votre présence ici pour évaluer mes thèses".
Ses deux amis se regardèrent sans comprendre, la remarque de leur compagnon avait fait l'effet d'une bombe et à leur incompréhension, se mêlait aussi une certaine inquiétude. Alors Hervé étala la sacoche de son ordinateur sur la table et demanda à Guillaume s'il disposait d'un vidéo-projecteur. A défaut, Guillaume lui proposa un écran plasma dissimulé dans un placard et dont le raccordement vite réalisé permit en quelques minutes à Hervé de leur montrer un document enregistré sur un DVD. Etant donné son contenu, il avait pris soin d'en protéger l'accès par une combinaison de codes informatiques complexes que lui seul connaissait.
Guillaume plongea la pièce dans la pénombre.
Chapitre 7
La thEse d'HervE:
Lorsque le document apparu sur l'écran, Carlos et Guillaume échangèrent à nouveau un regard suspicieux: qu'allait donc révéler Hervé ? Sans mise en scène particulière, ce dernier commenta les images qui défilaient: il y eu d'abord un rappel des faits marquants qui avaient convaincu le géologue de réaliser une enquête approfondie sur sa propre thèse. Parmi eux, le crash fameux qui avait bouleversé la France entière et aussi le match mystérieux annulé pour des raisons encore mal cernées. Mais d'autres petits événements plus discrets avaient retenu l'attention du scientifique. Plusieurs disparitions inexpliquées par exemple, et il étoffa son propos en s'appuyant sur des recoupements pour le moins curieux. Peu à peu il dressait une liste de crash, d'accidents de la route, de disparitions, de perturbations diverses.
Comme son exposé commençait à intriguer ses comparses, il poursuivit en y ajoutant pêle-mêle les événements mystérieux qu'on avait souvent localisé à tord selon lui dans l'unique triangle des Bermudes. Reprenant des études antérieures à la sienne, il leur montra que ces perturbations avaient une localisation géographique très précise. Le document qu'il présentait montrait maintenant le globe terrestre et, un à un, situait les éléments de sa démonstration sur la planisphère. Chaque point de couleur représentait ici un crash, un naufrage ou un carambolage notoire, ou encore des disparitions massives de véhicules, de bateaux, ou de personnes.
Sur la sphère qui tournait sur elle-même à l'écran, on voyait peu à peu se dessiner des alignements très caractéristiques: des méridiens. Et pas n'importe lesquels, toujours les mêmes. Hervé stoppa un moment la projection et interpréta ce qui était à l'écran:
- "depuis que j'ai commencé ce travail, j'ai pu recenser plus de 500 événements caractéristiques de par le monde. Chaque fois, ils étaient localisés sur ces mêmes méridiens. Or si vous regardez plus attentivement, certains méridiens ont plus de leur moitié qui ne surplombe aucune terre ou endroit habité, du moins suffisamment civilisé pour qu'on y recense de telles catastrophes. En d'autres termes, si l'intégralité des événements de cette sorte était répertoriée, je parie qu'on reconstituerait un tracé de presque l'ensemble de méridiens très ciblés. Je continue…" dit-il tout en relançant la suite du document.
A présent, il expliquait comment chacun de ces points se situait dans le temps et un graphique accompagna le précédent pointage. Plus ou moins cycliquement, à quelques erreurs près qu'on pouvait fort bien attribuer à des mauvaises informations, il se produisait simultanément une série de ces faits sur des axes diamétralement opposés de part et d'autre du globe. De sorte que, lorsqu'il se produisait quelque chose d'un côté de la terre, un événement similaire avait lieu à une positon diamétralement l'opposée de la surface terrestre. Cette découverte avait d'ailleurs été faite tout à fait fortuitement par des internautes qui, en quête de nouveauté, s'était amusés à photographier une scène à une heure précise en un lieu donné, pendant qu'à l'opposé du monde, quelqu'un faisait de même. Le tout étant ensuite mis bout à bout sur Internet, on avait trouvé des "bizarreries" qui avaient suscité l'intérêt de la communauté scientifique sans qu'elle ait pu y trouver d'explications.
Carlos, éberlué, interrompit le cours de la présentation:
- "ce n'est pas possible, affirma t'il, tout ceci n'est que coïncidences !"
- "si j'en crois le sérieux qui honore notre ami, corrigea Guillaume, il m'étonnerait beaucoup que cette étude n'ait pas de fondement réel. Hervé n'est pas du genre à plaisanter ou à perdre du temps avec son travail. Et puis, pour tout dire, j'ai quelques éléments qui corroborent cette thèse, dont un notamment qui me revient à l'esprit, mais… attendez un instant, je vais retrouver ce document, je crois savoir où je l'ai archivé."
Il se leva et quitta le bureau en refermant délicatement la lourde porte. Ce départ inopiné vexa un peu Hervé qui n'avait pas fini, mais il en profita pour approfondir quelques points avec Carlos qui ne démordait pas de ses objections:
- "c'est bien d'avoir collecté tout ça, mais cette étude n'est pas exhaustive, elle ne s'appuie que sur un certain nombre de situations précises et pas sur l'ensemble des points de comparaison possible."
- "je te trouve trop cartésien, mon cher Carlos, n'oublie pas que j'ai quand même utilisé 500 entrées dans ma base de données, ce n'est quand même pas négligeable. Et puis, quand bien même, ce n'est pas seulement le nombre qui compte, mais leur contribution au raisonnement global et à cette question: Y-a t'il un lien entre une catastrophe de ce type et une perturbation géologique ?"
Près qu'un quart d'heure plus tard, Guillaume revint avec dans ses mains ce qui semblait être des DVD et des cassettes vidéo. Hervé le regarda avec l'insistance d'un reproche dans le regard, ce qui obligea Guillaume à s'excuser pour son départ perturbateur:
- "excusez-moi, je ne voulais pas gêner, mais je tenais beaucoup à vous faire voir ces documents" dit-il en brandissant fièrement ses trophées. Puis il se dirigea vers les appareils de projection et y déposa les boîtes. Sagement et pour montrer à Hervé qu'il avait perçu le malaise, il s'assit à la table et attendit que celui-ci poursuive ce qu'il avait commencé.
- "je disais juste à notre ami incrédule que ces étranges coïncidences n'en sont peut être pas, et qu'il y a nécessairement quelque chose à creuser. Certes, je n'ai aucune preuve de ce que je viens de vous montrer, mais reconnaissez que le nombre a valeur significative non ?"
Carlos enchaîna:
- "admettons, eh bien que faisons nous à présent ? Si nous révélons cela à tout le monde, on risque soit de passer pour des scientifiques en quête de prix Nobel ou autre reconnaissance, ou bien pour des fous, ou pire, de créer une panique parmi la population."
- "en effet, c'est pourquoi je voulais ton avis. Pour autant, et dans la mesure ou, d'une part on peut apporter certains éléments de réponse à des questions en suspend, et d'autre part peut-être anticiper d'autre évènements, je crois qu'il est de notre devoir d'en informer la communauté scientifique."
- "anticiper ? comment ça anticiper ?"
- "je vous montre la suite" puis il relança le diaporama. Dans les graphiques et les tableaux qui suivirent, Hervé s'était efforcé de faire une extrapolation des constats qu'il avait fait pour en extraire des règles cycliques. Ainsi, il pouvait présenter une projection sur l'avenir des mouvements géologiques avec une précision sur leur lieu et date avec une précision assez importante.
Mais cela déconcerta Carlos et Guillaume qui s'interrogeaient sur le fait que, jusque là, personne n'avait établi de telles prévisions. Hervé rappela qu'au contraire, des cartographies datées avaient déjà été produites, mais elles n'étaient alors fondées que sur l'étude physique de la dérive des continents. Avec leur masse relative, leur vitesse de dérive et la décélération induite par les collisions déjà effectives, on était arrivé à en extraire un catalogue des risques potentiels assez précis. Ces études, désormais renforcées par la thèse d'Hervé, qui elle, s'appuyait sur des faits certains, pouvaient conduire à un stade plus poussé de l'anticipation.
Il illustra son propos avec l'exemple de la collision de l'Inde avec le sud du continent asiatique, d'où était née la chaîne montagneuse entre les deux masses. Avec les fréquentes déformations de la croûte terrestre à cet endroit, on pouvait de manière presque certaine y associer des drames situés sur une autre partie du monde.
Guillaume intervint: "rappelez-vous que lors du Tsunami de 2004, la thèse d'une légère déviation de l'axe du globe avait été émise" et il désigna du doigt les boîtes de cassettes et de DVD qu'il avait apporté. Hervé acquiesça de la tête et Guillaume ne se fit pas prier pour montrer ses précieux documentaires. On y voyait des reportages divers corroborant tout ce qui venait d'être évoqué, y compris un document assez long que Guillaume coupa après quelques minutes et qui avait pour objet les Bermudes et ses notoires disparitions.
Hervé paracheva ensuite sa démonstration en expliquant que chacune des secousses qui émaillaient cette longue liste d'évènements pouvait engendrer un déplacement parfois infime de l'axe de rotation de la terre, entraînant une discontinuité dans le déroulement du temps. Ainsi, une personne ou un groupe se trouvant pris exactement dans l'espace physique concerné pouvait brutalement se retrouver dans un autre espace temps qui s'écoulerait alors séparément et pendant une durée indéterminée puisque tributaire d'un nouvel événement inverse.
A la fin de la journée, le trio, épuisé, décida de poursuivre le lendemain leur passionnant débat et d'y inviter quelques confrères triés sur le volet. Chacun reparti du centre avec un sentiment partagé entre la peur, l'envie d'en savoir plus, mais aussi une certaine fierté d'être de ceux qui auront mis à jour un processus jusque là inconnu. La nuit leur sembla trop longue.
Au sortir de cette nuit de repos extrêmement courte, le café sembla particulièrement corsé pour les trois scientifiques. Il se mirent rapidement en quête de personnes fiables pour étoffer leur petit comité, le but étant de confronter la thèse développée la veille et de préparer un dossier présentable devant une commission d'enquête.
La matinée fut donc consacrée à cette tâche et chacun eut à cœur de réunir des compétences à la fois diverses, incontestées, ouvertes à de telles nouveautés et impartiales dans la mesure du possible. En l'espace de quatre heures, en débordant largement sur leur déjeuner, le groupe avait ainsi recueilli l'accord de vingt cinq participants à leur réunion.
Mais le bouche à oreilles avait fini par répandre l'information au-delà de leurs contacts premiers, si bien qu'il fut inévitable de réunir la quelque cinquantaine de spécialistes de tous bords. Ce qui devait être une rencontre de concertation se transforma peu à peu en une conférence scientifique.
Cette agitation dans le milieu scientifique commençait à susciter l'intérêt de milieux journalistiques qui avaient eu vent de l'affaire. Comme toujours en pareil cas, des fuites avait jailli du groupe constitué, et c'est sans étonnement qu'Hervé découvrit un article au contenu racoleur dans la presse nationale:
- "Quels fouinards, je me demande où ils ont pu trouver tout ça… pour finalement ne rien dire !"
Il plia soigneusement le journal qu'il glissa dans son porte-documents avant de rejoindre la salle polyvalente réservée pour l'occasion à la centaine d'invités.
Arrivé sur la pas de porte, il reconnu sans peine plusieurs dizaines de confrères, dont ses compagnons des premières cogitations, Carlos et Guillaume qui l'accueillirent avec de cordiales tapes dans le dos. Ils encourageaient ainsi leur ami à présenter tout à l'heure le contenu de leur travail. Tous trois s'attendaient à être d'abord conspués avant que l'attention de leurs homologues scientifiques ne finissent par être captée par le brillant exposé d'Hervé. En un peu plus d'un mois, des soirées entières passées devant des centaines de documents, des relevés sismiques, des données géologiques et autres analyses d'accidents, le trio avait monté un dossier qui allait faire l'effet d'une bombe dans l'amphithéâtre du complexe polyvalent de Toulouse Blagnac.
A 10 heures, Hervé Pasquola monta à la tribune, flanqué de ses deux amis ainsi que de trois autres personnalités dont le maire de Blagnac et Paul Séverin du BCI, seul représentant de la commission d'enquête officielle et qui avait en charge le dossier.
Son émotion était grande, même s'il avait souvent eu l'occasion de se poser en maître de conférence. Mais aujourd'hui, c'était différent: il présentait une thèse quasi révolutionnaire et il savait qu'il risquait gros. Un instant il se pris à regretter de s'être laissé emporter par le mouvement qui avait conduit à rassembler autant de monde tout de go, alors qu'il aurait préféré y aller par paliers progressifs. Mais l'heure n'était plus à la petite concertation entre amis, maintenant, il lui fallait exposer son travail.
Après les présentations d'usage, Hervé prit la parole et, une heure durant, déploya courageusement devant des dizaines d'auditeurs perplexes, la thèse qu'il avait auparavant soutenue en comité restreint. Dans les grandes lignes, sa présentation permit même aux candides présents dans l'assemblée de comprendre comment selon lui et ses collaborateurs, un lien pouvait être établi entre un événement sismique d'importance, et une répercussion temporelle qui pouvait perturber le cours normal d'événements dont le théâtre était ailleurs.
Ainsi, il posa point par point les jalons d'une thèse selon laquelle certaines grandes catastrophes pourraient s'expliquer par un déphasage temporel plus ou moins important. Ce déphasage serait induit par un dérèglement de la rotation de l'axe terrestre, lui-même provoqué par l'ébranlement de la surface du globe suite à des séismes. On pouvait alors expliquer l'inexplicable: des erreurs d'interprétation de phénomènes para-scientifiques, tels des disparitions comme dans le triangle des Bermudes, et même comprendre que des personnes extrêmement réceptives à ces distorsions puissent avoir des perceptions que l'on qualifiait jusqu'alors d'extra sensorielles.
Quand il eut fini son exposé, il y eut un long moment de flottement durant lequel personne n'osa prendre la parole. Puis, progressivement une rumeur monta dans l'assistance. On invita alors la salle à entrer dans le débat. Dès lors, il fut difficile d'interrompre le flux intarissable de commentaires et de questions qui fusèrent. Le moins qu'on puisse dire c'est que le pavé jeté dans la marre avait fait des vagues.
Chapitre 8
Le nouvel ordre des choses
En ce mercredi de décembre, le ciel s'était habillé d'une épaisse couche de nuages gris et une pluie fine annonçait le déclin de l'automne et le début de la saison hivernale. C'est dans ce contexte que, cols montés, parapluies déployés, la grande commission spéciale se réunit pour la seconde fois en plénière à Paris cette fois devant un parterre de centaines de personnes de tous horizons dont politiciens, avocats et journalistes tous avides d'une réponse à la question qui était sur toutes les lèvres: que s'était-il donc passé le 13 octobre ?
Une nouvelle fois, chaque participants reprit patiemment les points clés de l'affaire, chacun se bornant à rester dans le cadre de sa spécialité. Les participants se succédèrent durant toute une journée, puis une seconde, et une troisième, tant le dossier était dense et qu'il fallait prendre la mesure de tout ce qui allait être dit.
Lorsqu'un à un, les éléments du volumineux dossier furent égrainés, chacun prit soin de noter les progressions qui avaient été faites depuis le mois précédent. Peu à peu, on s'orientait vers une seule et même issue: la présentation de la "Thèse de Metz" telle qu'avaient été baptisés les travaux d'Hervé, Carlos et Guillaume. S'il échouaient à convaincre du bien fondé de leur théorie, ils savaient leurs carrières compromises. Mais si au contraire, ils parvenaient à retenir l'attention des enquêteurs, leur travail prendrait alors une tout autre dimension.
A nouveau, et sans se lasser, le trio originel, appuyé de quelques confrères, expliqua avec moult détails comment le crash pouvait avoir été au cœur d'un phénomène plus étendu et qui avait des répercussions sur la planète tout entière. Devant des centaines de personnes médusées, géologues, sismologues et chercheurs divers démontrèrent que les grandes catastrophes géologiques avaient à chaque fois un lien avec des drames technologiques, cataclysmiques, écologiques ou humanitaires. Ils montrèrent aussi le lien géométrique qui unissait deux événements diamétralement opposés l'un à l'autre sur le globe terrestre et l'impact qu'avaient tous ces phénomènes étroitement imbriqués les uns dans les autres sur les mouvements de la terre à l'échelle astronomique. A l'instar de ce qui s'était passé un mois plus tôt entre scientifiques, les réactions furent diverses, à la fois animées de doutes et circonspectes face à tant de certitudes scientifiques.
Alors que l'assemblée délibérait pour la troisième journée consécutive, et commentait tantôt en petits groupes pendant les pauses, tantôt de manière plus studieuse en salle, les organisateurs demandèrent que soit établi un arbitrage sur la marche a suivre. Il fallait en effet prendre des décision de nature à clore la première phase de ce dossier. Personne ne doutait en effet qu'ainsi partie, cette affaire allait se poursuivre des mois, voire des années durant jusqu'à ce que soit prononcé un avis d'incompétence à la résoudre faute de certitudes.
Il restait pourtant des problèmes financiers, politiques et même diplomatiques à résoudre, et, sans preuves matérielles, personne ne pourrait s'engager sur ces terrains glissants. Cette troisième journée qui avait fait la part belle à l'exposé très brillant des hommes de science avait laissé un goût d'inachevé et on redoutait de devoir partir sans avoir rien résolu.
Mais au moment où l'on pataugeait entre débats d'instances et regrets ou complaisance, un illustre inconnu tenta de se ménager un créneau pour prendre la parole. Jusqu'ici, il était resté silencieux et observait attentivement les réactions. Il se mit debout, tandis que la salle bavardait de ci, de là, et, à plusieurs reprises, il tenta de s'imposer pour dire quelque chose. Lorsque enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, le calme se fit progressivement dans l'enceinte de la salle, il regarda doucement les centaines d'yeux fixés sur lui avant de se tourner et de fixer Hervé du regard. Ce dernier, interloqué l'interrogea:
- "monsieur ?"
- "permettez-moi de me présenter" dit calmement l'individu, devenu en un instant le centre d'intérêt de tout le public. "je m'appelle Bernard Hill, je suis citoyen américain et je réside habituellement dans ce que vous appelez la Californie".
On aurait entendu une mouche voler, tant cet homme avait réussi en quelques seconde à retenir l'attention. Pourquoi avait-il utilisé cette formulation pour le moins mystérieuse ?
- "je crois pouvoir répondre à ce qui vous tourmente, mais je veux m'assurer que ce que je vais vous dire pourra être entendu et accepté comme étant la stricte vérité". Il marqua une pause, observant les sourcils crispés de son auditoire. A ce stade, beaucoup commençaient à se demander quel était cet illuminé qui osait perturber cette commission pour venir affirmer qu'il détenait l'unique vérité à ce mystère qui laissait tout le monde sur sa faim depuis des semaines.
- "poursuivez", s'exclama le ministre Henri Mangin qui présidait la séance, mettant ainsi un terme aux discutions naissantes
- "merci, reprit Bernard. Je tiens tout d'abord à dire que les éminents scientifiques ici présents ont fait un travail remarquable, ils ne savent pas encore ô combien précieux. Ce n'est en effet que dans deux ans tout au moins qu'on se rendra compte à quel point ils avaient vu juste. Je suis né le 16 mars 1980 en Australie et j'ai ensuite migré avec ma famille dans l'Etat de Californie. C'est à cet endroit que, dans deux ans et trois mois à l'âge de trente trois ans je vais être porté disparu au retour de mes vacances à Malte le 24 juin 2013. Mais je n'en saurai rien, du moins pas tout de suite…"
Ses derniers mots furent couverts par la rumeur qui s'amplifiait, se faisant insistante et dont certains mots fusaient ça et ça, fustigeant l'impossible révélation qui venait d'être proférée. Bernard n'arrivait plus à couvrir la clameur montant de l'assemblée qui l'observait à présent comme un original venu faire son cinéma en ces lieux. Pourtant, une personne continuait avec insistance à l'observer en silence: Hervé.
Le président de séance réclama le silence en devant hurler à présent pour se faire entendre. Il fallut plusieurs dizaines de minutes pour ramener le calme et ce fut au prix de l'évacuation de Bernard. Mais Hervé l'avait suivi jusque dans le couloir où deux gendarmes l'avait conduit.
Bernard négociait encore pour qu'on le lâche, alors qu'il était mené de force vers la sortie entre les deux hommes. Hervé s'approcha d'un pas décidé, se planta devant le trio et stoppa net leur progression.
S"adressant aux gendarmes, il les remercia et les congédia. Puis il regarda le fauteur de trouble.
- "je ne vous poserai qu'une seule question, il faudra y répondre honnêtement, ce n'est qu'à cette condition que je peux peut-être vous faire à nouveau entrer dans cette salle" dit-il avec un ton autoritaire. Il désignait la porte derrière laquelle on entendait encore le tumulte provoqué par l'intervention de Bernard.
Bernard ne répondit pas, il attendait la question et son regard reflétait son approbation à la proposition d'Hervé. Ce dernier prit un ton cérémonial:
- "ce que vous venez de dire est-il vrai ?"
-"pourquoi m'avez-vous suivi jusqu'ici pour me poser cette question si vous en connaissez déjà la réponse ? oui, bien entendu, j'ai dit la vérité".
- "mais… comment est-ce possible ?"
- "vous m'aviez dit une seule question" répondit Bernard en souriant.
Hervé lui rendit son sourire en approuvant la réponse pertinente.
-"très bien, vous avez gagné votre ticket d'entrée, attendez-moi un instant, je reviens"
- "un instant, reprit Bernard, pourquoi me croyez-vous ?"
- "l'instinct du scientifique que je suis sans doute"
- "justement, ce que j'ai a dire n'est pas précisément très… scientifique"
- "la science est une activité pleine de surprises vous savez"
- "et vous êtes prêt à sacrifier votre crédibilité sur ces seuls préceptes ?"
- "une autre faculté du scientifique est de savoir prendre des risques, et puis, j'ai l'intuition que vous allez m'aider à argumenter la thèse que je soutiens et jusqu'ici très controversée".
Sans plus attendre, le géologue pénétra à nouveau dans la salle qui était encore un peu agitée et il se dirigea vers la tribune. Il ne s'assit pas, resta là, à observer les gens jusqu'à ce que le silence se fit naturellement. C'est alors qu'il annonça:
-"je demande à tous ici de rester dignes, et d'autoriser monsieur Hill à venir terminer ce qu'il a commencé, je suis sûr qu'il détient la clé de ce qui nous intéresse tous ici, aussi, merci de m'accorder cette faveur, si vous ne la lui accordez pas à lui."
Observant le public qui s'était tu par politesse, il se demanda s'il ne venait pas de signer là, maintenant, devant tant de personnalité et d'éminences grises, la fin de sa brillante carrière. Si cet auditoire ne lui apportait pas le crédit qu'il espérait, ou si son nouveau protégé n'était qu'un affabulateur et un imposteur, tout ce qu'il avait réussi à construire s'écroulerait en un instant.
Mais une sorte d'intuition lui avait donné le sentiment que l'homme qui s'était présenté avait quelque chose à dire et que son soutien lui vaudrait peut être la palme de la clairvoyance. Et, puisqu'il n'y eut pas eu de réaction hostile à son retour, Bernard Hill pu réintégrer la salle et se présenter à la tribune à l'invitation des officiels.
L'homme était de corpulence moyenne, mal rasé et ses cheveux moyennement longs coiffés à la sauvette, comme s'il revenait d'un raid de baroudeur. Pourtant, ses vêtements étaient propres et soignés, et sa cravate sobre lui permettait de ne pas jurer au milieu de ses hôtes du moment.
Invité à s'asseoir, il fit un signe de remerciement de la tête, tout en ajoutant un "plus tard" discret à l'adresse de celui qui le lui avait proposé.
Face cette fois à la foule, Bernard reprit calmement son récit, en reprenant posément ce qu'il avait commencé avant son expulsion. Pendant quarante cinq longues minutes, sans que personne ne songe à l'interrompre, tant les gens étaient pendus à ses lèvres, il raconta tous les événements qu'il avait lui-même vécu… deux ans plus tard !
Chapitre 9
Epilogue














































